‹ Le nouveau jeu; comédie en cinq actesChapitre 10 sur 34 · SCENE II VICTOR, LABC · texte numérisé non relu

SCENE II VICTOR, LABC

LABOSSE entre, en fredonnant, très gai, linge défait, fripé, en habit. Il a son bougeoir allumé à la main. Il fredonne :

Mam'zelle Anastasie, Qu'il est bien vot lapin !

(Parlé.) Victor!

VICTOR

Eh bien, monsieur! Qu'est-ce qui vous prend ? {Il souffle la bougie.) Il fait jour !

LABOSSE

Tiens ! C'est vrai ! L'habitude. Victor, mon garçon, voici ton roi... Bu qui s'avance.

Tiv? bu !

LABOSSE

Victorin!

VICTOR

Monsieur.

LABOSSE

Quoi de novus à la maison ? Pas de lettre ?

VICTOR

Rien du tout, monsieur.

LABOSSE

Tout va bien, Victorien.

VICTOR

Monsieur n'a pas encore été sage hier et cette nuit ?

LABOSSE

Si. Si. Je t'assure.

VICTOR

Monsieur sera malade.

LABOSSE

Tu crois ?

J'en suis sûr, monsieur.

LABOSSE

Eli bien, tu me soigneras, tu me feras du bouillon, du bon bouillon. {Regarde les murs autour de lui.) C'est gentil, dis donc, chez moi, il n'y a pas à dire : c'est de bon goût, discret? Ah ! qu'on est heureux d'avoir un chez-soi ! Pourquoi ne suis-jè pas plus souvent chez moi ? Ce que j'aime eu toi, Vi tor, c'est que tu tiens l'appartement avec beaucoup de propreté ; aussi, je t'ai déjà augmenté, — eh bien, vois si ton maître est bon ? je sens que je t'augmenterai encore. Dis-le que je suis bon ?

VICTOR

Mais oui, monsieur est très bon.

LABOSSE

Plus fort ! Que ça ait l'air de te partir !

victok, criant.

Monsieur est très bon 1 (Bas.) Dites donc, monsieur ? Si vous vous reposiez un peu ?

LABOSSE

Une minute. (// le mène devant un tableau du salon.) Tiens, tu vois cela ? C'est une peinture. Un berger près d'une bergère. Sais-tu qui est-ce qui a fait ça ? ^

Oui, monsieur, c'est un artiste qui s'appelait Ouatteau.

LÀBOSSE

Pourquoi dis-tu Ouatteau ? On dit Vatteau.

VICTOR

Il y a un double V.

LABOSSE

Un double V! Tiens, tu es saoul. Elle est gentille, hein, Victorien, la bergère ? Ça ne te donne pas des idées, quand tu époussètes ? Non ? Moi, tout me donne des idées ! C'est que tu n'aimes pas les femmes. Moi, je, les aime.

VICTOR

Trop, monsieur.

LABOSSE

Jamais trop. Ne dis pas cela.

VICTOR

C'est bon, monsieur. Vous feriez mieux de vous allonger là, et de dormir une heure !

LABOSSE

Si tu veux, on ne peut rien te refuser. Victor, dis que, pour un vieux de mon âge, on n'a pas encore l'air trop gâté ?

VICTOR

Mais certainement non, monsieur.

LABOSSE

Victor, je t'augmente encore !

VICTOR

Monsieur m'augmente trop, monsieur va se fatiguer. Que monsieur s'étende et dorme. Là, je vais donner un petit coup d'épaule à monsieur.

LABOSSE

Tiens-moi le pied, Victorin, tu sais, comme aux amazones ? Hop là ! C'est gentil, une amazone... cristi !

VICTOR

Là, monsieur n'a plus besoin de moi ? Je vais laisser dormir monsieur.

LABOSSE

Attends. Je ne veux pas que tu t'en ailles. Je

n'aime pas à être seul, ça me donne des idées tristes. Assois-toi. Non, pas là, là, en face de moi. Regarde-moi. Et laisse-moi parler. Victor, je ne suis pas heureux.

Monsieur a pourtant de quoi. Monsieur est riche.

LABOSSE

Après ? Non, je ne suis pas heureux, parce que je ne peux pas aimer les femmes. Chaque jour, ça me devient plus difflcile, et dame, ça m'embête !

VICTOR

Monsieur exagère, il n'en est pas encore là.

LABOSSE

Non, mais j'y vais tout droit.

VICTOR

Que monsieur me permette de lui donner un conseil ?

LABOSSE

Donne, Victorien.

VICTOR

Si monsieur ne veut pas perdre le petit peu qui lui reste, que monsieur se ménage.

LABOSSE

Mais je me ménage.

Non, monsieur sort tous les soirs, dîne tous les soirs dans des cabinets particuliers et rentre tard, tous les soirs, malade comme aujourd'hui.

Malade ? Mais où prends-tu que je suis malade, Victorin ? Je ne me suis jamais si bien porté. Je vais dans des endroits où il y a des femmes, bien entendu. Où diable veux-tu que j'aille ? Ainsi, cette nuit, j'ai été passer une heure au café Américain.

VICTOB

En haut ?

Naturellement. Elles sont toutes venues dès qu'elles m'ont aperçu : « Ah! voilà le vieux marcheur ! le vieux sondeur ! » Neuf, elles étaient à

ma table, figure-toi, neuf! J'avais l'air d'un caissier belge. Il y en avait surtout, une petite, qui s'appelle Rita, et qui était jolie... jolie... avec une poitrine de chez Barbedienne...

VICTOR

Assez, monsieur, calmez-vous.

LABOSSE

Elle n'aurait pas demandé mieux, je t'assure, Rita ! n'y aurait pas eu besoin que j'en parle à sa famille... eh bien, qui est-ce qui n'a pas voulu ? C'est moi. Par raison. Tu vois que tu m'accuses à tort. Seulement, crois bien que ça me coûte et qu'il me faut du courage. Enfin ! Heureusement que l'estomac s'est maintenu. Je peux encore payer à souper aux femmes. Que veux-tu ? Ce n'est que ça ! Mais c'est toujours ça ! Je paye, donc je suis, comprends-tu ? Et tant que je paye, que je fais des cadeaux... eh bien, ça m'illusionne, j'arrive à être persuadé que je vais plus loin.

En voilà assez. Monsieur parle trop. Je ne l'écoute plus... Madame.

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