SCENE IV COSTARD, MADAME COSTARD
MADAME COSTARD
Bonjour !
COSTARD
Bonsoir! Eh bien, tu sais ! ne te gêne pas, maman ! Force ma porte, mon secrétaire... Veux-tu mes clefs ?
MADAME COSTARD
Comme tu me reçois !
COSTARD
Mal. Mais dame! qu'est-ce qui te prend de débarquer à cette heure-ci?
MADAME COSTARD
Rien. Je revenais de chez les Trinipoulo, où j'ai passé la soirée, j'ai vu de la lumière à travers les volets de ton rez-de-chaussée, j'ai pensé : « Tiens! il est chez lui. Il y a trois jours que je ne l'ai vu, je vais entrer l'embrasser. » Et voilà.
LE NOUVEAU JEU •) t
COSTARD
Et tu n'as pas songé que je pouvais avoir du monde ?
MADAME COSTARD
Je n'ai pas réfléchi. {Elle regarde la table.) Je vois que tu en avais ?
COSTARD
Effectivement.
MADAME COSTARD
C'est pas moi qui les ai fait partir, au moins?
• COSTARD
Mes amis? non. Ils ne comptaient pas sur toi. Ils ne t'ont pas attendue.
MADAME COSTARD
Enfin, te voilà, mon coco.
COSTARD
Oui, c'est le principal.
MADAME COSTARD
Comment vas-tu ?
COSTARD
Entrelardé. Et toi ?
MADAME COSTARD
Moi? Toujours ma migraine.
COSTARD
Tu sors trop.
MADAME COSTARD
Allons donc !
COSTARD
Si. Tu te fatigues. A ton âge on ne peut plus faire ce que tu fais.
MADAME COSTARD
Je fais ce qui me plaît.
COSTARD
Aussi je t'imite. Tu rentres te mettre au pieu?
MADAME COSTARD
Non. Je vais chez les Brohlmùck. Demain, j'ai les Mathias à déjeuner, je goûte chez Grinani. Après-demain, je passe la journée à Saint-James, chez les Lévy... Jeudi...
COSTARD
Tu n'as pas le temps de t'ennuyer.
MADAME COSTARD
Je ne m'ennuie jamais.
COSTARD
T'as de la veine. ,
MADAME COSTARD
Pas de t'avoir.
COSTARD
Pourquoi? Tu aurais pu tomber plus mal. Je noce et je m'amuse, c'est vrai. Mais je ne suis pas vieux jeu. J'ai une façon de nocer qui te fait honneur.
MADAME COSTARD
Parlons-en. Mme Bobette Langlois!
COSTARD, qui se trahit.
Chut!
MADAME COSTARD
Elle est là?
COSTARD
Jamais de la vie. Je te fais signe... Pas si haut... à cause du larbin...
MADAME COSTARD
Ah ! tu trouves qu'elle me fait de l'honneur, Mme Bobette Langlois... tu n'es pas difficile! Une fille avec laquelle tu t'affiches partout!
COSTARD
Ça prouve que je ne suis pas hypocrite. Et puis, laisse donc! Tu aimes autant que ce soit elle qu'une autre !
MADAME COSTAUD
Moi? Est-ce que tu t'imagines que je m'occupe de ça?
COSTARD
Non. Mais, dans le fond, tu as pourtant une espèce de faiblesse pour elle.
MADAME COSTARD
Ah ça ! Tu es fou !
COSTARD
Ne te fâche pas. Tu oublies ce que tu as fait, il y a six mois... comme tu as été gentille !... Tu me l'as caché, mais je l'ai su.
MADAME COSTARD
Comprends pas.
COSTARD
Que si, tu comprends. Il y a six mois, quand Bobelte a été si malade, sa pleurésie qu'elle avait pincée à Chatou...
MADAME COSTARD
Eli bien ?
COSTARD
Tu lui as fait porter par ton maître d'hôtel quelques bouteilles de vieux vin... Oh! n'essaye pas de nier, car c'est elle-même qui me l'a dit. Sans doute, elle n'avait pas besoin de toi pour ça... elle a bien les moyens d'avoir du vin à n'importe quel prix... mais enfin, cane fait rien... pour la chose du procédé... J'ai trouvé ça épatant ! Surtout de ta part... Et puis chic... bien tant pis pour les conventions... bien nouveau jeu...
MADAME COSTARD
Oui, c'est vrai. Mais que veux-tu ? Tu te lamen. tais, tu ne mangeais pas... tu me faisais une tête... j'ai pensé : « Voilà une pauvre malheureuse qui file un mauvais coton. Ma foi, après tout, elle a aimé mon fils, elle a du goût... je peux bien lui offrir une douceur. » Et je lui ai fait remettre par Sulpice un petit panier de notre Léoville;
COSTARD
Celui de 75 ?
MADAME COSTARD
Celui de 75.
COSTARD
C'est le meilleur. Tu as été très à la haute, quand tu as eu cette idée-là. Ne la regrette pas. Aussi, dame ! elle s'exprime sur toi avec une chaleur... Oh! mais, dans des termes... C'est ce que je lui dis souvent : « Tu parles de ma mère comme tu ne parlerais pas de la tienne! »
MADAME COSTARD
Paul!
COSTARD
Ah! tant pis si ça te froisse, j'en suis fâché. Mais il faut que tu le saches.
Non...
COSTARD
T'auras beau te débattre, tu n'échapperas pas à la gratitude de Bobette. Eh bien, elle t'adore, Bobette ! Elle ne parle que de toi tout le temps... elle prend ta défense.
MADAME COSTARD
Tu dis donc à cette créature du mal de ta mère ?
COSTARD
Mais non. Seulement, quelquefois, je plaisante,
je taquine. Eh bien, c'est une justice à lui rendre : toujours elle te protège.
MADAME COSTARD
Bien obligée. Tiens, arrête-toi sur ce sujet, parce que tu vas dépasser les limites.
COSTARD
C'est bon, c'est bon. Comme si on ne pouvait pas tout te dire, à toi! Tu n'es pas une mère pareille aux autres.
MADAME COSTARD
En tout cas, j'ai un fils qui est joliment à part. Des gens qui écouteraient notre conversation seraient confondus.
Je le crois. Mais ils ne s'embêteraient pas.
MADAME COSTARD
Quel langage !
COSTARD
Que veux-tu ! c'est celui qui se parle. Mais, puisque je t'ai sous la main, j'ai quelque chose à te dire.
MADAME COSTARD
Est-ce sérieux ?
COSTAUD
Tu vas en juger. Je me marie.
MADAME COSTARD
Pour de bon ?
COSTARD
Tout ce qu'il y a de meilleur.
MADAME COSTARD
Voilà je ne sais combien de fois que tu m'annonces cette nouvelle.
COSTARD
Cette fois-ci, c'est la vraie.
MADAME COSTARD
Tu es encore bien aimable de me consulter avant.
Je ne te consulte pas, je t'informe.
MADAME COSTARD
Informe-moi donc. De qui s'agit-il?
COSTARD
D'une jeune fille.
MADAME COSTARD
Evidemment.
COSTARD
Tu es superbe. Pourquoi évidemment? Ça pourrait être une jeune femme ou une veuve.
MADAME COSTARD
Soit. Son nom?
COSTARD
Alice Labosse.
MADAME COSTARD
Pas beau.
COSTARD
Ça vaut Costard.
MADAME COSTARD
Je ne trouve pas.
Moi je trouve. Quand t'étais jeune fille, avant d'épouser papa, tu t'appelais Marteau... Mélanie Marteau. Franchement, il n'y a pas de quoi cracher sur Labosse. Enfin, elle s'appelle comme ça, je ne peux rien y changer. Fille unique. Ses pa-
rents sont des entrepreneurs très calés. Fortune acquise dans les démolitions.
MADAME COSTARD
Honnêtement ?
COSTAKD
Je ne sais pas si elle est acquise honnêtement, je sais qu'elle est faite.
MADAME COSTARD
Bien les parents ?
COSTARD
J'espère.
MADAME COSTARD
Tu ne les connais donc pas encore ?
COSTARD
Non. J'ai le temps pour ça, j'ai toute la vie. D'ailleurs, ça m'est égal. Saignants ou trop cuits, je les prends comme ils seront ; c'est pas eux que j'épouse.
MADAME COSTARD
Je t'admire. C'est peut-être eux qui ne voudront pas de toi ?
COSTARD
Ça m'étonnerait, parce que d'abord j'ai mes petits mérites personnels, ma fortune à moi, sans parler de la tienne qui me reviendra plus tard, et puis parce que je suis à peu près sûr de la jeune fille.
MADAME COSTARD
Elle t'aime ?
COSTARD
M'aimera.
MADAME COSTARD
Au moins, elle, tu la connais ?
COSTARD
De vue seulement. C'est demain que l'abordage a lieu, chez les parents qui ne s'en doutent pas, 123, boulevard Haussmann, au premier !
MADAME COSTARD
Gomment cela!... Voyons ! Voyons ! Expliquetoi. Tu m'eflrayes.
COSTARD
C'est très simple. Non, ils ne se doutent de rien.
Demain j'irai les voir, je leur dirai qui je suis, qui tu es, qui nous sommes : père banquier, décédé, mère veuve, très riche, terre dans le Var, villa à Trouville, hôtel avenue Marceau, fils unique... « C'est moi le fils unique, renseignez-vous sur la place. » Et je leur demanderai la main de l'enfant. En recevant cettevcorniche sur l'occiput, ils seront littéralement assommés, tu comprends ? Et ils me l'accorderont.
MADAME COSTARD
Allons, je suis bien bête de t'écouter. Ne te moque pas de moi davantage.
COSTARD
Tu ne me crois pas ? Ça va être encore plus drôle alors. Je te jure que je te dis la pure vérité.
MADAME COSTARD
Vraiment ? Tu veux te marier, toi ? Pourquoi ? A propos de quoi ?
COSTARD
Parce qu'il faut. Et puis parce que c'est épatant, moi, à mon âge, avec mes idées, de me décider à ça. Oui, je fonde une famille, carrément. Tous ceux qui me connaissent et qui m'estiment diront : « Voilà ! Le petit Gostard, ça lui a pris de se ma-
rier, et pan ! il l'a fait dans le quart d'heure. Très chic ! »
MADAME COSTARD
Tu es ridicule. Mais je n'y comprends rien. Donne-moi des détails. Où l'as-tu rencontrée pour la première fois ?
COSTARD
Ce soir, aux Folies-Bergère.
Aux Folies-Bergère ?
COSTARD
Oui. Avec sa mère. Elle était dans une loge à côté de la nôtre, jolie comme un cœur, et pas l'air de s'en douter. Et puis, très comme il faut, distinguée, au point que j'ai eu beau lui faire l'œil sans reprendre haleine, pas une fois elle n'a rendu. Ça, c'est déjà une garantie pour l'avenir. C'est une jeune fille qui doit avoir été entraînée dans un couvent. On sent ça rien qu'à la manière dont elle ne regarde pas les hommes. Enfin, tu sais, maman, t'auras ià une bru dont tu pourras te parer en plein jour, et qui te soutiendra dans les magasins. Ah! elle me revient beaucoup!
MADAME COSTARD
Mais comment peux-tu deviner, toi, que tu lui plais déjà ?
COSTARD
Intuition. Divine intuition.
MADAME COSTARD
Comment sais-tu son nom ? Le passé des parents ?
COSTARD
Enfantin. Gomme j'arrivais aux Folies... Elle entrait...
MADAME COSTARD
Avec sa mère ?
Avec.
MADAME COSTARD
Étonnant 1
COSTARD
J'ai remarqué la voiture.
MADAME COSTARD
De maître ?
COSTARD
Je te crois ! Et très chic. Alors, dans un entr'acte, je suis sorti, j'ai retrouvé le véhicule... un bouche-l'œil d'un louis au valet de pied... j'ai su tout ce que je voulais.
MADAME COSTARD
Tout ça est stupide. C'est de l'opérette, mon enfant. Ce mariage ne se fera pas.
COSTARD
Ne dis donc pas d'imprudences. Il se fera si je veux qu'il se fasse.
MADAME COSTARD
Tu n'aimes pas ta mère.
Je t'aime comme tu m'aimes, je te rends ce que tu me donnes. Et puis, j'épouserai qui je voudrai, est-ce que ça te regarde? Tu ne m'as pas demandé la permission quand tu as pris papa. Aujourd'hui, depuis que tu es seule, est-ce que je ne te laisse pas libre? Tu reçois qui tu veux, tu sors, tu rentres aux heures qui te plaisent; on dit un tas de choses sur toi, dans le monde.
MADAME COSTARD
Que dit-on ?
COSTARD
Plus tard nous en recauserons. Ça n'est pas le moment. Oui, je suis très content, je commence à voir la vie sous son vrai jour...
MADAME COSTARD
Eh bien, et Mme Langlois ?
COSTARD
Bobette! Je la dépose. Ah ! je la dépose comme un monarque.
MADAME COSTARD
Elle se doute de quelque chose ?
COSTARD
Rien. Pas une goutte.
MADAME COSTARD
Tu crois qu'elle se laissera faire ?
Faudra bien.
MADAME COSTARD
Tu te prépares là de belles scènes et des h'stoires à n'en plus finir.
COSTARD
Non, maman. Rien du tout. Ça coulera comme sous le pont, parce que Bobette m'aime, qu'elle est intelligente et qu'elle comprendra que c'est mon intérêt de me caser une bonne fois pour toutes. Elle en versera une ou deux, je lui ferai un beau petit cadeau, elle viendra à mon mariage pour voir comment je supporte l'opération. Et puis voilà. Il n'y aura pas plus de drames que ça.
MADAME COSTARD
Allons ! tu es optimiste.
COSTARD
Je ne suis pas vieux jeu. Jamais je ne m'y résoudrai. Et je te garantis que ma femme ne le sera pas non plus, ni mes enfants, si j'en cueille. « Devancer pour avancer. » Voilà ma devise. Au premier abord, elle a l'air de ne pas signifier grand'chose. Creuse-la, maman, tu verras qu'il y a un monde dans ces deux mots. Tiens, toi ! qu'est-ce qui fait que je t'aime et que je t'apprécie, dans le fond, quoique tu me mettes souvent des bâtons dans la roue ? Eh bien, c'est que, sans être absolument nouveau jeu, tu n'es pourtant pas une mère vieux jeu. Encore un petit coup de collier, un petit effort, et tu le deviendras! Parfaitement! Alors,
paire d'amis nous serons. Pas avant. Bonsoir, maman ! J'espère que je ne t'ai pas fâchée ?...
MADAME COSTARD
Un peu.
COSTARD
Bois une gorgée. Ça passera. Si tu tiens à ce que je t'embrasse, je t'embrasserai ?
MADAME COSTARD
Sans doute, bêta.
costard, qui l'embrasse.
Ça y est. Plus rien de spécial à me dire ?
MADAME COSTARD
Je ne vois pas.
COSTARD
Secoue bien ton sac. Non?... tu ne trouves rien? En ce cas, adieu!
MADAME COSTARD
Adieu ! Quand te reverrai-je ?
COSTARD
Peux pas te préciser. Un jour ou l'autre. Quand
on se rencontrera. Allons! pense à mon mariage. Tu seras invitée. On rira. Ma femme à moi?... Non, c'est trop drôle... Bonsoir, la maman ! Portez-vous bien, la dame! N'achetez pas de nouveau Rembrandt d'ici demain. Et puis, dis que tu as un garçon renversant ? Allons, dis-le? et plus vite que ça?
MADAME COSTARD
J'ai un garçon renversant.
COSTARD
T'es un cœur. Défile-toi.
MADAME COSTAnD
Tout de même gentil ! [Elle sort.)