‹ Le nouveau JaponChapitre 18 sur 20 · LE PREMIER VOYAGE · texte numérisé non relu

LE PREMIER VOYAGE

L'auteur de cette nouvelle, parue dans la Revue Centrale en Janvier 1914, M. Hakucho, s'est déjà fait connaître en 1907-1908 par des livres de nouvelles dont quelques-unes sont considérées comme des chefsd'œuvre. Il a subi, dit-on, l'influence de Tchékoff et peut-être, celle de Maupassant. Mais il représente surtout le réalisme minutieux de l'art japonais, un réalisme qui se suffit à lui-même et ne se propose que de décrire

Le bateau se détacha du rivage. Les deux rames troublèrent la surface de l'eau lisse comme de l'huile. Depuis que j'étais monté à bord, je me tournais sans cesse du côté de la terre, et je regardais le quai et le premier étage de notre maison. Le domestique, qui avait apporté les provisions et les couvertures de lit, s'était arrêté un instant au bord de la mer; mais bientôt on ne distingua plus sa silhouette.

Je vis tout à coup de petites et de grandes ombres sur le quai. Il y avait certainement là mon frère et rna sœur, et l'ombre de ma sœur était probablement celle qu'une autre ombre élevait dans ses bras. « Tous deux doivent pleurer et crier », me dis-je. J'avais le cœur un peu serré; mais je pensais que j'avais bien fait de les envoyer acheter des gâteaux et de profiter de leur

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absence pour presser ma grand'mère. Si nous nous étions attardés, ils nous auraient poursuivis et troublés.

Les ombres disparurent. Je n'aperçus plus le mur brun de la maison. Des îlots me cachèrent même le campanile assez élevé d'un temple. Et, quand nous eûmes doublé la pointe d'une île aux rochers rouges, je me trouvai enlièrement séparé de mon coin de terre. Je découvris alors de nouveaux champs de blé au pied des collines et de nouvelles chaumières. J'avais le nez sur un îlot en forme de marmite que j'avais aperçu un jour du haut de la montagne qui domine notre village.

Brusquement, je désirai revoir encore une fois mon frère et ma sœur. La tristesse de l'isolement, que je n'avais jamais ressentie, m'entra au cœur. Je me tournai vers ma grand'mère qui causait avec le patron et je lui demandai :

— Où sommes-nous?

Takiji, qui ramait d'une main, m'indiqua un village et me dit :

— C'est Otafu.

Puis il reprit d'une voix un peu inquiète :

— Mon petit monsieur ne souffrira-t-il pas du mal de mer ?

— Je n'en souffrirai jamais, lui dis-je.

Je mis beaucoup de fierté dans ma réponse ; mais je n'avais encore aucune expérience des bateaux. À l'âge de trois ou quatre ans, j'avais bien fait une traversée. Ma mère m'avait emmené dans son pays natal, mais j'avais oublié tout ce que j'avais vu. Depuis, j'avais appris à pêcher, à nager; j'étais devenu très familier avec la mer ; mais je n'étais jamais sorti de notre baie tranquille. Et ce voyage d'Osaka, que je faisais à douze ans, me paraissait mon premier voyage.

Nous étions partis vers midi. Notre bateau arriva au

port de W., à quatre ou cinq lieues de mou village ; et nous nous disposâmes à y passer la nuit. Le soleil du commencement de l'été se'reflétait splendidement sur t'éaU Des bateaux de mille kokou* avec leurs grands mâts et des barques de pêcheurs y étaient réunis ; et de l'un à l'autre retentissaient des cris sauvages. Le long d'une planche jetée entre un de ces bateaux et la rive, quatre ou Cinq hommes tout nus portaient de grosses pierres : ils haletaient et leur dos, où la sueur ruisselait, semblait brûlé par la lumière du soleil couchant.

— Regarde, dis je à ma grand'mère : que ces pierres sont lourdes! Qu'esl-ce qu'on va en faire ?

— On en fera des monuments et des temples, dit ma grand'mère. Le torii du temple de Hachiman^a été fait, au village X., avec des pierres pareilles.

Quand nous passâmes devant ce navire, j'aperçus ces grosses pierres dont beaucoup deviendraient des pierres de tombeau.

Le patron Takiji, tout en nous parlant des lies où on les trouvait, ramait au milieu desbaieaux ets'approcha du rivage. Il ouvrit son panier d'anguilles qu'il avait trempé plusieurs fois au fil de l'eau; et, parmi les bêtes qui grimpaient, il en garda quelques-unes pour le souper et en mit d'autres dans un baquet.

— Je vais les vendre et acheter du saké ; toi, prépare le riz, dit-il à son matelot Kan/ô. Et il débarqua.

J'avais envie, moi aussi, de débarquer et de visiter la ville; mais ma grand'mère n'aimait point à bouger, et je craignais de m'en aller tout seul. Je restai donc près d'elle. Je me consolai en écoutant ce qu'elle nie racontait de ce petit port. J'appris que mon camarade

\. Dix kokuu font une tonne.

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