‹ Le nouveau JaponChapitre 2 sur 20 · LES HÉROS ET LES DIEUX · texte numérisé non relu

LES HÉROS ET LES DIEUX

Mes derniers souvenirs du Japon datent des mois qui ont précédé la guerre. Je ne l'avais pas revu depuis quinze ans ; et je l'ai quitté le jour même où il lançait son ultimatum à l'empereur d'Allemagne. C'est déjà très loin. Si je n'écrivais pas maintenant les impressions qu'il m'a faites, je sens que je ne les écrirais jamais. Et peut-être n'est-il pas absolument inutile d'essayer d'en fixer la physionomie au moment où les circonstances l'ont engagé pour la première fois dans les conflits européens. Ces circonstances, personne ne les prévoyait. Mes notes sont aussi éloignées de toute préoccupation politique que je l'étais de la France.

Une seule prend aujourd'hui, lorsque je la lis, une importance dont je ne me doutais certes pas en l'écrivant. J'habitais l'ancien quartier européen deTsukiji que les Européens désertent de plus en plus, mais où se trouvent encore la Mission catholique française, son église et son évèché. Un matin. il y eut dans la grande rue pierreuse qui passe

devant son portail, et sur les ponts qui entourent ce quartier, un mouvement inaccoutumé d'automobiles, de landaus et de riches kuruma. Les ambassadeurs, les plénipotentiaires, des officiers, des généraux, des ministres, le comte Okuma, président du Conseil, en descendirent et entrèrent à l'église. Ils venaient assister au service religieux que l'ambassade d'Autriche faisait célébrer pour le repos de l'àme des victimes de Sarajevo. Au bout de trois quarts d'heure, ils sortirent et se dispersèrent avec la hâte des gens qui craignent de déjeuner trop tard. Je remarquai la complète indifférence du petit peuple des boutiques que jadis ces uniformes et ces équipages auraient mis en l'air: et ce fut ma seule raison de noter cet incident.

Je revois encore l'éparpillement de ces dignitaires chamarrés, qui représentaient les grandes nations, dans ce quartier morne où de vieilles bâtisses européennes écrasent les ruelles japonaises; mais je le revois à la lumière sinistre des jours révolus. Comme ils s'étaient vite séparés et comme ils couraient vers l'avenir ! Les trois ou quatre lignes où je m'étonnais de l'absence des badauds sur leur passage sont les seules de, mes carnets qui aient gardé un peu d'actualité. Le reste n'en aura que pour ceux qui peuvent distraire un instant leur pensée de tout ce qui nous élreint le cœur et qui désireront se familiariser davantage avec un peuple dont la ferme attitude dans cette effroyable guerre nous montre mieux encore que 7>c l'ont fait ses progrès matériels de quel côté il

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