‹ Le nouveau JaponChapitre 5 sur 20 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un passé qui meurt lentement, ce sont les tombeaux des Shogun, dans le parc de Shiba. Ces lieutenants généraux de l'Empereur qui avaient supplanté leur souverain, les Tokugawu, descendent peu à peu dans l'indifférence et dans l'oubli. On ne se souvient d'eux qu'avec hostilité. Ces dernières années, un journal interrogea ses lecteurs sur les héros qu'ils préféraient et sur ceux qu'ils n'aimaient pas : le premier des Tokugawa, le fondateur de la dynastie, réunit presque toutes les voix contre lui. Leurs temples étaient magnifiques. Ils le sont encore; mais leur sanctuaire se dégrade, les châsses se dédorent, les laques rouges s'écaillent; sur les hauts-reliefs, les fleurs et les oiseaux plus éclatants que les fleurs dépérissent. On commence seulement à réédifier le grand temple qui a bnilé depuis huit ans, et l'on ne sait même pas si l'on ira jusqu'au bout. Les deux ou trois fois que je m'y suis promené, je n'y ai rencontré personne. Les desservants se plaignent de leur pauvreté et sont au milieu de ces splendeurs comme

le pâtre qui voit mourir son feu. L'idée religieuse s'en est éloignée, et, dès qu'elle s'éloigne, le Temps se réveille et se met à la besogne.

Cependant il y a, dans un des vastes quartiers de Tokyo, une petite maison que les pèlerins visitent assidûment et qui, tout ordinaire qu'elle soit, est plus sacrée que ces temples. C'est la maison du maréchal Nogi, le vainqueur de Port-Arthur. Mais ce n'est point le soldat victorieux dont on vient y adorer l'âme, c'est l'homme qui, le soir des funérailles de l'Empereur, au premier coup de canon, s'ouvrit le ventre, selon le rite des anciens Samuraï. Ce suicide ressuscita brusquement aux yeux du monde un Japon féodal qu'on croyait enterré. L'uniforme européen contrastait violemment avec une mort qui nous reportait à plus de mille ans en arrière, au temps où les serviteurs se tuaient encore sur le tombeau de leurs maîtres. Sa femme, la comtesse Nogi, "n'avait pas voulu le laisser partir soûl et s'était enfoncé un poignard clans le cœur. Les Japonais oublièrent presque la mort de l'Empereur pour ne plus songer qu'à ce couple sanglant qui le suivait « sur la route du ciel ». Le peuple fut remué jusque dans ses fibres les plus secrètes par tout ce que la beauté de cet acte avait de spécifiquement japonais. Devant ces deux cadavres, il revivait dix siècles de son histoire. Un témoin me racontait que, plusieurs étrangers s'élanl écriés, dans un cercle japonais, que Le maréchal était stupide ou fou, les Japonais ne s'en étaient point montrés froissés, et qu'ils avaient seulement souri. Ils ont le même sourire quand, au fond d'un temple,

ils vous ouvrent avec précaution une boîle qui en contient une autre qui en contient une troisième et qu'ils tirent, emmaillotée dans des linges de safran, une coupe en terre rugueuse et craquelée, d'apparence grossière; vous vous attendiez à un trésor et ils vous voient déçus : ils sourient alors et replacent dans sa boîle cette coupe dont le modelé remplit exactement leurs deux mains et qu'ils ont un instant tournée entre leurs doigts pour en admirer les bords légèrement onduleux. La mort de Nogi rentrait dans la catégorie des biens spirituels'et sacrés dont se compose leur patrimoine national et que, par impuissance à en juger la valeur, les étrangers ne peuvent même pas leur envier.

Il faut cependant essayer de comprendre cet homme que le peuple appelle le dernier Sam it rat: De son histoire que l'on m'a contée et que l'on m'a lue, je retiens seulement quelques épisodes, quelques images, mais qui la résument toute. Elle est un des témoignages les plus curieux de l'ancien Japon d'hier au confluent du Japon moderne.

Vers 1857, le o et le 16 de chaque mois, avant l'aube, on aurait pu voir sortir d'une maisonnette de Tokyo, très proche de la maison seigneuriale du prince Mori, un homme d'armes, accompagné d'un petit garçon d'environ huit ans. Ce Samuraï, précepteur du jeune prince, se nommait Nogi, et le petit garçon était son iils. Ses fonctions lui commandaient d'aller deux fois par mois saluer le tombeau de la famille princière au temple fort éloigné de Sengakuji. Pour l'enfant débile et nerveux, ces

sorties matinales étaient à la fois un plaisir grave et un objet de terreur. On risquait toujours, dans le crépuscule, de buter contre un cadavre ou de faire rouler une tète sous son pied. Il existait encore en ce temps-là une coutume, qui ne fut abolie qu'en 1868 : le Tameshigirion Essai du sabre. Le Samuraï, possesseur d'un sabre neuf, se postait an coin d'une rue, la nuit, et en éprouvait le tranchant sur le premier venu qui passait sans escorte. Mais quand, au jour lovant, on arrivait au temple, le petit Nogi oubliait toutes ses craintes, et, pendant que son père s'acquittait au nom du prince des hommages funéraires, il ne se lassait point de contempler, dans le modeste enclos, quarante-sept tombes rangées autour d'un grand sépulcre, et pieusement entretenues comme des autels. C'était là que reposaient les Quarante-sept Ronin, ces hommes d'armes dont l'aventure reste aux yeux des Japonais un des monuments parfaits de leur ancien héroïsme*. Le jour même où ils avaient vengé leur soigneur eu tuant son meurtrier, ils furent condamnés à s'ouvrir le ventre, et on les répartit dans un certain nombre de demeures princières, afin qu'ils y accomplissent « l'honorable cérémonie ». Plusieurs d'entre eux axaient été envoyés chez le prince Mori, où l'on gardai! religieusement leur mémoire. Tous les enfants des Samuraï étaient familiarisés de bonne heure avec l'idée du suicide. Mais on peut dire que, sur ce

1 . On trouvera à la lin du volume Pages japonaises, page -67, l'histoire des Quarante-sept llvitiii.

point, le petit Nogi fut privilégié. Il grandit dans le culte presque intime des suicides les plus excitants de la Légende dorée du Japon.

Deux ou trois ans plus tard, le père et l'enfant, qui portait à sa ceinture les deux petits sabres inégaux des jeunes Samuraï, s'éloignaient de Tokyo. Ils n'étaient pas seuls, cette fois : ils escortaient à pied un palanquin où Mme Nogi avait pris place avec ses fillettes. Le père, dont le caractère inflexible et la franchise déplaisaient au prince, avait été; frappé de la peine du Heimon, c est-à-dire de la Porte Close. LeSamuraï devait regagner son pays et s'enfermer pendant cinq mois dans sa maison. On clouait sur la porte deux bambous entrecroisés. Il lui était interdit de rire, de chanter ou môme de parler à haute voix ; et cette défense s'étendait à toutes les personnes de sa famille. La ville où les Nogi se rendaient, Chofu, était au bout du Japon, près de Sbimonoseki. Ils contournèrent le mont Fuji, suivirent jusqu'à Kyoto la grande route où montaient et descendaient les cortèges de daïmio, et s'embarquèrent à Osaka. Le père expliquait à son fils ce qu'ils voyaient et tout ce qu'avaient vu ces endroits célèbres. Quand ils débarquèrent, parents et enfants changèrent de vêlements sur la grève avant d'entrer dans une petite auberge. M. Nogi. qui revenait à Chofu pour la première fois depuis dix ans et qui n'y possédait plus rien, fiait par louer une bicoque, où toute sa famille se tassa comme dans une arche bien close et pour une longue traversée de silence.

Ei voici u;:-;iij:<;ti<;.;i ie petit ï«"ogi à l'école,

dans une école telle qu'on n'en connaît plus de semblableau Japon. Lesélèvesfaisaienteux-mêmes leur cuisine ; ils allaient, au cœur de l'hiver, puiser à la fontaine et ramasser du bois mort dans la forêt. Les maîtres ne leur enseignaient pas seulement la lecture, le calcul, la calligraphie, l'escrime; ils les aguerrissaient contre le froid et contre la chaleur et contre les fantômes que nous portons en nous. Par les nuits les plus noires, ils les menaient dans les tristes lieux hantés. Si quelque bruit de feuille arrachait à l'un d'eux un sursaut ou un cri d'effroi, ses camarades le rouaient de coups et l'abandonnaient aux ténèbres. On ordonnait encore à celui qui semblait manquer de courage d'escalader dans l'ombre l'échafaud où étaient exposés les cadavres des criminels et d'en rapporter une tête coupée. Le petit Nogi, aussi timide qu'une fille, et qui se laissait battre par ses sœurs, soullril horriblement ; mais il se raidissait et ne disait rien. Son père, plus sensible aux marques de sa nervosité qu'aux efforts qu'il faisait pour réagir, ajoutait à ce dur entraînement de l'école. Il l'envoyait souvent jusqu'à la ville de Hagi : dix-huit lieues de chemins impraticables, dans les montagnes, le jour sans rencontrer personne, la nuit au clair de lune, avec la peur des spectres. L'enfant avait pris en horreur le métier des armes, et l'étude lui apparaissait comme le seul refuge.

Quelques années se passent : il atteint sa seizième année et ose avouer à son père son ambition de devenir un savant Un savant à cette heure où il n'y a pas, dans toute l'étendue de L'Empiré, un

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homme d'armes qui ne tende l'oreille aux murmures précurseurs de la guerre civile! On a bien besoin de savants ! Samuraï ou paysan, qu'il choisisse ! Le père était opiniâtre ; le fils aussi. Un de leurs parents tenait à Hagi une école renommée, d'esprit très confucéen et de tendances nettement impérialistes, car, dans cette province excentrique, on n'avait jamais accepté l'usurpation des Tokugawa qu'en grinçant des dents. Le jeune Nogi se sauve de chez lui. Le chemin de Hagi lui était familier, et l'espoir qui le conduisait en avait écarté tous les spectres. Mais pour un jeune homme si désireux d'apprendre la philosophie chinoise, c'était un fâcheux début de désobéir à son père. Son parent refusa de le recevoir. Il errait, les yeux pleins de larmes, autour de cette maison de la science aux portes inexorables, quand la femme de ce parent l'aperçut et le prit en pitié. Elle fléchit son mari. On le mit d'abord aux travaux des champs, sous prétexte que les études demandent un corps aussi vaillant que le maniement des armes. Levé avant l'aurore, il partait pour les rizières; et, le soir, le maître lui payait le salaire de sa journée en lui expliquant les classiques chinois. Celte vie de campagnard fortifia ses membres, et la doctrine confucéenne acheva de lui tremper l'âme. L'amour de l'étude, dont il est possédé, est un des signes caractéristiques de'sa génération. Parmi les jeunes gens de son âge, plus d'un se fût jeté à la nage pour gagner le navire européen qui souillait aux yeux de leurs pères les eaux sacrées du Japon, mais qui l'aurait emporté vers ces nouveaux mondes dont

les Tokugawa avaient amputé leur misérable univers. Ils rêvent tous d'être savants. Les uns comprennent que la science à conquérir est au delà «le leur horizon; les autres, comme Nogi, ne la cherchent encore que dans les livres chinois. La Restauration impériale les en tira brusquement et fit d'eux ses officiers et ses soldats.

Huit ans plus tard, en 1877, le futur maréchal se révéla dans la révolte des Satsuma ; il s'en fallut de peu qu'il n'y laissât la vie avec sa réputation naissante. Une première fois, son cheval s'emballa et traversa au galop les lignes ennemies ; une seconde fois, une balle lui brisa son épée, et, pressé par trois insurgés, il sauta dans la rivière. Blessé à une troisième rencontre, et transporté à l'hôpital, il n'attendit pas sa guérison et s'échappa furtivement la nuit, ce qui lui valut le surnom exceptionnellement glorieux d'officier déserteur. Une autre fois entin, son régiment fut cerné; il le sauva; mais l'enseigne fut tué et le drapeau pris sur son cadavre. Nogi considéra qu'il était déshonoré. Ses officiers l'empêchèrent de s'ouvrir le ventre. Il consentit à vivre ou, du moins, à surseoir au châtiment que le code de l'honneur samuraïque lui commandait de s'infliger. Seulement, personne ne put le dissuader d'adresser au Trône une lettre de démission. L'Empereur refusa la démission et répondit qu'il appréciait hautement le courage du jeune capitaine. Ce fut le commencement de leur longue amitié, si toutefois on peut donner ce nom à un sentiment qui ne devait être chez le prince, qu'une

sympathie intelligente pour un serviteur exemplaire et qui allait chez Nogi jusqu'à la vénération passionnée. Depuis la perte de son drapeau, l'idée que sa vie n'était plus qu'un prêt consenti par la grâce du souverain s'installa dans son esprit et détermina ses actes. Personne ne s'appartint moins que lui. Dans toutes ses fonctions, il fut la fonction même.

Il avait hérité l'intransigeance de son père, et, à deux reprises, il fut inscrit sur la liste des officiers en retraite. Mais chaque fois les événements le rappelèrent au service actif, et une volonté, qui ne pouvait être que la volonté impériale, l'y fit rentrer avec un grade supérieur. Les soldats l'admiraient et le redoutaient. Sa bonté naturelle n'intervenait pas plus en ce qui concernait la discipline que la douceur de la température n'influe sur la rigidité d'une barre de fer. Il était rude jusque dans ses saillies d'humour. On raconte que, du temps qu'il était gouverneur de Formose, comme les soldats, anémiés par le climat, se plaignaient de la nourriture et réclamaient de la viande, lui qui en était toujours resté aux menus traditionnels du vieux Japon, il répondit à celui qui lui transmettait leurs doléances : « Ils veulent donc manger du bœuf? — Oui, Votre Excellence. — Mais dites-moi, que mange le bœuf? — De l'herbe, Votre Excellence. — Eh bien! qu'on leur donne de l'herbe! » Ses ennemis l'accusaient d'étroitesse d'esprit, et il avait contre lui les fournisseurs du gouvernement qu'il détestait autant que les bonzes et les femmes.

Au moment de la guerre russo-japonaise, il était général de division. et. à la tète de la (roisième armée, il reçut l'ordre de prendre Port- Arthur. Celle place forte, dont le nom, — après celui de Verdun, — restera un des plus grands dans l'histoire des hécatombes, ne s'est pas relevée de ses ruines ni du silence qui suivit la capitulation. Ceux qui la visitent s'étonnent d"y voir adossées à de vastes demeures vides des maisonnettes japonaises qui semblent s'en constituer les gardienne-. Chacune de leurs planches a coûté des centaines de cadavres. Nogi ne serait jamais revenu au Japon si Port-Arthur n'avait succombé. D'ailleurs, dans la défaite, aucun général japonais n'aurait osé reparaître devant ses compatriotes. Le vieil esprit est encore si vivant qu'on ne pardonnerait pas à un vaincu de se dérober au suicide. Des officiers japonais, blessés sur le champ de bataille et prisonniers, ont préféré s'en aller dans ia presqu'île malaise, où ils travaillent aux plantations de caoutchouc, plutôt que de retourner chez eux et d'y affronter le mépris de leurs camarades. Les régiments que Nogi précipitait à L'assaut des forts étaient fauchés jusqu'au dernier homme. Un témoin dit : '< Nous ne voyions plus la terre. » Quand son (ils aine tomba, il prononça seulement Ces mots : « C*est une belle mort. Vous aurez, bientôt à préparer un second cercueil. » Mais ce ne fut pas le sien qu'on prépara ; on n'en prépara même aucun antre, car il voulut que son second et dernier lils, tué bientôt lui aUMÎ, fût enterré sans bière comme les pauvres soldats

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dont il avait partage l'héroïsme. On n'avait plus le temps de distinguer entre les cadavres. Pour lui. de son m Ame pas sec et calme, il s'avançait aux endroits les plus périlleux. Mais il paraissait jouir de celte protection particulière accordée aux grands capitaines, môme aux plus hasardeux, qui, selon Joseph de Maislre, sont rarement frappés dans les comhats et seulement lorsque leur renommée ne peut plus s'accroître et que leur mission est remplie.

Quand on lui avait annoncé la mort de ses fils, son visage n'avait pas eu un tressaillement. Mais le soir, sous sa tente, il pleura, et, selon l'usage immémorial, sa douleur s'exhala dans une de ces courtes poésies qui sont toute la poésie japonaise : Sur la plaine et sur la montagne, — vestiges aimés 'des héros — qui tombèrent frappés à mort, — voici que s'épanouissent — des fleurs d' œillet. Mais par un jeu subtil d'allitérations et de mots poétiques à double sens, où se complaît le goût japonais et qui permet au poète d'obtenir des effets aussi variés que le rythme de ces uta est primitif, et d'éveiller des échos aussi prolongés que la forme en est brève, cotte poésie signifie en même temps : Sur la plaine et sur la montagne, — Us sont tombés en héros, — et rien ne reste plus de ces douces /leurs, — mes enfants bien aimés. M l'abbé Noël Péri, dont j'emprunte la traduction, ajoute : « Cette plainte d'un cœur de père voilée sous l'évocation des fleurs d'œillet devient poignante. »

Des généraux japonais qui revinrent au Japon,

Nogi fut le seul qui ne connut pas l'ivresse du triomphe. Ce n'éiait pas seulement à cause de son deuil, mais parce que l'image des milliers et des milliers de gens qu'il avait envoyés à la mort ne le quittait pas. Ce vieil homme marchait entouré de plus d'ombres qu'il n'en faut pour peupler des enfers. Lorsque le navire qui le ramenait eut jeté l'ancre et que ses amis impatients de le féliciter y montèrent, ils ne le trouvèrent ni sur le pont ni dans sa cabine. Ils finirent par le découvrir dans celle d'un domestique et s'arrêtèrent interdits, tant il était triste et abattu. « Je ne puis pas oublier, leur dit-il, tous mes braves soldats sacrifiés, et je ne me sens pas de force à recevoir les applaudissements publics. » Il était là devant tout un peuple dressé sur le rivage et qui l'acclamait, devant toute sa patrie soulevée d'enthousiasme, aussi impressionné que jadis dans les ténèbres où sa main d'enfant timide talonnait et cherchait à saisir une tête sanglante.

Le sentiment de sa responsabilité continua de l'obséder. Il se demandait si un général plus habile, n'aurait pas trouvé le moyen d'épargner un peu plus la vie de ses hommes. Lorsqu'il parut en présence de l'Empereur, les seules paroles qui lui montèrent aux livres témoignèrent du trouble de sa conscience. Elle ne retrouva peut-être jamais le calme. Dans ses dernières années, les Japonais, qui n'admirent longtemps et sans restriction que les morts, surpris de la vie très simple et presque réduite des Nfogi, — caria comtesse portait plus souvent du colon que

de la soie, — reprochaient tout bas au maréchal de thésauriser. On sait aujourd'hui où passait son argent, et les parents des soldats tombés à Port- Arthur le savaient déjà. Chaque fois qu'il rencontrait un pauvre homme dont le fils avait servi sous ses ordres et était mort comme les siens, il se sentait son débiteur et acquittait sa dette. Il essayait ainsi d'apaiser en lui-même les voix anxieuses qui lui répétaient : « Nous ne regrettons pas d'être morts pour la patrie : mais comme vous avez été prodigue de notre sang! Un autre que vous n'aurait-il pu faire ce que vous avez fait à meilleur compte ? » Et. dans ses longues promenades solitaires, le maréchal reprenait Port-Arthur plus économiquement. On ne se trompait pas tout à fait en le soupçonnant d'avarice.

L'Empereur le nomma, en 1907, Directeur de l'Ecole des Nobles, choisissant pour les fils et les filles de sa noblesse non pas un brillant pédagogue, mais un homme de caractère. 11 fut exactement dans ce rôle ce que son père avait été cinquante ans plus tôt, un éducateur inflexible. Il se couchait en même temps que les élèves, se levait une heure avant eux, partageait leurs repas, n'admettait aucune réclamation. Mais on n'était plus au temps où les filles de Samuraï supportaient avec fierté les mêmes traitements que leurs frères. Le vainqueur de Port-Arthur s'aperçut qu'il est souvent plus difficile d'obtenir l'obéissance des jeunes filles que d'entraîner les hommes au feu. L'hiver où il proscrivit les foulards autour du cou, il y eut presque une insurrection.

Et tous les règlements de toilette qu'il «''dicta eurent le sort habituel des lois somptuaires. Il fut vaincu dans sa lutte contre les robes de soie. Les fards et les cheveux ornés de riches épingles le bravèrent insolemment. S'il avait connu la Bible, il se serait senti de cœur avec le prophète Isaïe. qui maudissait les filles de Sion parce quelles étaient devenues orgueilleuses et qu'elles s'avançaient la tête haute, lançant des regards, et qu'elles allaient à petits pas et faisaient sonner les anneaux de leurs pieds. Les filles du Japon étaient appuyées dans leur résistance par leur Directrice, une dame imposante que la faveur de l'Impératrice rendait inamovible. Et l'entourage suivait d'un œil amusé les péripéties de ce duel entre une vieille institutrice et un vieil homme de guerre.

Four moi, j'admire que ce vieil homme, arrivé' au terme des honneurs et chargé de gloire, ait apporté à ces fonctions toutes nouvelles, dont aucun détail ne lui semblait indigne de lui, la même ardeur et la même conscience que si là réussite il<- louLe une longue vie avait dû en dépendre. Il servait aussi sérieusement son pays à la tète d'une école qu'au front des armées. L'Empereur l'en récompensa en lui confiant L'éducation de ses petitsenfants, et voulut aussi qu'il accompagnât, avec l'amiral Togo, le prince envoyé en Angleterre au couronnement du roi George. A son retour, il nu 11 i t ses élèves el leur r.ieonla ses impressions. Il avail été très étonné, dans son séjour à la "Cour de Roumanie, que le petit prince et les princesses de

la famille royale se fussent présentés chez lui sans aucune espèce d'apparat : et, se tournant vers les trois princes impériaux, présents à sa causerie, il leur dit que le temps ne lui semblait pas venu pour eux d'imiter cet exemple, mais qu'il viendrait peut-être bientôt. Cela parut une grande hardiesse, que personne, même les réformateurs les plus radicaux, n'aurait osé se permettre à celte place et devant cet auditoire. Mais Nogi n'avait point conscience de son audace, car chacune de ses paroles lui était inspirée par l'amour de son souverain et de son pays.

Et l'Empereur mourut. Durant les quarantecinq jours qui précédèrent les funérailles, on le vit chaque jour au Palais rendre ses hommages à la dépouille impériale ; et, chaque nuit, il veilla le cercueil. Le resle du temps, il le passait chez lui en prières el en purifications. Il ne manifestait aucune tristesse particulière. Selon son habitude, il causait familièrement avec les jeunes officiers qu'il rencontrait. Le matin du dernier jour, la comtesse l'accompagna dans sa visite au cercueil. Leur attitude n'éveilla point les soupçons. Mais ceux qui gardaient la porte remarquèrent qu'en s'en allant le maréchal était singulièrement ému et que sa femme se cachait le visage sous son mouchoir. Il éiait rentré chez lui où il avait invité à déjeuner sa sœur, une vieille femme de soixante-treize ans. Il se montra à ce déjeuner d'une gaîté qui la surprit Et ce qui la surprit davantage, ce fut l'attention qu'il apporta à la toilette île sa femme. Il lui donna même de la

main deux ou trois petits coups sur le nœud de sa ceinture. Elle se retourna et lui sourit.

Ils avaient prié un photographe de venir. Mais la lumière était mauvaise, et l'artiste, sans les avertir, enflamma un ruban de magnésium. L'explosion de lumière ne les lit hroncher ni l'un ni l'autre. Vers quatre heures du soir, ils congédièrent leurs deux domestiques et montèrent dans leur chambre, une chambre nue comme toutes les chambres japonaises. A huit heures, le canon retentit. L'aide de camp et l'ordonnance du maréchal, inquiets du silence extraordinaire de la maison, frappèrent à la porte, puis l'enfoncèrent. Nogi en grand uniforme s'était ouvert le ventre et, n'ayant point de second pour lui trancher la tête, s'était percé la gorge. Sa femme, probablement après lui, s'était poignardée à deux reprises, sans que pourtant ses blessures fussent mortelles. Elle avait alors retiré le poignard de sa poitrine et, avec son doigt humide de sang, elle avait enfin trouvé la place du cœur. Mais il ne lui restait plus assez de force pour enfoncer le fer, et elle s'était laissée tomber sur la pointe. On croit communément que son mari ignorait sa résolution et qu'en tout cas il ne l'y poussa point.

L'enterrement eut lieu au bout de dix-huit jours. Jamais, depuis que le Japon était sorti des eaux, le convoi funèbre d'un simple sujet de l'Empereur n'avait attiré un pareil concours de peuple. Le cercueil du maréchal, posé sur un caisson, était traîné par des soldats; le cercueil de 'la comtesse le suivait dans une voiture attelée de che-

vaux. Une foule immense passa la nuit autour des deux fosses: et, encore aujourd'hui, dans ie cimetière d'Aoyama, de la porte jusqu'à l'endroit où. ils reposent, les marchands d'encens forment une chaîne ininterrompue.

Les grandes àmcs sont rarement simples et peut-être moins qu'ailleurs au Japon, où la passion de la gloire revêt les formes les plus raffinées de la modestie et du désintéressement. Il y a assurément dans le suicide de Nogi, comme dans presque tous les suicides samuraïques, et dans la manière dont il le prépara, et dans le choix de l'heure où il l'accomplit, et dans l'appel du photographe, quelque chose d'ostentatoire qui nous semble, à nous Européens, exclure l'idée d'une douleur irrésistible. Mais celte ostentation un peu théâtrale n'en est pas une pour les Japonais, qui n'y voient que de la décence et de la noblesse et qui, depuis des siècles, attachent au suicide ainsi compris un caractère de grandeur aristocratique et même d'obligation religieuse. La mort de l'Empereur fut moins la cause que l'occasion du karakiri de Nogi. Une de ses lettres écrites avant de mourir rappelait l'épisode de la guerre civile où il avait perdu le drapeau de son régiment : « De ce jour, disait-il, j'ai cherché la mort sans la rencontrer, et j'ai continué de vivre et de jouir des faveurs impériales imméritées. » Je n'ose pas dire qu'en se coupant les entrailles selon l'ancien rite, il réalisait un rêve de sa jeunesse, mais il en payait une malchance dent rien dans son âme n'avait recouvert le souvenir. Seu-

lement, il la payait comme un homme qui, ayant engagé toute sa fortune lorsqu'elle était insignifiante, la verserait, une fois millionnaire, à son créancier. 11 jetait dans la fosse ouverte non plus l'obscure destinée d'un jeune oflicier que le hasard a desservi, mais toutes les décorations, tous les honneurs, tout le prestige, toute la gloire d'un maréchal victorieux. Il ne pouvait pas ne pas en avoir conscience. Sa plus vive jouissance d'amourpropre, cette volupté d'orgueil que ses victoires lui avaient refusée, il l'a peut-être ressentie dans la petite chamhre où il attendait le signal du canon funèbre, lorsqu'il se représentait Félonnement du peuple à la nouvelle de sa mort, les millions d'êtres qui en frémiraient d'émotion, et la place que son suicide lui assurait dans l'immortalité impériale.

Beaucoup d'Européens jugèrent son acte insensé. Un certain nombre d'intellectuels japonais, qui eurent bien soin de se taire, l'estimèrent d'un archaïsme regrettable. Nul ne pensa qu'il eut voulu faire de sa mort une protestation contre les nouveautésoù risquait de sombrer l'esprit de sacritice des anciens Samuraï. Un ne lui prêta aucune intention philosophique. .Mais la portée de nos actes les plus graves ne se limite point à notre personne. El le suicide du maréchal Nogi, qui semble exhumé des vieilles annales romantiques, était, en un sens. plus actuel qu'il n'en avait l'air. Cette libation sanglante donnait un surcroit de vie à la divinité de l'Empereur.

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