SCÈNE VII GOSTARD, ALICE
COSTARD Eh bien, mademoiselle ?
ALICE
Eh bien, monsieur ?
COSTARD
Il y aura, ce soir, à minuit, vingt-quatre heures que je vous ai vue pour la première fois, mademoiselle ?
Déjà!
COSTARD
Vingt-quatre heures! C'est énorme!
ALICE
Comment Tentendez-vous ?
COSTARD
Je veux dire que nous ne sommes plus des étrangers l'un pour l'autre. Vous me connaissez, je vous connais.
ALICE
Pourtant nous ne nous connaissons pas.
COSTARD
Affaire de temps, de bien peu de temps, je l'espère. (Alice pousse un soupir et sourit.) A quoi pensez-vous ?
ALICE
Je pense que ce serait drôle tout de même si vous deveniez mon mari.
COSTARD
Ah ! Ça serait très drôle. Plus encore que vous ne croyez. Et qu'éprouvez-vous à cette pensée ?
ALICE
J'éprouve...
De l'étonnement?
ALICE
Non. Depuis deux ans qu'on me demande, je sais bien que ça doit finir ainsi. Une jeune fille, c'est mis au monde pour devenir la femme de quelqu'un. Xon... Je pense comme cela tient à peu de chose... moins qu'à un petit cheveu, que deux êtres plutôt que deux autres soient unis p/>ur la vie entière...
COSTARD
Oh! la vie entière !... On ne sait jamai
Bien entendu! Mais enfin on le suppose toujours !
COSTARD
Je vois que vous êtes romanesque et que vous avez de l'imagination.
ALICE
Ah ! Dieu non ! J'aime à me rendre compte. Voilà tout.
COSTARD
i, je n'en cherche pas si long. Voulezsavoir ce que je me dis?
Allez. Nous sommes là pour ça.
COSTARD
Je me dis que vous êtes une très gracieuse, une très charmante...
ALICE
Ah ! non. Assez. Nous ne sommes pas au bal.
COSTARD
De quoi voulez-vous que je vous parle, si ce n'est de vous ?
ALICE
De moi. Mais autrement.
COSTARD
Je dis ce que je pense.
ALICE
Gardez-le.
COSTARD
Vous ignorez donc, mademoiselle, que vous êtes en train d'opérer en moi une révolution ?
ALICE
Les révolutions ne durent jamais.
COSTARD
La mienne durera. Je me sens tout amélioré depuis que je vous approche. Ne me jugez pas sur ce qu'on pourra vous raconter de moi... parce que je deviens un Paul Costard tout neuf.
ALICE
Moi, je ne peux pas vous en servir autant. Je me sens toujours la même. Et je crois bien que je ne changerai pas.
COSTARD
J'y compte. Est-ce que je vous plais un peu ?
ALICE
Jusqu'à présent, vous ne me répugnez pas. Tâchez que ça se prolonge.
COSTARD
On tâchera. Du reste, j'ai confiance, et j'imagine que nous avons tout ce qu'il faut pour nous accorder. Je ne suis pas exigeant, ni despote, je suis un assez bon garçon.
ALICE
Et moi une bonne petite fille. Pourvu qu'on fasse un peu ce que je veux, je suis toute prête à obéir. Il faut vous dire que j'ai été abominablement gâtée! Gomme une fille unique 1
COSTARD
Pas plus que votre serviteur.
ALICE
Si ça s'arrange et que nous ayons des enfants, nous les élèverons mieux que nous, hein?
Ça ne sera pas difficile.
ALICE
Hé?
COSTARD
Je ne parle que pour moi!
ALICE
Qu'est-ce que vous savez faire? Racontez-lemoi.
COSTARD
Ce que je sais faire ?
ALICE
Oui. Vos talents. Votre valeur intellectuelle. Savez-vous monter à cheval, mais j'entends monter, là... en monsieur tout à fait?
COSTARD
Oui. Je peux dire que je monte en monsieur tout à fait.
ALICE
Moi aussi. Savez-vous patiner?
COSTARD
Parbleu!
ALICE
Moi aussi. Savez-vous écrire ?
Ecrire?
ALICE
En patinant? Moi je trace avec mon patin tous les signes du zodiaque.
COSTARD
Ah! je n'en suis pas encore si loin.
ALICE
Tant pis. Savez-vous dessiner?
COSTARD
J'ai fait des nez, à Louis-le-Grand, autrefois. Ils étaient très mous, mes nez. Ils manquaient de cartilages.
ALICE
C'est peu. Et peindre?
COSTARD
Je ne sais pas non plus. Les couleurs ça salit, c'est malpropre. Ça ne fait un peu d'effet qu'une fois sur les tableaux.
ALICE
Nager?
COSTARD
Oui.
Loin, loin, bien loin?
COSTARD
Je n'irais pas à New-York..
ALICE
. Traverseriez-vous la Seine?
COSTARD
A pied, quand elle est prise, oh! très aisément.
ALICE
Vous n'êtes pas sérieux. Quoi encore? Danser, je ne vous en parle pas, vous devez bien danser.
COSTARD
Merci.
ALICE
L'escrime ?
COSTARD
Oli! ça, l'escrime! De premier ordre. Pardon si j'ai l'air de me vanter. Mais de premier ordre.
ALICE
Nous ferons des assauts, nous tirerons en-' semble.
Tant que vous voudrez.
ALICE
Vous savez conduire?
COSTARD
Gomme Phaéton: à deux, en tandem, à quatre... On n'a qu'à parler.
ALICE
Etes-vous musicien?
COSTARD
Pas pour un bémol. Et cependant j'adore les ballets. Expliquez ça! Mais je vomis tous les instruments, excepté un seul!
ALICE
Lequel ?
COSTARD
La trompe.
ALICE
Vous en jouez bien?
COSTARD
Oh! je suis fou de la trompe et, quand j'en sonne, c'est comme quand je taille une banque, je ne peux plus m'arrêter. C'est si beau! Aussi, j'en ai une collection... peut-être une trentaine...
ALIQE
Eh bien, alors, vous en jouerez... si ça s'arrange ?
COSTARD
Je vous le promets. Ça s'arrangera. Vous verrez. Le soir, à la campagne, quand tout le monde est couché et qu'il fait nuit dans les bois... (// fredonne.) ton ton... ton taine ton ton... Vous verrez comme ça vous remuera?
ALICE
Et la lecture ? Aimez-vous lire ?
COSTARD
Quelquefois. Quand je suis malade.
ALICE
Votre auteur préféré ?
COSTARD
J'en ai pas. Ils me rasent tous.
ALICE
Aimez-vous la nature?
COSTARD
Peuh !
La mer?
COSTARD
Un peu grand.
ALICE
Et les montagnes?
COSTARD
Trop petit. Mais à votre tour! Voilà assez longtemps que je suis sur la sellette. Maintenant que vous me connaissez à fond... Répondez! Avez-vous de la religion? Je ne tiens pas à ce qu'on en ait, mais ça m'embête qu'on n'en ait pas.
ALICE
Gomme ça j'en ai, oui.
COSTARD
AU right ! Etes-vous très mondaine?
ALICE
Qu'appelez-vous très mondaine? Si c'est sortir tous les soirs, oui. Mais je ne tiens pas à passer les nuits.
Ètes-vous coquette ?
ALICE
Naturellement.
COSTARB
Modeste ?
Non. Le violet ne me va pas.
COSTARD
Sentimentale ?
ALICE
Guère. Est-ce que ça vous contrarie ?
COSTARD
Ça me va beaucoup. Êtes-vous curieuse ?
ALICE
Très. J'ai un grand désir d'apprendre.
COSTARD
D'apprendre... tout?
ALICE
Le plus possible.
COSTARD
Etes-vous gaie ?
ALICE
Toujours. Par hygiène.
Bon caractère ?
ALICE
Je n'en sais rien.
COSTARD
Quoi encore ?
ALICE
Je vais finir toute seule. Je suis sceptique, méfiante, sournoise, vindicative, un grand fonds de sécheresse et de belle santé. Je me moque de tout, du qu'en-dira-t-on et de moi-même. Je ne suis pas une câline et une berceuse, non... j'aime mieux vous avertir... je suis... je suis un petit bicycliste... une camarade en culotte... je pédale ma vie... il y a tant d'années à courir pour accomplir
ce qui s'appelle une existence... Couvrons-les vite et filons !
COSTARD
Bravo ! Vous êtes nouveau jeu.
ALICE
Nouveau jeu ?
COSTARD
Oui. Pas vieux jeu, pas globe de pendule. Vous êtes la femme qu'il me faut.
Peut-être ?
COSTARD
Sûr! Et... si ça s'arrange... dites-moi... sans être absolument Juliette et clair de lune... aimerezvous tout de même un peu le mari ?
ALICE
J'aimerai le mari s'il me fait aimer le mariage.
COSTARD
J'en prends note. (Madame Labosse parait.) Mais voilà belle-maman qui s'inquiète et qui trouve que nous tirons un peu sur la ficelle.
MADAME LABOSSE
Gomment? Est-ce que?... vraiment?... Parle, Alice.
ALICE
Dame, maman, je peux le dire devant monsieur. Il ne me déplaît pas.
costard, à madame Labosse.
Vous l'entendez ! Elle ne vous l'envoie pas dire !
MADAME LABOSSE
Tant mieux! Je suis bien heureuse! Alors... nous pouvons, ton père et moi, autoriser dès aujourd'hui monsieur à te faire sa cour?
alice, à sa mère, montrant Costard.
Demande-lui !
costard, à madame Labosse.
Je vous écoute ! Mais il faut que je me trotte... parce que tout ça m'a fichu en retard. A présent que je suis heureux, je prends le vol. (A Alice.) A quand ? Demain matin, pédalons-nous ?
ALICE
Je crois bien ! Sept heures tapant, rendez-vous ici. Seulement, nous n'irons pas trop vite ?
COSTARD
A cause ?
ALICE
A cause de papa qui vient avec nous. Il n'a plus dix-sept ans.
COSTARD
Convenu. On le ménagera. Dites-lui bien des choses... Chère mère... Mademoiselle Alice... je suis fou. (// sort.)
RIDEAU