‹ Le nouveau jeu; comédie en cinq actesChapitre 15 sur 34 · SCÈNE VII GOSTARD, ALICE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII GOSTARD, ALICE

COSTARD Eh bien, mademoiselle ?

ALICE

Eh bien, monsieur ?

COSTARD

Il y aura, ce soir, à minuit, vingt-quatre heures que je vous ai vue pour la première fois, mademoiselle ?

Déjà!

COSTARD

Vingt-quatre heures! C'est énorme!

ALICE

Comment Tentendez-vous ?

COSTARD

Je veux dire que nous ne sommes plus des étrangers l'un pour l'autre. Vous me connaissez, je vous connais.

ALICE

Pourtant nous ne nous connaissons pas.

COSTARD

Affaire de temps, de bien peu de temps, je l'espère. (Alice pousse un soupir et sourit.) A quoi pensez-vous ?

ALICE

Je pense que ce serait drôle tout de même si vous deveniez mon mari.

COSTARD

Ah ! Ça serait très drôle. Plus encore que vous ne croyez. Et qu'éprouvez-vous à cette pensée ?

ALICE

J'éprouve...

De l'étonnement?

ALICE

Non. Depuis deux ans qu'on me demande, je sais bien que ça doit finir ainsi. Une jeune fille, c'est mis au monde pour devenir la femme de quelqu'un. Xon... Je pense comme cela tient à peu de chose... moins qu'à un petit cheveu, que deux êtres plutôt que deux autres soient unis p/>ur la vie entière...

COSTARD

Oh! la vie entière !... On ne sait jamai

Bien entendu! Mais enfin on le suppose toujours !

COSTARD

Je vois que vous êtes romanesque et que vous avez de l'imagination.

ALICE

Ah ! Dieu non ! J'aime à me rendre compte. Voilà tout.

COSTARD

i, je n'en cherche pas si long. Voulezsavoir ce que je me dis?

Allez. Nous sommes là pour ça.

COSTARD

Je me dis que vous êtes une très gracieuse, une très charmante...

ALICE

Ah ! non. Assez. Nous ne sommes pas au bal.

COSTARD

De quoi voulez-vous que je vous parle, si ce n'est de vous ?

ALICE

De moi. Mais autrement.

COSTARD

Je dis ce que je pense.

ALICE

Gardez-le.

COSTARD

Vous ignorez donc, mademoiselle, que vous êtes en train d'opérer en moi une révolution ?

ALICE

Les révolutions ne durent jamais.

COSTARD

La mienne durera. Je me sens tout amélioré depuis que je vous approche. Ne me jugez pas sur ce qu'on pourra vous raconter de moi... parce que je deviens un Paul Costard tout neuf.

ALICE

Moi, je ne peux pas vous en servir autant. Je me sens toujours la même. Et je crois bien que je ne changerai pas.

COSTARD

J'y compte. Est-ce que je vous plais un peu ?

ALICE

Jusqu'à présent, vous ne me répugnez pas. Tâchez que ça se prolonge.

COSTARD

On tâchera. Du reste, j'ai confiance, et j'imagine que nous avons tout ce qu'il faut pour nous accorder. Je ne suis pas exigeant, ni despote, je suis un assez bon garçon.

ALICE

Et moi une bonne petite fille. Pourvu qu'on fasse un peu ce que je veux, je suis toute prête à obéir. Il faut vous dire que j'ai été abominablement gâtée! Gomme une fille unique 1

COSTARD

Pas plus que votre serviteur.

ALICE

Si ça s'arrange et que nous ayons des enfants, nous les élèverons mieux que nous, hein?

Ça ne sera pas difficile.

ALICE

Hé?

COSTARD

Je ne parle que pour moi!

ALICE

Qu'est-ce que vous savez faire? Racontez-lemoi.

COSTARD

Ce que je sais faire ?

ALICE

Oui. Vos talents. Votre valeur intellectuelle. Savez-vous monter à cheval, mais j'entends monter, là... en monsieur tout à fait?

COSTARD

Oui. Je peux dire que je monte en monsieur tout à fait.

ALICE

Moi aussi. Savez-vous patiner?

COSTARD

Parbleu!

ALICE

Moi aussi. Savez-vous écrire ?

Ecrire?

ALICE

En patinant? Moi je trace avec mon patin tous les signes du zodiaque.

COSTARD

Ah! je n'en suis pas encore si loin.

ALICE

Tant pis. Savez-vous dessiner?

COSTARD

J'ai fait des nez, à Louis-le-Grand, autrefois. Ils étaient très mous, mes nez. Ils manquaient de cartilages.

ALICE

C'est peu. Et peindre?

COSTARD

Je ne sais pas non plus. Les couleurs ça salit, c'est malpropre. Ça ne fait un peu d'effet qu'une fois sur les tableaux.

ALICE

Nager?

COSTARD

Oui.

Loin, loin, bien loin?

COSTARD

Je n'irais pas à New-York..

ALICE

. Traverseriez-vous la Seine?

COSTARD

A pied, quand elle est prise, oh! très aisément.

ALICE

Vous n'êtes pas sérieux. Quoi encore? Danser, je ne vous en parle pas, vous devez bien danser.

COSTARD

Merci.

ALICE

L'escrime ?

COSTARD

Oli! ça, l'escrime! De premier ordre. Pardon si j'ai l'air de me vanter. Mais de premier ordre.

ALICE

Nous ferons des assauts, nous tirerons en-' semble.

Tant que vous voudrez.

ALICE

Vous savez conduire?

COSTARD

Gomme Phaéton: à deux, en tandem, à quatre... On n'a qu'à parler.

ALICE

Etes-vous musicien?

COSTARD

Pas pour un bémol. Et cependant j'adore les ballets. Expliquez ça! Mais je vomis tous les instruments, excepté un seul!

ALICE

Lequel ?

COSTARD

La trompe.

ALICE

Vous en jouez bien?

COSTARD

Oh! je suis fou de la trompe et, quand j'en sonne, c'est comme quand je taille une banque, je ne peux plus m'arrêter. C'est si beau! Aussi, j'en ai une collection... peut-être une trentaine...

ALIQE

Eh bien, alors, vous en jouerez... si ça s'arrange ?

COSTARD

Je vous le promets. Ça s'arrangera. Vous verrez. Le soir, à la campagne, quand tout le monde est couché et qu'il fait nuit dans les bois... (// fredonne.) ton ton... ton taine ton ton... Vous verrez comme ça vous remuera?

ALICE

Et la lecture ? Aimez-vous lire ?

COSTARD

Quelquefois. Quand je suis malade.

ALICE

Votre auteur préféré ?

COSTARD

J'en ai pas. Ils me rasent tous.

ALICE

Aimez-vous la nature?

COSTARD

Peuh !

La mer?

COSTARD

Un peu grand.

ALICE

Et les montagnes?

COSTARD

Trop petit. Mais à votre tour! Voilà assez longtemps que je suis sur la sellette. Maintenant que vous me connaissez à fond... Répondez! Avez-vous de la religion? Je ne tiens pas à ce qu'on en ait, mais ça m'embête qu'on n'en ait pas.

ALICE

Gomme ça j'en ai, oui.

COSTARD

AU right ! Etes-vous très mondaine?

ALICE

Qu'appelez-vous très mondaine? Si c'est sortir tous les soirs, oui. Mais je ne tiens pas à passer les nuits.

Ètes-vous coquette ?

ALICE

Naturellement.

COSTARB

Modeste ?

Non. Le violet ne me va pas.

COSTARD

Sentimentale ?

ALICE

Guère. Est-ce que ça vous contrarie ?

COSTARD

Ça me va beaucoup. Êtes-vous curieuse ?

ALICE

Très. J'ai un grand désir d'apprendre.

COSTARD

D'apprendre... tout?

ALICE

Le plus possible.

COSTARD

Etes-vous gaie ?

ALICE

Toujours. Par hygiène.

Bon caractère ?

ALICE

Je n'en sais rien.

COSTARD

Quoi encore ?

ALICE

Je vais finir toute seule. Je suis sceptique, méfiante, sournoise, vindicative, un grand fonds de sécheresse et de belle santé. Je me moque de tout, du qu'en-dira-t-on et de moi-même. Je ne suis pas une câline et une berceuse, non... j'aime mieux vous avertir... je suis... je suis un petit bicycliste... une camarade en culotte... je pédale ma vie... il y a tant d'années à courir pour accomplir

ce qui s'appelle une existence... Couvrons-les vite et filons !

COSTARD

Bravo ! Vous êtes nouveau jeu.

ALICE

Nouveau jeu ?

COSTARD

Oui. Pas vieux jeu, pas globe de pendule. Vous êtes la femme qu'il me faut.

Peut-être ?

COSTARD

Sûr! Et... si ça s'arrange... dites-moi... sans être absolument Juliette et clair de lune... aimerezvous tout de même un peu le mari ?

ALICE

J'aimerai le mari s'il me fait aimer le mariage.

COSTARD

J'en prends note. (Madame Labosse parait.) Mais voilà belle-maman qui s'inquiète et qui trouve que nous tirons un peu sur la ficelle.

MADAME LABOSSE

Gomment? Est-ce que?... vraiment?... Parle, Alice.

ALICE

Dame, maman, je peux le dire devant monsieur. Il ne me déplaît pas.

costard, à madame Labosse.

Vous l'entendez ! Elle ne vous l'envoie pas dire !

MADAME LABOSSE

Tant mieux! Je suis bien heureuse! Alors... nous pouvons, ton père et moi, autoriser dès aujourd'hui monsieur à te faire sa cour?

alice, à sa mère, montrant Costard.

Demande-lui !

costard, à madame Labosse.

Je vous écoute ! Mais il faut que je me trotte... parce que tout ça m'a fichu en retard. A présent que je suis heureux, je prends le vol. (A Alice.) A quand ? Demain matin, pédalons-nous ?

ALICE

Je crois bien ! Sept heures tapant, rendez-vous ici. Seulement, nous n'irons pas trop vite ?

COSTARD

A cause ?

ALICE

A cause de papa qui vient avec nous. Il n'a plus dix-sept ans.

COSTARD

Convenu. On le ménagera. Dites-lui bien des choses... Chère mère... Mademoiselle Alice... je suis fou. (// sort.)

RIDEAU

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