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CHAPITRE II

La semaine de mon arrivée, le 24 mai 1914, eurent lieu les funérailles de l'Impératrice douairière. J'avais encore dans les yeux cette matinée d'avril où, en 1898, je l'avais vue près de l'Empereur, écoutant des discours qui célébraient la trentième année de leur règne à Tokyo. Elle portail ce jour-là une robe vieux rose aux reflets d'or qui la guindait. Mais sous cette carapace européenne, et malgré son visage fané, — fané comme une fleur, — où ses yeux faisaient deux points noirs et sa bouche une petite moue à peine teintée, elle gardait la gracilité de la jeunesse et donnait toujours l'impression d'une fragilité diaphane et d'un pas aussi léger que devait l'être son sommeil.

La pivoine rouge tomba dans le vase de pierre précieuse : le bruit éveilla le papillon et l'Impératrice.

Cette courte poésie d'une femme, un des meilleurs poètes du Japon moderne, me la ressuscite encore mieux que mon souvenir. Elle dort aujour-

d'hui, et l'écroulement de son palais ne la réveillerait pas. Elle est allée rejoindre l'Empereur Avec elle le grand rogne est tout à fait lini. Les impératrices du Japon ne sauront plus ce que c'est que d'adopter à trente ans le corset et les robes d'une Reine d'Angleterre. Elles ne sauront plus jamais ce que c'est que d'avoir vécu toute sa jeunesse dans une pénombre de sanctuaire et d'en être brusquement tirée et de paraître en plein jour au milieu des foules et de monter dans des trains et de visiter des navires de guerre et d'inaugurer des hôpitaux. Désormais elles trouveront naturel d'ouvrir des bals et de recevoir à leur lable des ambassadeurs carnivores. Mais la petite princesse, qui aujourd'hui est accroupie dans son cercueil la lete voilée et les yeux clos, a passé par d'étranges métamorphoses, et elle ne trahit rien desémotions de son âme. Elle a tenu jusqu'au bout son rôle en perfection. La Japonaise la plus obéissante ne l'était pas plus qu'elle devant son impérial mari, qui, dans la demi-intimité de la cour ou du voyage, ne daignait point s'apercevoir de sa présence et, confortablement assis, la laissait indéfiniment sur ses pieds. Quand un Européen l'approchait, sa timidité, qui n'était point de la gaucherie, ajoutait seulement à sa dignité naturelle une grâce mystérieuse. Tous louaient sa délicatesse et sa bonté. On la disait curieuse d'apprendre comment vivaient les femmes dans les autres pav- et désireuse, pour les Japonaises, d'une condition plus libre. Après la mort de l'Empereur, elle s'effaça : elle semblait s'excuser de lui survivre Je

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ne pense pas qu'il y ait eu de souveraine plus vraiment aimée du peuple japonais.

Elle s'était éteinte à Numazu, au bord de la mer. Mais, comme la tradition n'admet pas qu'un membre de la famille impériale puisse mourir hors de la capitale, sa mort ne fut point annoncée; et le 10 mai, elle rentrait à Tokyo dans la nuit. Les princes et le monde de la cour se portèrent à la gare sans aucun signe de deuil. On avait tendu des voiles enlre le wagon funèbre et les assistants. Le grand carrosse rouge s'avança, reçut le cercueil et s'éloigna à son allure habituelle; et l'Impératrice mourut officiellement, à deux heures du matin.

Ses funérailles furent admirables. Si j'en crois ceux qui virent les funérailles de l'Empereur, les Japonais apportèrent à celles de l'Impératrice un recueillement plus profond, une piété plus intime. De combien de morts illustres peut-on dire qu'ils auraient souhaité la pompe et les hommages sous lesquels nous les enterrons? Il n'y avait pas dans cette longue cérémonie un seul détail dont elle n'eût ressenti la beauté.

Dès trois heures de l'après-midi, on ne pénétrait que muni de carte sur la voie funèbre, qui partait du Palais et traversait toute une partie de la ville jusqu'à la station du chemin de fer où le train attendait la dépouille impériale pour l'emporter dans la ville sainte de Kyoto. Il faut se représenter de larges routes descendantes et montantes, bordées d'un fouillis de bicoques en bois ou côtoyant des terrains déserts, d'immenses quar-

tiers sans caractère dans une ville sans couleur et sous un ciel brouillé. Sur toutes les chaussées on achevait d'étendre une couche de terre meuble et sombre où les pas s'amortissaient. Des deux côtés on ne voyait qu'une foule compacte assise sur ses talonsou sur des boîtesde bois qu'on vendait environ cinq sous. Les boutiques ouvertes avec leurs rangées despectateurs,lesunsagenouillés,lesautresdebout, ressemblaient à des loges de théâtre pleines. Les auvents servaient quelquefois de balcons; et les balcons disparaissaient sous les grappes humaines. Pas un cri ne sortait de cette multitude évaluée à six ou sept cent mille personnes. Le service d'ordre était assuré par des sergents de ville et des délégués en redingote noire qui n'avaient presque rien à faire. J'étais à l'entrée d'une venelle qui donnait sur un terrain de manœuvres, une vaste plaine inculte. A deux pas de la foule, le silence était tel que j'aurais pu me croire dans un village. Derrière leurs palissades de bambou et leurs petits jardins, les maisonnettes semblaient vides ou endormies. Le champ de manœuvres était sillonné de h ir uma qui menaient des personnages officiels aux tribunes réservées; et l'on apercevait de loin les jambes noires des coureurs tricotant sous leur veste blanche. Le paysage, les rues, les maisons, les décorations, ces poteaux et ces grosses lanternes blanches, tout, sauf la foule prodigieusement silencieuse, aurait déçu par sa médiocrité l'étranger débarqué de la veille. Mais qu'il prenne patience, l'étranger!

Il est maintenant six heures du soir. Les soldats

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de la garde impériale apparaissent, et, pendant que les uns font la haie devant les spectateurs, les autres forment leurs rangs sur la chaussée et attendent, l'arme au pied, le signal de la marche. Le jour tombe : de tristes sonneries de clairons se font entendre. Les lanternes s'allument et les becs électriques donnent des lueurs jaunes. Enfin, ce fut la nuit, la nuit, négation de la lumière, où la tradition japonaise voulait qu'on ensevelît la négation de la vie. A huit heures, un coup de canon annonça que le cercueil de l'Impératrice quittait le Palais. Il n'y eut pas dans la foule le moindre soupir de soulagement, le plus faible murmure. Mais ceux qui avaient acheté des boîtes montèrent dessus, et quelques-unes craquèrent.

La troupe s'ébranla. Les soldats, le fusil tourné vers le sol, commencèrent à défiler. Leurs uniformes kaki se fondaient dans le crépuscule : on ne distinguait bien que la bande rouge de leurs képis. Et leur piétinement, assourdi par la terre molle, faisait le même bruit indéfini que la mer quand elle roule loin de nous dans la nuit brumeuse et calme. Toutes les huit minutes, sans qu'un ordre fût crié, ils s'arrêtaient un instant. Et du bas de la côte, montaient sur ce grand silence les sons de la musique militaire qui jouait la Marche funèbre de Chopin. Sans doute, ils déchiraient toutes les oreilles japonaises encore rebelles à la musique occidentale. Du moins, ils ne leur parlaient pas le même langage qu'à nous. Et je songeais à l'Impératrice que ces cuivres avaient dû froisser jadis, les jours de parade. Mais

que de choses l'avaient froissée qui lui devinrent peu à peu des signes de grandeur! Cette musique, qui menait son deuil au milieu de ces soldais à l'européenne, avait eu pour elle des marches triomphales, dont les battements de son cœur avaient scandé les rythmes étranges.

La musique passa : les musiciens,, sanglés dans leur tunique rouge, oscillaient en mesure, et les marins de la Hotte, qui marchaient derrière eux, suivaient leur mouvement. Sous le costume moderne ils obéissaient ainsi à la règle des cortèges d'autrefois; mais ils corrigeaient l'ancien pas de danse excentrique en un pas simplement cadencé; Les derniers accents de la Marche funèbre s'éteignaient à peine qu'une musique perçante, glapissante, de flûtes et de fifres lui répondit, comme du fond des siècles. Les prêtres shintoïstes s'avançaient, coiffés de leur bonnet noir et vêtus d'une robe d'un vert pâle, presque gris dans l'ombre crépusculaire. Leurs torches inclinées éclairaient la poitrine des soldats immobiles. Ils portaient les emblèmes de la religion nationale, les deux arbrisseaux verts qui ressemblent au camélia, de longues banderoles qui symbolisent le soleil et la lune, des gongs, des boucliers, des arcs, des flèches, des tables pour les viatiques du mort, et ces viatiques : du riz, de l'eau, du sel, des rouleaux de soie blanche et de soie écarlate, une paire de sandales. Ces antiques présents funéraires passaient accompagnés d'une musique de faucheurs asiatiques soufflant dans leurs roseaux. Mais, par intervalles, des clairons coupaient d'une note sonore la

voix aiguë des fifres. Le Japon du passé ne pouvait oublier que le Japon moderne était là.

Et tout à coup nous vîmes, se détachant de la pénombre aux flammes des torches et dominant la foule, le chariot funèbre. Il était laqué de noir et d'or, monté sur deux énormes roues et traîné par deux couples de bœufs qu'escortaient leurs piqueurs. Les hommes qui l'entouraient, habillés comme au vieux temps, venaient du village de Yasé près de Kyoto, qui a toujours fourni, au cours des âges, les nourrices des princes du sang et les porteurs de la litière impériale. L'Impératrice s'en allait dans un de ces chars attelés de bœufs comme ceux qui conduisaient, il y a douze cents ans, ies Empereurs et leur cour à des plaisirs arcadiens. Aujourd'hui, c'est l'automobile ou le chemin de fer qui les y mène. Mais, le jour de la mort, ils retrouvent le lourd chariot et les bœufs au pas lent; car ils sont aussi morts que les morts d'autrefois; ce qui convenait aux uns convient aux autres, et il est bon qu'ils entrent tous de la même allure pacifique dans l'éternité.

A chaque tour de roue, ce char gémissait étrangement. Les essieux avaient été disposés de telle sorte qu'ils produisaient sept notes gémissantes. On me dit que l'artisan de Kyoto, dont ils étaient l'ouvrage, appartenait à une famille où, de père en fils, on se transmettait le secret de ces gémissements, « qui doivent contracter les cœurs. » Ah ! comme je reconnais bien là le génie japonais ! Il ne se contente pas d'atteindre la grandeur par les moyens les plus simples : il lui faut de l'habileté.

El sou habileté, sans être formellement de mauvais goût, a quelque chose de puéril et de précieux qui passe la mesure et qui diminue quelquefois l'impression de grandeur. Cette mécanique destinée à émouvoir m'a un instant gâté la simplicité majestueuse de ces funérailles. Un moment ma pensée s'est détournée de l'Impératrice morte et de l'immense ville recueillie et de tout ce concert de symboles pour aller chercher, dans sa carrosserie de Kyoto, l'habile fabricant de ces essieux pathétiques. Mais personne autour de moi ne sentait comme moi, et personne n'eût compris ma restriction. En revanche, je crois bien que les Japonais éprouveraient aussi vivement que nous l'ampleur et la mélancolie du vers de Hugo :

Les grands chars gémissants qui reviennent le soir...

Seulement, ils veulent être sûrs que le char gémira; et ils s'y prennent en conséquence.

Derrière les prêtres shintoïstes et tous ces hommes revêtus de costumes anciens, marchaient en rangs obscurs des princes, des généraux, des dignitaires, dont les chamarrures sortaient de l'ombre aux lueurs des lanternes ou des becs électriques, comme les replis des vagues se dorent sous les lavons mobiles de la lune. On n'entendait plus qu'un long piétinemenl sonrd qui se déroulait dans la nuit; et, de temps en temps, les deux musiques se rejoignaient très haut, au-dessus de la ville.

Près de la station du chemin de fer, dans hquartier populeux de Yoyogi, sur une petite haul.'iir. ^élevait le temple provisoire où devait se

terminer le cortège. Il était en bois blanc; et son toit recourbé, en écorce de cèdre : une simple hutte, comme l'éternel temple shintoïste, mais d'un bois indiciblement pur. La loge où se tenait la famille impériale, celle des musiciens, celles des prêtres, celle où l'on dépose les aliments sacrés, étaient aussi des huttes; et les galeries pour les invités étaient en bois blanc, et les grands torii, ces portiques dont la poutre transversale a la forme d'une carène, étaient en bois blanc. Mais chaque lampadaire était formé de trois jeunes pins réunis que l'on n'avait point écorcés; et toute la clôture était faite de bambous verts qui signifient la pureté. Il n'y avait d'autres ornements que des cordes de paille, emblème shintoïste, et, sur les bambous, îles cravates de crêpe noir, emblème européen. Aucun encens ne montait dans l'air, mais une odeur de forêt coupée. Le chariot funèbre atteignit l'enclos à onze heures et demie. La ville en fut avertie par un coup de canon. Les cloches sonnèrent dans les temples; des sifflements.de vapeur leur répondirent dans les manufactures; et les tramways s'arrêtèrent trois minutes. Durant trois minutes, le mouvement cessa d'un bout à l'autre de l'énorme ville en insomnie. Sur les ponts où brûlaient des torchères, le long des boulevards éclairés de lanternes blanches, autour des brasiers dont la flamme découpait des porches d'ombre à l'entrée des petites rues, la foule sembla pétrifiée. Trois minutes : tout ce que la vie peut donner à la mort!

Et maintenant l'Impératrice s'est à jamais éloi-

gnée de sa capitale. Elle retourne au Kyoto de sa jeunesse, à ce Kyoto dont le premier nom de Hfian voulait dire calme, tranquillité. Mais ce n'est point au cœur de la ville quelle reposera. On lui prépare de grands ombrages à une demi-heure de la cité, près du tombeau de l'Empereur.

J'y suis allée deux mois plus lard. Dans les bois, au flanc d'un coteau, l'Empereur dort sous un vaste tumulus qui couronne des étages de gazon vert, séparés par des murs de pierres sèches. La porte de bronze, où resplendit sur chaque battant un chrysanthème d'or, est le seul ouvrage apparent dont la main des hommes a façonné la matière. Les pierres des murs ont été choisies pour la beauté de leur forme et de leur grain. Les grèves de la Mer Intérieure ont fourni le sable qui recouvre le tumulus. Mais, alors que les tumuli des anciens Empereurs se sont désagrégés sous l'action du temps, celui-ci, fait en béton, résistera aux siècles. Tous les soirs, les lanternes de pierre y sont allumées. Elles le furent jour et nuit la première année. Et chaque jour des premières semaines y amena de vingt à trente mille pèlerins. On en comptait encore cinq mille quand je Lai vu, et bien que ce fût l'époque des grands travaux de la campagne.

Nous descendons par un sous-bois, et nous arrivons tout de suite à l'endroit où l'Impératrice attend son tumulus. La terre ne s'ouvrira pour la recevoir que cent jours après les funérailles. Elle atlend dans une chapelle en bois blanc sur le versant de la colline; et, au-dessous, dans une autre chapelle aussi simple, des offices sont' célébrés chaque jour

en présence des envoyés de la Maison Impériale. Un peloton de soldats gardait l'enceinte.

Cette pompe et ces spectacles n'avaient rien de très nouveau pour moi. Je savais que les Japonais excellent dans le déploiement de ces solennités où ils collaborent avec la mort et la nature. Il n'est guère de peuple qui tienne davantage aux douceurs fugitives de la vie et qui fasse meilleure ligure à la mort. La tristesse qu'elle apporte devient chez eux comme une fêle mélancolique de l'esprit. Et je ne connais point de pays où la force des coutumes et la discipline de la sensibilité donnent aux grandes démonstrations publiques une pareille unité d'impression. Acteurs et spectateurs, tous y concourent. A dire vrai, il n'y a que des acteurs. Ceux qui conduisaient le deuil n'étaient pas plus impeccables que ceux qui le regardaient passer. La foule jouait son rôle aussi parfaitement que les princes, les soldats, les prêtres, les fiers campagnards de Yasé et les nobles piqueurs de bœufs.

Mais c'était précisément cette unité que naguère on avait pu croire en péril. On craignait que les idées égalitaires introduites au Japon y eussent leur effet immanquable de dissocier la communauté japonaise : et elle m'avait paru plus solide que jamais. On redoutait pour la société et pour les âmes le conflit prolongé des deux civilisations. Mais, quand on avait assisté jadis aux tâtonnements de la vieille culture japonaise et à sa démarche incertaine d'Asiatique éblouie à travers les innovations occidentales, on commençait à soupçonner, devant ces funérailles, qu'elle avait

enfin trouvé son équilibre. Les éléments d'origine étrangère s'y accordaient harmonieusement aux rites de l'ancien, du plus ancien Japon. Ceux-là n'y paraissaient pas plus des importations que ceux-ci des archaïsmes. On prétendait que ce conflit émousserait sans doute la délicatesse esthétique du peuple japonais, inséparable de sa délicatesse morale : et elle s'était marquée non seulement dans tous les détails de cette cérémonie funèbre, mais dans l'attitude de la foule. Il nous semblait naguère que le culte de l'Empereur pâlissait, et d'aucune Impératrice le dernier sommeil n'avait été entourée d'une piété plus vive. Sur cette terre, où depuis douze cents ans le bouddhisme a régné, rien dans ces funérailles n'était emprunté à ses rites. La seule religion qui participait aux honneurs rendus à la dépouille impériale était celle dont il avait autrefois étouffé la voix grêle et recouvert la simplicité sous sa liturgie somptueuse. C'était le shintoïsme qui nationalise le Soleil, qui attribue à l'Empereur une origine céleste et qui fait graviter toutes les autres nations autour de la nation japonaise, fille des dieux; le shintoïsme. la plus ancienne des religions du Japon, la plus orgueilleuse des religions nationales, aussi démesurée et aussi fantastique dans sa mythologie que sobre et naturelle dans son symbolisme.

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