‹ Le nouveau jeu; comédie en cinq actesChapitre 7 sur 34 · SCENE IV COSTARD, MADAME COSTARD · texte numérisé non relu

SCENE IV COSTARD, MADAME COSTARD

MADAME COSTARD

Bonjour !

COSTARD

Bonsoir! Eh bien, tu sais ! ne te gêne pas, maman ! Force ma porte, mon secrétaire... Veux-tu mes clefs ?

MADAME COSTARD

Comme tu me reçois !

COSTARD

Mal. Mais dame! qu'est-ce qui te prend de débarquer à cette heure-ci?

MADAME COSTARD

Rien. Je revenais de chez les Trinipoulo, où j'ai passé la soirée, j'ai vu de la lumière à travers les volets de ton rez-de-chaussée, j'ai pensé : « Tiens! il est chez lui. Il y a trois jours que je ne l'ai vu, je vais entrer l'embrasser. » Et voilà.

LE NOUVEAU JEU •) t

COSTARD

Et tu n'as pas songé que je pouvais avoir du monde ?

MADAME COSTARD

Je n'ai pas réfléchi. {Elle regarde la table.) Je vois que tu en avais ?

COSTARD

Effectivement.

MADAME COSTARD

C'est pas moi qui les ai fait partir, au moins?

• COSTARD

Mes amis? non. Ils ne comptaient pas sur toi. Ils ne t'ont pas attendue.

MADAME COSTARD

Enfin, te voilà, mon coco.

COSTARD

Oui, c'est le principal.

MADAME COSTARD

Comment vas-tu ?

COSTARD

Entrelardé. Et toi ?

MADAME COSTARD

Moi? Toujours ma migraine.

COSTARD

Tu sors trop.

MADAME COSTARD

Allons donc !

COSTARD

Si. Tu te fatigues. A ton âge on ne peut plus faire ce que tu fais.

MADAME COSTARD

Je fais ce qui me plaît.

COSTARD

Aussi je t'imite. Tu rentres te mettre au pieu?

MADAME COSTARD

Non. Je vais chez les Brohlmùck. Demain, j'ai les Mathias à déjeuner, je goûte chez Grinani. Après-demain, je passe la journée à Saint-James, chez les Lévy... Jeudi...

COSTARD

Tu n'as pas le temps de t'ennuyer.

MADAME COSTARD

Je ne m'ennuie jamais.

COSTARD

T'as de la veine. ,

MADAME COSTARD

Pas de t'avoir.

COSTARD

Pourquoi? Tu aurais pu tomber plus mal. Je noce et je m'amuse, c'est vrai. Mais je ne suis pas vieux jeu. J'ai une façon de nocer qui te fait honneur.

MADAME COSTARD

Parlons-en. Mme Bobette Langlois!

COSTARD, qui se trahit.

Chut!

MADAME COSTARD

Elle est là?

COSTARD

Jamais de la vie. Je te fais signe... Pas si haut... à cause du larbin...

MADAME COSTARD

Ah ! tu trouves qu'elle me fait de l'honneur, Mme Bobette Langlois... tu n'es pas difficile! Une fille avec laquelle tu t'affiches partout!

COSTARD

Ça prouve que je ne suis pas hypocrite. Et puis, laisse donc! Tu aimes autant que ce soit elle qu'une autre !

MADAME COSTAUD

Moi? Est-ce que tu t'imagines que je m'occupe de ça?

COSTARD

Non. Mais, dans le fond, tu as pourtant une espèce de faiblesse pour elle.

MADAME COSTARD

Ah ça ! Tu es fou !

COSTARD

Ne te fâche pas. Tu oublies ce que tu as fait, il y a six mois... comme tu as été gentille !... Tu me l'as caché, mais je l'ai su.

MADAME COSTARD

Comprends pas.

COSTARD

Que si, tu comprends. Il y a six mois, quand Bobelte a été si malade, sa pleurésie qu'elle avait pincée à Chatou...

MADAME COSTARD

Eli bien ?

COSTARD

Tu lui as fait porter par ton maître d'hôtel quelques bouteilles de vieux vin... Oh! n'essaye pas de nier, car c'est elle-même qui me l'a dit. Sans doute, elle n'avait pas besoin de toi pour ça... elle a bien les moyens d'avoir du vin à n'importe quel prix... mais enfin, cane fait rien... pour la chose du procédé... J'ai trouvé ça épatant ! Surtout de ta part... Et puis chic... bien tant pis pour les conventions... bien nouveau jeu...

MADAME COSTARD

Oui, c'est vrai. Mais que veux-tu ? Tu te lamen. tais, tu ne mangeais pas... tu me faisais une tête... j'ai pensé : « Voilà une pauvre malheureuse qui file un mauvais coton. Ma foi, après tout, elle a aimé mon fils, elle a du goût... je peux bien lui offrir une douceur. » Et je lui ai fait remettre par Sulpice un petit panier de notre Léoville;

COSTARD

Celui de 75 ?

MADAME COSTARD

Celui de 75.

COSTARD

C'est le meilleur. Tu as été très à la haute, quand tu as eu cette idée-là. Ne la regrette pas. Aussi, dame ! elle s'exprime sur toi avec une chaleur... Oh! mais, dans des termes... C'est ce que je lui dis souvent : « Tu parles de ma mère comme tu ne parlerais pas de la tienne! »

MADAME COSTARD

Paul!

COSTARD

Ah! tant pis si ça te froisse, j'en suis fâché. Mais il faut que tu le saches.

Non...

COSTARD

T'auras beau te débattre, tu n'échapperas pas à la gratitude de Bobette. Eh bien, elle t'adore, Bobette ! Elle ne parle que de toi tout le temps... elle prend ta défense.

MADAME COSTARD

Tu dis donc à cette créature du mal de ta mère ?

COSTARD

Mais non. Seulement, quelquefois, je plaisante,

je taquine. Eh bien, c'est une justice à lui rendre : toujours elle te protège.

MADAME COSTARD

Bien obligée. Tiens, arrête-toi sur ce sujet, parce que tu vas dépasser les limites.

COSTARD

C'est bon, c'est bon. Comme si on ne pouvait pas tout te dire, à toi! Tu n'es pas une mère pareille aux autres.

MADAME COSTARD

En tout cas, j'ai un fils qui est joliment à part. Des gens qui écouteraient notre conversation seraient confondus.

Je le crois. Mais ils ne s'embêteraient pas.

MADAME COSTARD

Quel langage !

COSTARD

Que veux-tu ! c'est celui qui se parle. Mais, puisque je t'ai sous la main, j'ai quelque chose à te dire.

MADAME COSTARD

Est-ce sérieux ?

COSTAUD

Tu vas en juger. Je me marie.

MADAME COSTARD

Pour de bon ?

COSTARD

Tout ce qu'il y a de meilleur.

MADAME COSTARD

Voilà je ne sais combien de fois que tu m'annonces cette nouvelle.

COSTARD

Cette fois-ci, c'est la vraie.

MADAME COSTARD

Tu es encore bien aimable de me consulter avant.

Je ne te consulte pas, je t'informe.

MADAME COSTARD

Informe-moi donc. De qui s'agit-il?

COSTARD

D'une jeune fille.

MADAME COSTARD

Evidemment.

COSTARD

Tu es superbe. Pourquoi évidemment? Ça pourrait être une jeune femme ou une veuve.

MADAME COSTARD

Soit. Son nom?

COSTARD

Alice Labosse.

MADAME COSTARD

Pas beau.

COSTARD

Ça vaut Costard.

MADAME COSTARD

Je ne trouve pas.

Moi je trouve. Quand t'étais jeune fille, avant d'épouser papa, tu t'appelais Marteau... Mélanie Marteau. Franchement, il n'y a pas de quoi cracher sur Labosse. Enfin, elle s'appelle comme ça, je ne peux rien y changer. Fille unique. Ses pa-

rents sont des entrepreneurs très calés. Fortune acquise dans les démolitions.

MADAME COSTARD

Honnêtement ?

COSTAKD

Je ne sais pas si elle est acquise honnêtement, je sais qu'elle est faite.

MADAME COSTARD

Bien les parents ?

COSTARD

J'espère.

MADAME COSTARD

Tu ne les connais donc pas encore ?

COSTARD

Non. J'ai le temps pour ça, j'ai toute la vie. D'ailleurs, ça m'est égal. Saignants ou trop cuits, je les prends comme ils seront ; c'est pas eux que j'épouse.

MADAME COSTARD

Je t'admire. C'est peut-être eux qui ne voudront pas de toi ?

COSTARD

Ça m'étonnerait, parce que d'abord j'ai mes petits mérites personnels, ma fortune à moi, sans parler de la tienne qui me reviendra plus tard, et puis parce que je suis à peu près sûr de la jeune fille.

MADAME COSTARD

Elle t'aime ?

COSTARD

M'aimera.

MADAME COSTARD

Au moins, elle, tu la connais ?

COSTARD

De vue seulement. C'est demain que l'abordage a lieu, chez les parents qui ne s'en doutent pas, 123, boulevard Haussmann, au premier !

MADAME COSTARD

Gomment cela!... Voyons ! Voyons ! Expliquetoi. Tu m'eflrayes.

COSTARD

C'est très simple. Non, ils ne se doutent de rien.

Demain j'irai les voir, je leur dirai qui je suis, qui tu es, qui nous sommes : père banquier, décédé, mère veuve, très riche, terre dans le Var, villa à Trouville, hôtel avenue Marceau, fils unique... « C'est moi le fils unique, renseignez-vous sur la place. » Et je leur demanderai la main de l'enfant. En recevant cettevcorniche sur l'occiput, ils seront littéralement assommés, tu comprends ? Et ils me l'accorderont.

MADAME COSTARD

Allons, je suis bien bête de t'écouter. Ne te moque pas de moi davantage.

COSTARD

Tu ne me crois pas ? Ça va être encore plus drôle alors. Je te jure que je te dis la pure vérité.

MADAME COSTARD

Vraiment ? Tu veux te marier, toi ? Pourquoi ? A propos de quoi ?

COSTARD

Parce qu'il faut. Et puis parce que c'est épatant, moi, à mon âge, avec mes idées, de me décider à ça. Oui, je fonde une famille, carrément. Tous ceux qui me connaissent et qui m'estiment diront : « Voilà ! Le petit Gostard, ça lui a pris de se ma-

rier, et pan ! il l'a fait dans le quart d'heure. Très chic ! »

MADAME COSTARD

Tu es ridicule. Mais je n'y comprends rien. Donne-moi des détails. Où l'as-tu rencontrée pour la première fois ?

COSTARD

Ce soir, aux Folies-Bergère.

Aux Folies-Bergère ?

COSTARD

Oui. Avec sa mère. Elle était dans une loge à côté de la nôtre, jolie comme un cœur, et pas l'air de s'en douter. Et puis, très comme il faut, distinguée, au point que j'ai eu beau lui faire l'œil sans reprendre haleine, pas une fois elle n'a rendu. Ça, c'est déjà une garantie pour l'avenir. C'est une jeune fille qui doit avoir été entraînée dans un couvent. On sent ça rien qu'à la manière dont elle ne regarde pas les hommes. Enfin, tu sais, maman, t'auras ià une bru dont tu pourras te parer en plein jour, et qui te soutiendra dans les magasins. Ah! elle me revient beaucoup!

MADAME COSTARD

Mais comment peux-tu deviner, toi, que tu lui plais déjà ?

COSTARD

Intuition. Divine intuition.

MADAME COSTARD

Comment sais-tu son nom ? Le passé des parents ?

COSTARD

Enfantin. Gomme j'arrivais aux Folies... Elle entrait...

MADAME COSTARD

Avec sa mère ?

Avec.

MADAME COSTARD

Étonnant 1

COSTARD

J'ai remarqué la voiture.

MADAME COSTARD

De maître ?

COSTARD

Je te crois ! Et très chic. Alors, dans un entr'acte, je suis sorti, j'ai retrouvé le véhicule... un bouche-l'œil d'un louis au valet de pied... j'ai su tout ce que je voulais.

MADAME COSTARD

Tout ça est stupide. C'est de l'opérette, mon enfant. Ce mariage ne se fera pas.

COSTARD

Ne dis donc pas d'imprudences. Il se fera si je veux qu'il se fasse.

MADAME COSTARD

Tu n'aimes pas ta mère.

Je t'aime comme tu m'aimes, je te rends ce que tu me donnes. Et puis, j'épouserai qui je voudrai, est-ce que ça te regarde? Tu ne m'as pas demandé la permission quand tu as pris papa. Aujourd'hui, depuis que tu es seule, est-ce que je ne te laisse pas libre? Tu reçois qui tu veux, tu sors, tu rentres aux heures qui te plaisent; on dit un tas de choses sur toi, dans le monde.

MADAME COSTARD

Que dit-on ?

COSTARD

Plus tard nous en recauserons. Ça n'est pas le moment. Oui, je suis très content, je commence à voir la vie sous son vrai jour...

MADAME COSTARD

Eh bien, et Mme Langlois ?

COSTARD

Bobette! Je la dépose. Ah ! je la dépose comme un monarque.

MADAME COSTARD

Elle se doute de quelque chose ?

COSTARD

Rien. Pas une goutte.

MADAME COSTARD

Tu crois qu'elle se laissera faire ?

Faudra bien.

MADAME COSTARD

Tu te prépares là de belles scènes et des h'stoires à n'en plus finir.

COSTARD

Non, maman. Rien du tout. Ça coulera comme sous le pont, parce que Bobette m'aime, qu'elle est intelligente et qu'elle comprendra que c'est mon intérêt de me caser une bonne fois pour toutes. Elle en versera une ou deux, je lui ferai un beau petit cadeau, elle viendra à mon mariage pour voir comment je supporte l'opération. Et puis voilà. Il n'y aura pas plus de drames que ça.

MADAME COSTARD

Allons ! tu es optimiste.

COSTARD

Je ne suis pas vieux jeu. Jamais je ne m'y résoudrai. Et je te garantis que ma femme ne le sera pas non plus, ni mes enfants, si j'en cueille. « Devancer pour avancer. » Voilà ma devise. Au premier abord, elle a l'air de ne pas signifier grand'chose. Creuse-la, maman, tu verras qu'il y a un monde dans ces deux mots. Tiens, toi ! qu'est-ce qui fait que je t'aime et que je t'apprécie, dans le fond, quoique tu me mettes souvent des bâtons dans la roue ? Eh bien, c'est que, sans être absolument nouveau jeu, tu n'es pourtant pas une mère vieux jeu. Encore un petit coup de collier, un petit effort, et tu le deviendras! Parfaitement! Alors,

paire d'amis nous serons. Pas avant. Bonsoir, maman ! J'espère que je ne t'ai pas fâchée ?...

MADAME COSTARD

Un peu.

COSTARD

Bois une gorgée. Ça passera. Si tu tiens à ce que je t'embrasse, je t'embrasserai ?

MADAME COSTARD

Sans doute, bêta.

costard, qui l'embrasse.

Ça y est. Plus rien de spécial à me dire ?

MADAME COSTARD

Je ne vois pas.

COSTARD

Secoue bien ton sac. Non?... tu ne trouves rien? En ce cas, adieu!

MADAME COSTARD

Adieu ! Quand te reverrai-je ?

COSTARD

Peux pas te préciser. Un jour ou l'autre. Quand

on se rencontrera. Allons! pense à mon mariage. Tu seras invitée. On rira. Ma femme à moi?... Non, c'est trop drôle... Bonsoir, la maman ! Portez-vous bien, la dame! N'achetez pas de nouveau Rembrandt d'ici demain. Et puis, dis que tu as un garçon renversant ? Allons, dis-le? et plus vite que ça?

MADAME COSTARD

J'ai un garçon renversant.

COSTARD

T'es un cœur. Défile-toi.

MADAME COSTAnD

Tout de même gentil ! [Elle sort.)

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