‹ Le nouveau JaponChapitre 19 sur 20 · Hachiman est le dieu de la guerre · texte numérisé non relu

Hachiman est le dieu de la guerre

l'AI.I'S JAPONAISES 297

d'école K... était né dece côté, et que la maison du maître S.., savant en caractères chinois, dont j'avais enlendu le nom depuis mon enfance, était aussi par là. Je lançai des regards dans ces directions. Le soleil pâlissait. Un vent agréable et frais venait du large. Des vagues très douces imprimaient un lent bercement à notre embarcation. Peu à peu des lanternes s'allumèrent sur les bateaux et dans le pays. La plus grande s'était allumée sur le bateau où l'on avait chargé les pierres et qui déployait maintenant de larges voiles très basses. Tout au haut de ses mâts, je Voyais se poser des oiseaux bruns et des oiseaux noirs. Et bientôt il s'éloigna lentement dans le crépuscule.

— Est-ce qu'il part déjà ? demandai-je.

Kahzô, qui avait préparé le feu dans son fourneau, leva un visage enflammé et me répondit : « Non : il va seulement se mettre au large. » Ltles sourcils froncés : « Le ciel est un peu douteux », ajouta-t-il.

Inquiet, je levai les yeux vers le ciel : il n'y avait pas un flocon de nuage; des étoiles brillaient à l'horizon lointain ; mais la lumière des étoiles et des lanternes ne parvenait point à éclaircir les ténèbres qui s'épaississaient, menaçantes. La mer. qui m'avait toujours paru si agréable, devenait effrayante, toute noire.

Heureusement, je me sentais protégé par le feu du fourneau, par la robuste face rouge de Kanzô et par le visagepâle de magraud'mère. Et je me rappelai distinctement notre maison, le souper sous la lampe suspendue, mon père, ma mère, mon frère, ma sœur.

— Dans combien de jours serons-nous à Osaka ? demandai-je à Kanzô.

— Sa... s'il fait beau, dans trois jours. S'il vente, je ne sais pas, répondit Kanzô négligemment.

Takiji revint avec une bouteille de saké et l'odeur du vin qu'un ami lui avait offert.

— Si le riz est cuit, dit-il, présente-le à notre petit monsieur ; et mets ce saké à chauffer '.

Il donna cet ordre, et, la pipe entre les dents, il se tourna du côté de ma grand'mère.

— Vous devez vous ennuyer, lui dit-il. Si on avait quelque chose pour se divertir, ça vaudrait mieux.

— On dormira après le repas, dit-elle. Demain nous toucherons à la province de Harima, et nous pourrons voir du bateau les endroits célèbres. C'est bien plus commode que de voyager en voiture.

— Ah! dit Takiji, quand on aperçoit à sa droite l'île d'Awaji et qu'on passe devant Maïko et Akashi :-, le paysage est si beau que je voudrais moi-même composer une poésie.

— Si nous nous arrêtious à Aboshi, reprit ma grand' mère, j'irais au temple de Jizô. J'avais fait prier Jizô avant la naissance de cet enfant, et je ne suis pas encore allée le remercier.

Et ma grand'mère se tourna vers moi. Qu'avait-elle bien pu lui envoyer demander, à Jizô? Gomment et à quoi bon prier un Bouddha de pierre? Je me moquai d'elle intérieurement. Mais je n'en désirais pas moins voir ce Jizô qui avait ainsi quelque rapport avec moi. Les noms d'Akashi et de Maïko m'avaient remué le cœur.

— Grand'mère, lui dis-je, y as-tu déjà été?

— Je ne me rappelle pas bien ; mais...

Peu à peu, dans sa mémoire défaillante, le souvenir lui revint d'un pèlerinage qu'elle avait fait avec sa mère ;

1 . On fait toujours chauffer le saké (eau-de-vie de riz) avant de le boire.

2. Maïko est renommé pour ses sapins au.v formes bizarres et pour la villa impériale qu'on y a construite ; Akasbi possède les ruines d'un vieux château féodal et un temple shintoïste élevé à la mémoire d'un ancien poète.

et elle nous le raconta en s'interrompant plusieurs fois. J'avais déjà entendu son récit; mais, a cette place et à cette heure, il m'intéressa davantage C'était au printemps et au coucher du soleil. Les deux femmes se rendaient à Miidera. en chantant des hymnes et en contemplant les grèves fameuses de Waka no ura l. Elles descendirent dans un village et demandèrent l'hospitalité à une vieille maison. Le propriétaire les regarda et comprit qu'elles étaient des femmes nobles: « Médecin, bonze, kannushi. maire de village, à quelle famille appartenez-vous ? — ^ous sommes d'une famille de samuraï. malgré l'apparence », répondit la mèredemagrand'mère. Celte parole qui sent les anciens jours me parut très touchante.

Kanzù nous apporta sur un plateau des anguilles qu'il avait mises à cuire : et il remplit nos bols d'un riz pris directement dans la marmite. J'avais l'estomac vide : j'avalai le riz chaud et un peu salé. « Il esi très joli, le riz du bateau, dis-je. Que ce serait amusant d'être toute la famille ensemble sur un grand navire! o Kanzù alluma une lampe pour le dieu des bateliers et déposa devant celte lampe une petite coupe de saké ; et les deux matelots prirent leurs coupes et les vidèrent.

J'avais mangé jusqu'aux oreilles, et, après avoir desserré ma ceinture, je regardai autour de moi le spectacle que j'avais oublié. Les voix humaines s'étaient tues ; on n'entendait plus que le bruit des vagues qui lavaient le rivage.

— Allons, couebe toi, dit ma grand'mère, et arrangeons les couvertures.

Je m'étendis dans mes vêtements ; mais j'avais mal

1. La pelile presqu'île de Waka-no-ura et sa baie harmonieuse forment un des paysages les plus appréciés et les plus souvent chantés parles poètes japonais.

au dos, et le bateau était si étroit que je ne pouvais pas trouver une place satisfaisante. Tout à coup j'entendis les anguilless'agiter au fond du panierqui baignait dans la mer. Je me retournai, et la lumière des étoiles me tomba sur les yeux. « Non, pensai-je, s'il faut dormir ainsi plusieurs nuits, ce sera insupportable. » Je me soulevai ; je regardai du côté de la poupe, et j'aperçus les deux matelots agenouillés, le visage rouge et la cuisse nue, qui faisaient rouler des dés comme s'ils jouaient de l'argent.

— Notre petit monsieur n a pas encore dormi ? dit Takiji. On va vous arranger au-dessus de la lète des nattes de jonc.

Et il fit un signe à Kanzô.

La tente de jonc me sépara de la vaste nuit : je me calmai et je tombai brusquement dans un profond sommeil.

Quand je me réveillai, le soleil du matin s'était glissé jusqu'à mon chevet. J'écartai mou toit de nattes et je mis mon visage à l'air. La brise qui n'était point très forte plissait la mer de petites ondes bleues. Tout était clair et lumineux. La fumée du déjeuner dans chaque maison courait derrière la ville, le long des coteaux au feuillage vert. Kanzô n'avait point attendu le lever du jour pour embarquer l'eau de la journée. Le thé bouillait. Nous étions prêts à partir dès que nous aurions mangé.

Le navire chargé de pierres, les voiles inclinées, s'ébranlait lentement. Notre bateau, lui aussi, dressa son mât et quitta le port : Takiji, la pipe à la bouche, était assis au gouvernail. Au sortir du port, le vent nous prit en travers et nous commençâmes à rouler.

— Reste couché, dit ma grand'mère, qui avait saisi son oreiller et s'était étendue.

Mais je faisais montre de mon courage ; je changeais

de place pour mieux voir le paysage et le petit port qui devenait peu à peu plus sombre.

Quand un vapeur passait au milieu des barques dispersées comme des feuilles, de grosses vagues venaient jusqu'à nous. Je palis, je chancelai, je saisis le rebord du bateau, tët Takiji sourit de ses petits yeux rongea très.

— Notre petit monsieur ne ferait-il pas mieux daller à Osaka sur ce vapeur ? dit-il. 11 y serait bientôt rendu.

J'approuvai ces paroles, et je suivis du regard le navire rapide Mais ma grand'mère se souleva, et, les yeux dans le lointain, elle dit :

— Les vapeurs vont très vite : mais je ne les aime pas parce qu'ils sentent mauvais. Je préfère, malgré sa lenteur, le bateau où nous sommes et dont j'ai l'habitude.

— Moi, m écriai-je, je voudrais bien prendre le vapeur. Si nous étions dedans, le vent ne nous inquiéterait plus. Au retour, je veux absolument prendre le vapeur. Tu me le permettras, grand mère ?

— Alors, tu t'en retourneras tout seul.

— Eh bien, qu'importe?

Je parlai ainsi par bravade Cependant, je me sentais l'estomac malade, et, comme je me penchais, ma bouche se remplit d'une salive que je crachai. C'était évidemment le mal de mer. Mais, si je laissais voir que je l'avais, je serais très honteux de ma fanfaronnade d'hier ; et je m'efforçai de le cacher. Hélas, il n'y avait pas moyen... Ma respiration devenait dillicile.

— Voici la pointe d Ako I ! dit le patron.

Mais je ne me tournai point du côté de la mer

1. C'était à Ako que se trouvait le château d'Asano Takumi.. le tlaïiûio que vengèrent les Quarante-sept Ronin.

effrayante. Ramassé, plié en deux, je creusai avec mes ongles les planches du bateau. L'odeur des vagues et celle des poissons, auxquelles je n'avais pas fait attention jusque-la, m'entraient dans les narines et me chaviraient le cœur. Kanzô voulait changer l'eau de ses anguilles ; et, à chaque mouvement qu'il faisait, le bateau penchait davantage. La terre ne m'avait jamais paru si aimable. J'aurais souhaité de respirer un air frais dans un jardin de feuilles vertes. « Pour rien au monde je ne m'en retournerais sur ce bateau... Si on me débarquait... n'importe où ?... »

— Vous avez déjà le mal de mer ? me dit Takiji. Penchez-vous sur l'eau et vomissez.

Magrand'mère. qui somnolait, se réveilla en l'entendant. Elle vint près de moi à quatre pattes et me frotta le dos. Ce fut irrésistible. A peine avais-je saisi le bord du bateau, je lâchai tout ce que j'avais dans l'estomac' Je me sentis mieux, et, relevant la tête, je vis que n-'us étions près de la terre et j aperçus distinctement les pins du rivage.

— Ça va maintenant? dit Takiji en souriant.

Les jambes allongées, il montrait sa poitrine rouge.

— On ne doit pas avoir le mal de mer dans un si petit voyage, continua-t-il. Ici nous sommes tout à fait sur un lac. Quand on entre dans les eaux de Kumano ou de Tosa, ce n'est pas la même chose. Il y a trois ou quatre ans, nous avons été pris par la tempête avec notre bateau chargé de brèmes : Kanzô lui-même a vomi... lu n'en menais pas large, Kanzô !

— Oui, dit Kanzô.

Il avait déposé le panier des anguilles au fond du bateau, et il nettoyait les planches à coups de balai.

— Va, quand tu auras eu deux ou trois tempêtes comme cela, tu seras un vrai marin, reprit Takiji d'un air de maître orgueilleux. Il est vrai que ça dépend des

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natures.. II y a des pêcheurs qui ont blanchi à pêcher et qui sont encore malades par les gros temps.

Kanzô essuya le bord du bateau que j'avais sali. Jetais en sueur ; et mon estomac se serrait. J'étendis les mains sans ouvrir les yeux et je respirai faiblement. Le dîner était prêt : je n'avais aucun appétit. Tout mon désir était d'arriver dans un port. Mais le soleil brillait encore au-dessus de nous. J'entendis les deux matelots se dire que, si le vent continuait d'être bon, nous pourrions passer la nuit à Shikama ; et je ressentis une grande amitié pour cette petite ville. Je ne pensais plus à Osaka ni à Kyoto. Shikama était devenu le seul but de notre voyage. Lorsque nous serions à Shikama, je marcherais pieds nus sur la terre froide, et je m'emplirais les poumons du vent nocturne de la terre. Cette pensée me réconfortait. J'aperçus le port de Murotsu, et l'on m'indiqua où se trouvaient Aboshi et le Jizô des petits enfants. Ma grand'mère joignit les mains pour le prier. Je n'essayai point de le voir.

Ma grand'mère et Takiji parlaient de leur village. Kanzô. qui n'écoutait pas, chantait de temps en temps à haute voix. •

L'après-midi, le vent du sud augmenta. I>es nuages noirs apparaissaient. Tantôt nous nous approchions de la terre ; tantôt nous nous en éloignions. Le soleil était encore assez haut, lorsque nous arrivâmes au port de Shikama. Comme nous y entrions, la poupe tournée vers la terre, nous reçûmes le choc violent des vagues, dont l'embrun me fouetta le visage. Les deux hommes descendirent vivement les voiles et se jetèrent sur les rames.

Dès qu'on eut laissé tomber l'ancre et que le bateau fut amarré au rivage, je me levai chancelant et je débarquai. J'écoutai à peine ce que me disait ma grand'mère : « Ne va pas trop loin pour ne pas t'égarer. »

Déjà je ressuscitais en foulant aux pieds la terre solide et si digne d'être foulée. Comme je haïssais le bateau mobile ! Je tournai au coin -d'un petit restaurant fait avec des planches de barques couvertes de coquillages el je m'acheminai vers la ville. Des pins bas cri. usaient sur un humble coteau isolé des maisons, et l'on vivait un petit temple au milieu. Des ex-voto et des sandales de paille étaient suspendus aux battants des deux portes. Je m'assis sur une pierre devant ce temple. J'apercevais tout le port. L'île d'Avyaji apparaissait au delà des nuages sombres. Un îlot, que n'atteignait point la lumière du soleil tombée d'entre ces nuages, ressemblait à une tache de fumée Je me rappelai l'îlot devant mon pays natal qui brillait comme de l'or au soleil ''nichant. Et il me souvint d'une peinture de paradis bouddhique et d'un Amida dans de la lumière dorée.

Le soleil s'éteignit. Je redescendis le coteau; mais je n'étais point disposé à regagner l'embarcation. A la croisée des routes, une borne indiquait la distance jusqu'à Osaka. J'aurais voulu aller à Osaka, n'importe où, par le chemin de la terre. Dans les maisons, on préparait le feu pour le repas du soir, et j'enviais les gens qui pourraient y manger.

J'avais faim ; mais mon estomac n'était pas encore solide. Je me promenai dans la ville et je ne revins au rivage qu'à la tombée de la nuit. Hassuré par les lumières allumées sur notre bateau, je m'assis devant la mer dont les vagues apportaient des herbes et des détritus. Tout à coup la vol* de Kanzô m'appela. Il me dit d'un ton mécontent qu'il m avait cherché partout et qu'il me croyait perdu.

On m'attendait pour souper. J'hésitai à prendre mes bâtonnets. Les deux hommes, eux, faisaient la fêle et, tout en buvant des flacons de saké, ils causaient du temps. Je n'avais pas besoin de les écouter pour savoir

que le ciel était douteux et les nuages en désordre. Le voyage du lendemain me donnait déjà de fortes inquiétudes et je m'en plaignais à ma grand'mère.

Tout à coup je sentisqu'une personne approchait, et, me détournant surpris, j'aperçus une femme dans un étrange costume qui montait sur le bateau.

— Excusez-moi, lit-elle en se baissant sous les nattes de jonc.

Et elle alla s'asseoir auprès des matelots, indiscrètement.

— Qui est-ce ? demandai-je tout bas à ma grand'mère.

— C'est une sôka, dit-elle, la femme de tout le monde.

J'avais entendu depuis longtemps parler de sôka ; mais c'était la première fois que j'en voyais une. Alors, curieusement, je fixai mes regards sur le visage de cette femme. Son visage était petit, surmonté d'une lourde chevelure. Son sourire découvrait des dents blanches entre des lèvres rouges de fard.

— Donnez-moi une bouffée de votre pipe, dit-elle d'une voix caressante.

Et elle prit la grande pipe de Takiji.

— Pourquoi viens-tu ici ? T'es-tu égarée ? Ton amant doit t'attendre à la maison, dit Takiji en souriant.

— Je suis venue parce que j'ai vu la bonne figure d'un matelot sous des nattes de jonc, dit-elle. Ce ne sera pas cher.

— Nous n'avons, pas d'argent, répondit-il d'un ton moqueur. Nous n'avons encore rien vendu à Osaka.

— Voyons, ne soyez pas avare. Ce ne sera que... Et, lui soufflant de la fumée au visage, elle lui saisit

la main dans sa manche en lui indiquant par Je nombre des doigts dont elle le pressait la somme demandée. Puis, le front penché, elle écouta. « Hein ? »

— Trop cher ! dit Takiji.

Mais il ne retira pas sa main.

— Alors, je réduirai... Hein?

Takiji secouant encore la tête, elle le repoussa vive ment.

— Comme vous voudrez, espèce de ladre ! s'écriat-elle d'un air furieux.

Kanzô devait trouver cela très amusant, car il riait de tout son cœur.

Takiji reprit sa pipe et en tira une bouffée.

— Vous ne demanderiez rien que ce serait encore trop aujourd'hui, dit-il. Nous avons des passagers...

— Mais la dame regarde d'un autre côté, fit-elle en se tournant vers nous.

Elle m'aperçut, s'inclina et me fit signe de la main. J'éprouvai du dégoût et je détournai la tête. Je pensais que, si je la regardais, celaeinbarrasserait beaucoup les matelots Je sortis de dessous mes nattes. Tout était noir. H n'y avait plus d'étoile. On entendait la flûte d'un aveugle masseur sur le chemin de la ville, et le bruit des paroles que des gens d'une barque adressaient à des gens de la rive et que le vent nous apportait.

— La dame a été gênée, dit une voix de femme a ma grand'-mère (ce qui signifie : mille excuses).

Je vis la sôka qui remontait sur le rivage en retroussant ses vêlements. Les ténèbres me dérobèrent sa silhouette. « Ha ! Ha! «riait Kanzù.

Je me couchai sous mon toit de nattes, un peu triste. Takiji, amincissant ses yeux et balançant son corps, se mit à chanter, ce qui me parut étrange. Kanzù, couché de tout son long, battait la mesure.

— Patron, dit-il, jouonsencore une fois : cette nuit, je vous gagnerai.

Et il tira les dés de sa boite de pêche.

— Jouons nous la sôka ? dit Takiji.

— Ce que vous voudrez. Si je perds, je travaillerai pour rien.

Pendant que les deux hommes agitaient le cornet, je m'endormis d'un sommeil lourd Deux ou trois fois pendant la nuit, contrairement à mon habitude, je me réveillai. Takiji et Kanzô, de minces couvertures sur leurs jambes, les bras étendus, ronflaient. Ma grand'mère, les genoux repliés, laissait échapper sa respiration, .l'avais pitié et de moi et d'elle. Je me demandai : « Pourquoi veut-elle visiter Osaka et se donne-telle tant de mal ? » £lle m'entendit remuer ; elle ouvrit les yeux : « Ne te découvre pas, me dit-elle : tu t'enrhumerais. » Et sa main me caressa sur les couvertures.

A mesure que la nuit s'avançait, le vent soufflait plus fort, et le fond du bateau balançait désagréablement. Je soulevai l'extrémité de mes nalles : une petite pluie tombait. Le patron, qui s'était réveillé, bâilla largement : « Nous aurons congé aujourd'hui ! » dit-il.

11 faisait jour. On ne retira pas les nattes. Nous rangeâmes les couvertures, et, pour ne pas gêner le travail des deux hommes, nous nous assîmes dans un coin. Takiji signifia à Kanzô qu'on ne partirait pas. Cette nouvelle me tranquillisa ; mais notre voyage était prolongé d'un jour, et ce n'était pas gai.

La pluie tombait goutte à goutte. Ma grand'-mère sortitson râtelier teinten noir ' et s'amusa à le nettoyer. Kanzô, qui était allé chercher de l'eau, revint trempé. Il se changea et mit des fèves à cuire dans une marmite large et basse. Takiji, lui, les jambes croisées, fumait sa pipe. Et moi, de dessous mes nattes, j'essayais d'apercevoir l'intérieur du port.

i. Autrefois les femmes mariées se laquaient les dents, et l'on rencontre encore dans la province de vieilles femmes aux dents noircies.

Ma grand'mère, ayant fini de nettoyer son râtelier, somnolait sur l'oreiller qu'elle avait repris. Kanzô m'apporta une poignée de fèves cuites ; et les deux hommes en mangèrent en les faisant craquer sous leurs dents. Sauf moi, personne ne s'inquiétait ni du vent ni de la pluie.

Un peu plus tard. Takiji et Kanzô se mirent à panser à mi-voix ; et j'entendis qu'ils parlaient de nous.

— Si ces fâcheux-là n'étaient pas sur le bateau, nous pourrions partir contre le vent vers midi. Ils nous embarrassent rudement ! dit Takiji, lessourcilsfroncés.

— Il faut faire comme s'ils n'étaient pas là, répondit placidement Kanzô. Un jour de plus c'est du gain en moins.

— Je ne peux pas, dit Takiji. On me les a confiés. Et j'ai accepté sans savoir.

Ces paroles me rétrécirent les épaules. Les deux hommes, à qui l'on nous avait confiés, n'étaient plus des appuis pour moi. Et pourtant mon père avait dit : Si Takiji est là, soyez sans crainte. »

Je mis mes yeux au guet, mes oreilles aux écoutes. Et je ne perdis rien de leur conversation. Mais ils parlèrent bientôt d'autre chose, du résultat de leur pèche de l'année, de leurs ventes, des marchands, et je n'y comprenais rien.

— En tout cas, dit Takiji en bâillant, aujourd'hui, il ne fera pas heau ! Après le déjeuner on va s amuser.

— Moi aussi, je voudrais aller à terre, dit Kanzô avec un sourire malin Vous avez perdu, celte nuit. Emmenez-moi Si vous m'emmenez, vous ne me devrez plus rien. Où allez-vous P

— Continue, dit Takiji, tu m'amuses. Avec cela que tu ne sais pas où je vais !

— Pulf! répondit Kanzô. El son sourire lui plissait les narines.

Je vis bien que le patron acceptait de l'emmener. « Où vont-ils ? » me demandai-je.

Après un déjeuner de riz et d'eau chaude, ils changèrent d'habits et partirent. 11 me sembla que ma grand'mère leur donnait de l'argent pour leurs menus plaisirs.

Sous le vent et la pluie, les deux matelots marchaient très vite. Je les suivis du regard jusqu'au tournant du petit restaurant. Quand ils eurent disparu, je m'adressai à ma grand'mère.

— Reviendront-ils bientôt? Où sont-ils allés?

Ma grand'mère. dont le visage ne trahissait jamais la moindre inquiétude et qui était aussi tranquille qu'à la maison, me répondit :

— Ils sont allés boire probablement.

« Ne feraient-ils pas mieux de boire sur le bateau? me dis-je. Qu'adviendrait-il si le vent nous entraînait? Enfin ma grand'mère, qui a beaucoup voyagé sur mer, doit connaître le danger. Mais pourquoi tient-elle à prendre des bateaux semblables? Moi je n'en prendrai jamais. J'irai à Osaka ou à Kobé à pied. C'est bien plus agréable. »

J'avais prononcé ces derniers mots à haute voix et ma grand'mère me répondit :

— Non, non : tu ne sais pas... Marcher toute la journée avec des sandales de paille ou se faire voiturer dans des kuruma, voilà qui est vraiment dur. Mieux vaut encore monter sur le bateau. On va loin tout de même! Et il faut s'habituer à supporter de temps en temps de mauvais vents comme celui-ci.

— C'est vrai, dis-je ; mais j'aime mieux marcher sur la terre... Et puis Takiji et l'autre disent que nous sommes des fâcheux.

— Tâche d'être le moins fâcheux possible, réponditelle. Nous paierons le voyage ; nous n'avons pas besoin de nous tourmenter.

Je racontai à ma grand'mère !a conversation des deux hommes ; mais elle ne lit qu'en sourire.

Ils revinrent bientôt tout rouges et pris de saké. Ils flageolaient sur les jambes. Ils examinèrent en titubant le panier des anguilles et vidèrent l'eau qui était au fond du bateau. Puis ils s'endormirent profondément, leurs deux têtes alignées.

— Il fera beau demain, dit Takiji pendant la nuit en regardant le ciel. Nous partirons même avant le point du jour.

Et se tournant vers moi :

— Mon petit monsieur, demain nous serons à Akashi. Je n'avais alors aucune envie de voir Akashi ; toul ce

que je désiiais, c'était que cet ennuyeux voyage se terminât au plus tôt. Mais j'étais résigné à endurer jusqu'au bout des choses pénibles.

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