CHAPITRE PREMIER
J'avais connu le Japon au moment où, silencieusement, il préparait sa revanche contre les Européens qui lavaient forcé de lâcher la Chine et le prix de ses victoires. Seule, une grande guerre, où il battrait une nation européenne, pouvait lui assurer la liberté de ses allures dans l'Extrême-Orient. Il fallait que décidément l'Europe comptât avec lui. Mais cela, il ne le disait point; et il ne semblait préoccupé que d'assimiler nos institutions et nos mœurs. Il y mettait un zèle qui ne nous paraissait pas sans danger pour lui. Sa vieille société ne s'ouvrait qu'en craquant aux idées étrangères. Tout semblait menacé : le prestige de l'Empereur, le principe d'autorité, la morale traditionnelle, la conception de la famille, la production artistique et les belles manières. Mais tout demeurait encore à peu près debout. L'Européen s'irritait souvent d'une imitation maladroite qui était pourtant un hommage rendu à sa supériorité, mais qui lui gâtait le pittoresque qu'il était venu chercher et l'harmonie d'une
civilisation si différente de la sienne. Et son agacement le rendait volontiers pessimiste, Les anciens résidents, qui regrettaient la vie moins chère et les affaires plus avantageuses du Japon d'autrefois, annonçaient des révolutions à brève échéance. Quand on parle de ce qui arrivera demain, dit un proverbe japonais, les rats du plafond rient. Les représentants de l'Europe ont souvent fait bien rire les rats des maisons japonaises.
Pour moi, je n'avais échappé au pessimisme que par ma confiance dans la vitalité de ce peuple et dans la valeur morale de son armée. Mais j'étais assez convaincu qu'il ne parviendrait pas à concilier avec ses traditions les importations étrangères et que tout ce qu'il avait de singulier et de charmant succomberait tôt ou tard sous l'envahissement des formes de la vie occidentale. Et très sincèrement je le déplorais, sans me dissimuler qu'en reniant ainsi, et à contre-cœur, une grande partie de son héritage, le Japon ne faisait que prévenir la nécessité pour lui mieux obéir, pour lui obéir en maître. Il se déjaponisait par amour de lui-même. Mais enfin, il se déjaponisait Et maintenant qu'après quinze années retentissantes, après Port-Arthur et Moukden et la mort de son vieil Empereur et ses agitations parlementaires, j'allais le revoir, je me demandais si je n'aurais pas quelque peine à le reconnaître. Je craignais de ne plus y retrouver ce qui naguère m'avait séduit, inquiété ou même gêné; car, si amoureux que nous soyons du changement, nous n'aimons point qu'on nous change les représentations que
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nous nous sommes failes des choses; etlorsquenous retournons aux endroits dont nous avons installé l'image en nous, et que nous constatons qu'elle ne s'accorde plus avec la réalité, nous regrettons jusqu'aux traits qui nous en avaient déplu.
C'était ce que je pensais par ce matin pluvieux où le paquebot japonais, qui m'amenait d'Amérique, entrait au port de Yokohama. Pendant qu'à travers la pluie drue je cherchais à distinguer la ville, j'aperçus à quelques pas de moi un de nos compagnons de voyage, un officier de marine japonais qui venait de séjourner deux ans en Allemagne. Il avait quitté ses vêlements civils et revêtu son grand uniforme, la poitrine barrée d'une brochette de décorations qui étaient les seules splendeurs de ce lever du jour. À peine la passerelle du navire eut-elle touché le quai, un autre officier y grimpa, moins décoré que le nôtre et suivi de deux daines japonaises. Leurs socques de pluie, en forme de petits banc-, s'accrochaient péniblement aux tringles de la passerelle ; et le nœud de leur ceinture, qui relevait leur léger manteau de soie noire, leur donnait l'air de pluyer sous un fardeau trop lourd. L'une de ces dames, lille de l'amiral Togo, était la femme de notre compagnon. Les deux époux se revoyaient après une longue séparation. Ils ne se serrèrent même pas la main. Elle s'inclina, aspira beaucoup d'air entre ses dénis et prononça quelques paroles. Il s'inclina, un peu moins, aspira de l'air, pas lout à fait autant, et prononça quelques mots, plus bief-. Ce petil incident, au milieu du remue-
ménage de l'arrivée, me reporta si loin dans le passé qu'il ne me sembla plus que j'avais quitté le Japon. Mieux que tout ce qu'on pouvait me dire, l'attitude de ce mari et de cette femme me prouvait que les rapports entre les deux sexes étaient toujours les mêmes, ou qu'ils avaient du moins gardé leur ancienne étiquette.
Je gagnai rapidement la gare toujours aussi venteuse et aussi délabrée, et je pris le premier train qui partait pour Tokyo. C'était bien le wagon dont j'étais descendu jadis. Les hommes, que je m'attendais à trouver tous en veston ou en jaquette, portaient presque tous le costume national. Des femmes agenouillées sur les longues banquettes fumaient leur cigarette entre leur parapluie de papier huilé et leur paquet enveloppé d'un linge couleur de safran. Elles étaient un peu moins avenantes que la dernière fois que je les avais rencontrées, mais beaucoup plus que la première fois que je les avais vues. Je compris que je n'aurais pas besoin de me réaccoutumer à l'esthétique japonaise, que j'avais été une fois pour toutes vacciné contre les désillusions des premiers jours, que mes souvenirs n'avaient ni défiguré, ni transfiguré cet aimable pays, et que de nous deux j'étais le seul qui eût vieilli.
Arrivé à Tokyo, j'eus l'impression que la capitale du peuple le plus révolutionné avait moins changé, dans ces quinze dernières années, que les villes américaines et même que Paris. On l'avait enlaidie, ce qui pourtant était difficile. On en avait augmenté l'incohérence. Des ponts de fer rempla-
çaient de fameux vieux ponts de bois. Les tramways à trolley passaient dans des nuages de poussière sous un affreux réseau de câbles. Des boulevards s'étaient élargis, comme le célèbre Ginza; mais les petits saules qui les bordent n'avaient pas grandi d'un pouce. Des maisons européennes, des boutiques à l'européenne, des estaminets à l'européenne s'élevaient un peu partout; maison n'avait qu'à les voir, et principalement les estaminets avec leur mobilier dépareillé de salle à manger bourgeoise, pour s'assurer que les dieux du Japon, amis de l'harmonie et de la netteté, n'avaient point étendu jusqu'à eux leur bénigne influence. L'immense terrain vague qui se déroule, au centre de la ville, devant les douves et les remparts du palais de l'Empereur et qui servait naguère de champ d'exercices à la cavalerie, était converti en un chantier d'où sortait déjà une rangée d'édifices en brique, banques et agences, qui semblaient avoir été transportés d'une ville américaine. Mais la beauté du pare impérial et son mystère restaient encore intacts.
Je pris un grand plaisir à sentir se ranimer en moi, au cours de ces premières promenades, des images depuis si longtemps endormies et à écouter les échos que réveillaient dans ma mémoire tous les bruits de la ville japonaise. Je m'arrêtai longuement devant les échoppes des écrivains publics. Agenouillés comme des saints dans leurs niches cl baissant les paupières, ils semaient du bout de leur pinceau des caractères compliqués et vraiment artistiques, pendant qu'au bord de la rue,
assis sur leurs talons, leur vieux client ou leur jeune cliente les suivaient de l'œil, le portemonnaie à la main. Le long d'une grande bâtisse, où l'on prenait des leçons d'escrime, je ralentis le pas pour mieux écouter le cliquetis des sabres en bois que, depuis des siècles, entend le peuple des Sa murai. Je m'amusai, comme jadis, des salutations qui cassent en deux les passants au coin des rues, surtout quand ces passants sont des femmes et qu'elles portent leur enfant sur leur dos. Au premier plongeon, les deux bébés se découvrent avec étonnement par-dessus les têtes profondément inclinées de leurs mères ; puis les corps se redressent, et ils ne se voient plus ; un second plongeon, ils sont heureux de se revoir, ils se reconnaissent; un troisième, moins prolongé, et ils se contemplent pour la dernière fois. Je retrouvai les fouillis de bicoques coupés de canaux où glissent les radeaux chargés de légumes ; les dédales des ruelles silencieuses qui descendent les vallées et en remontent les pentes; leurs palissades de bambou et leurs portes à auvent où le bec électrique remplaçait la lanterne ; et les marchés du soir dans les rues populeuses ; et les grands parcs et les temples et les théâtres avec leurs affiches suspendues à de longues perches comme des oriflammes. J'entrai au Meiji-za : c'était la même salle traversée d'un pont de bois où s'avancent les acteurs, le même public fumant, buvant et mangeant sur les nattes du parterre et des loges, la même scène tournante, la même voix chevrotante des chanteurs, les mêmes sons aigres
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du shamisen, les mêmes pièces qui reproduisent longuement et minutieusement les petits aspects comiques de la vie journalière.
Mais je ne pouvais supposer que l'ancien Japon fut remonté dans la lune, et le Japonais qui, rêve-, nant à Paris, écrirait : « 0 merveille ! Les Parisiens ont toujours des souliers ou des bottines : on promène toujours les bébés dans de petites voitures : les théâtres jouent toujours les mêmes pièces; les gens chez qui je vais habitent toujours des appartements, et, au rez-de-chaussée des maisons, on trouve toujours un concierge à qui parler, quand il n'est pas dans l'escalier, » ce Japonais ne me paraîtrait pas plus naïf que l'Européen qui se montrerait agréablement surpris de la persistance des Japonais à se servir de leurs socques en bois et des mores japonaises à porter leur enfant sur leur dos.
En somme, rien n'avait changé. Je remarquai seulement que les femmes mettaient plus de bijoux, que leurs doigts étaient souvent chargés de bagues, que leur coquetterie avait quelque chose de plus indépendant et de plus personnel. Au contraire, je crus distinguer chez les hommes un retour aux anciennes modes. Ceux qui étaient vêtus à l'européenne me semblaient beaucoup moins empruntés qu'autrefois. Mais le plus grand nombre était revenu au costume national; et les élégants se promenaient tèle nue et les pieds nus dans leurs geta. En revanche, au théâtre, beaucoup s'asseyaient h-s jambes croisées comme si L'usage ;s européens les avait déshabitués de leur pénible agenouillement.
Rien n'avait changé non plus dans les opinions et les jugements des résidents européens. J'entendais les mêmes phrases que jadis sur le charme assez indéfinissable dont le Japon nous enveloppe, sur la difficulté de pénétrer le caractère des Japonais, sur leur façon de raisonner qui ne ressemble pas à la nôtre, sur leur orgueil, sur leur désir d'éliminer l'Européen et de démarquer ses inventions, sur les révolutions qui se préparent et qui éclateront sans doute la semaine prochaine. Comme l'étranger vieillit peu au Japon et comme il rajeunit quand il y revient ! Le personnel des ambassades s'était entièrement renouvelé. La plupart des anciens professeurs, ingénieurs, industriels, avaient disparu. Mais je n'avais qu'à fermer les yeux et à écouter leurs remplaçants pour les croire encore là.
Au lieu de m'en réjouir, j'en éprouvai une vague tristesse. Lin vieux missionnaire que je rencontrai hésita à me reconnaître, et j'eus la même hésitation, car nous ne pensions pas nous revoir en cette vie. Nous avons commencé par compter les morts. Les vieilles amitiés qui se rejoignent prennent si naturellement le chemin du cimetière! Mais quoi ! nous ne mourons pas. La mort n'est qu'une illusion de notre misérable individualisme. Il faut que la pièce continue avec les mêmes rôles. Acteurs et figurants ne comptent guère. Ce sont les paroles qui durent, les vaines paroles. Mon vieil ami sourit el me dit : « 1, 'homme ne repasse pas deux fois par le même chemin sans mélancolie. S'il ne le reconnaît plus, il se sent déjà comme
poussé hors du monde. S'il n'y trouve aucune nouveauté, il sent le peu que nous sommes dans l'éternel recommencement de tout. Vous craigniez que le Japon ne fût plus votre Japon ; puis vous vous êtes félicité qu'il le fût toujours, et voici maintenant que vous allez vous attrister qu'il le soit trop. Vous vous apercevrez peut-être qu'il Test plus encore et que c'est en cela qu'il a changé »