‹ Le nouveau jeu; comédie en cinq actesChapitre 6 sur 34 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

BOBETTE, COSTARD

Maintenant je reprends ce que je te disais en voiture.

COSTARD

Ah! non! A propos de voiture, la tienne est toujours là?

BOBETTE

Qui m'attend. Oui. Est-ce que tu te figures que je vais coucher ici ?

COSTARD

Ça t'est arrivé.

BOBETTE

N'y compte pas.

COSTARD

Alors, dérape.

BOBETTE

Pas avant que j'aie fini. Je reprends ce que je

te disais en venant. Je ne suis pas encore une imbécile!

COSTARD

Patience !

BOBETTE

Crois-tu que je n'ai pas observé tes manège» aux Folies?

Quels manèges ?

BOBETTE

Tu le sais bien. Tes manèges avec cette femme. .. dans la troisième loge après nous.

COSTARD

D'abord c'était pas une femme. C'est une jeune fille.

BOBETTE

Peu importe ! Pour ce que j'en fais !

COSTARD

Elle était rudement jolie !

BOBETTE

Oui... enfin... si on veut.

COSTARD

N'aie pas peur de le dire, va. Elle est mieux que toi.

BOBETTE

Non. Mais c'est autre chose. En tout cas elle a l'air bête.

COSTARD

C'est pas vrai.

Gomme une oie.

COSTARD

Tu t'y connais donc?

BOBETTE

Depuis que je t'ai rencontré.

COSTARD

Eh bien, oui, là, j'ai regardé cette jeune fille.

BOBETTE

Ah! Tu...

COSTARD

Je la trouve délicieuse... à manger de caresses...

BOBETTE

Ah ça!

COSTAUD

Au moment où nous entrions, elle arrivait, gentille, comme il faut, avec sa bonne mère.

BOBETTE

Cette vieille dame ?

COSTAUD

Oui.

Qu'en sais-tu, seulement, si c'était sa mère?

COSTAUD

Je l'ai entendue qui l'appelait maman.

BOBETTE

C'est pas toujours une raison.

COSTAUD

Tout de suite en la voyant, j'ai reçu une tape.

BOBETTE

Et tu oses me dire ça en face ?

COSTAUD

Parce que tu m'y forces. Et puis que je suis pour la franchise, moi! Nouveau jeu...

LE NOUVEAU JEU 2o

BOBETTE

Et bien, moi aussi, je vais me mettre à être nouveau jeu.

COSTARD

Pourras pas.

BOBETTE

Tu crois? Ne me pousse pas. Tu ne sais pas ce que je suis capable.

COSTARD

Dont.

Hein?

COSTARD

Ce dont je suis capable. [Changeant de ton.) Un conseil, Bobette?... Au lieu d'essayer de me prouver que tu es jalouse, va te coucher, ma bonne.

BOBETTE

C'est pas de la jalousie, c'est de la dignité.

COSTARD

Alors ça va bien. Est-ce que je te surveille, moi?

BOBETTE

Il ne manquerait plus que ça!

COSTARD

Je te laisse libre toutes tes récréations, je ne fouille pas dans tes tiroirs... je fais pas subir la question à ta femme de chambre...

BOBETTE

Oh! oh!

COSTARD

Quand je te sors à mon petit bras, dans les salles publiques, et qu'il y a des seigneurs qui te reluquent en mâchonnant : « Beau petit bébé! » je ne dis rien... je ne vois rien, moi... L'autre nuit... tiens ? chez Baratte... quand ce vieux que nous ne connaissons pas... et qui était un peu plumard... nous a invités à souper... j'ai accepté... rien que pour toi... pourt'amuser !... Il t'a chauffée tout le temps; tu ne le décourageais pas. J'en ai ri. C'est lui qui a payé. Nouveau jeu.

BOBETTE

Ah! le beau mérite! Un vieux de passage !... Dont on ne sait même pas le nom... Qu'on ne reverra jamais ! Et puis, ça n'est pas la même chose...

COSTARD

Attends. ..*Ce soir encore... pendant les jeux icariens... il y avait un petit jeune homme de l'Icarie... en maillot citron, avec le cheveu à la Capoul, que tu n'avais pas l'air non plus de détester...

BOBETTE

Moi ?

COSTARD

Oui, toi... C'est pour ça que j'aurais vraiment été un peu daim de me gêner de mon côté avec la jeune fille en question.

BOBETTE

Une jeune fille ! Tu n'as pas honte

COSTARD

Non. Et puis je sens que celle-là n'est pas comme les autres.

BOBETTE

Aboutis. Où veux-tu en venir ?

A rien. A te dresser.

BOBETTE

Moi ? Me dresser... Toi ?

2g LE NOUVEAU JEU

COSTARD

Oui, mon chou !

BOBETTE

Ah! non!... Voilà un mot!... Et me dresser à quoi ?

COSTARD

A ne pas me scier... à me laisser regarder.

BOBETTE

Les femmes ?

COSTARD

Oui... Regarder... admirer... et aimer si ça me fait plaisir.

BOBETTE

D'autres que moi ?

COSTARD

Tu l'as dit.

BOBETTE

Jamais.

Bobiche, tu t'oublies. Nous ne sommes pas mariés, petite enfant. Si demain il me prend l'envie d'être libre...

BOBETTE

Tu seras libre quand je te lâcherai... Pas avant.

COSTARD

Écoute, chou d'amour. Ecoute bien le monsieur. Tu sais si je suis bon ? Mais résolu ? Et puis pas ordinaire ?

BOBETTE

Oh! pas comme tout le monde, non!

COSTARD

Nouveau jeu...

BOBETTE

Zut ! Après ?

COSTARD

Oui ! Oh ! je sais que ça t'agace. Retiens ce que je te dis... Grave-le là, sur ta belle cire : la jeune fille de ce soir, la ravissante jeune fille...

BOBETTE

Paul ! Ça va mal finir ! . . .

COSTARD

Je le crains. Tu ne sais pas le danger qui te

menace?... l'épée d'Androclès suspendue?... Tu peux pas t'imaginer.

BOBETTE

Oh ! tu ne me fais pas peur.

COSTABD

Ça va venir. Eh bien, la jeune fille... si tu continues à m'embêter...

BOBETTE

Je m'en vais.

COSTARD

Tout à l'heure. Si tu dis encore un seul mot... un seul...

BOBETTE

C'est pas l'envie qui m'en manque 1

COSTARD

Retiens-la. Aussi vrai que depuis dix minutes je commence à moins t'aimer ; en même temps que je m'emballe sur l'ange des Folies... aussi vrai que je te parle et que t'es là, bouche béante...

BOBETTE

Eh bien ?

Regarde-moi. Dès demain matin je sors, je bondis aux renseignements... je me fais présenter... j'escalade les parents... et je l'épouse.

BOBETTE

Tu ferais ça ?

COSTARD

Froidement.

BOBETTE

Je t'en défie.

COSTARD

Tu verras. (Coup de timbre.) Qui est-ce qui sonne à cette heure-ci ?

BOBETTE

Buranty et la petite, qui ont encore faim !

COSTARD

Non. (Jacob parait.)

JACOB

Monsieur, c'est madame.

BOBETTE

Hein? Qui? Quelle madame ?

JACOB

La mère de monsieur.

Maman !

BOBETTE

Ta mère !

COSTARD

A cette heure-cil... Deux heures moins le quart! Chez un garçon!... Ah ça, elle perd la boussole !

BOBETTE

Où est-elle ?

JACOB

Dans le vestibule.

BOBETTE

Paul, tu ne peux pas laisser ta mère dans le vestibule.

COSTARD

C'est juste. Je vais la renvoyer.

BOBETTE

Renvoyer ta mère ?

COSTARD

Sans doute. C'est sa faute. Tu es là ! Est-ce que je peux... ?

Reçois-la.

COSTARD

Ah ! non, par exemple!

BOBETTE

Reçois-la. C'est à moi de sortir. S'il y en a une de nous deux qui doit céder le pas à l'autre... c'est moi. Une mère est une mère. Je suis ce que je suis, mais, pour le sentiment de la famille...

COSTABD

Tu peux dire que tu l'as, c'est entendu ! Enfin, pars ou ne pars pas, je ne la recevrai pas.

BOBETTE

Paul ! Je t'en prie... je t'ordonne !

COSTARD

Non ! non ! Je ne veux pas l'habituer à ce qu'elle me tombe comme ça, au milieu de la nuit. J'habite bourgeoisement. Sans doute, parbleu, je la recevrai...

BOBETTE

Ah ! A la bonne heure !

COSTARD

Mais demain, en plein jour.

Avec tout ça elle attend!... Elle attend... Quel mufle tu fais 1

COSTARD

Oh 1 que tu es assommante !

BOBETTE

Oui. Ecoute... si tu ne la fais pas entrer, c'est moi qui vais la chercher.

costard, il sonne. Jacob paraît.

Jacob, faites entrer cette dame. [Le rappelant.) Un instant. (A Bobette.) Et toi, alors ? Tu me le payeras, tu sais !

BOBETTE

Moi, je m'en vais. Je passerai par la cuisine. Parce que c'est ta mère.

COSTARD

Non ! Reste. Une idée ! Attends au bout, dans la ' salle de bains.

BOBETTE

Pourquoi ?

COSTARD

Tu verras. Je te le dirai tout à l'heure. Le temps d'empaqueter maman... et je suis à toi. Tu verras! Une surprise !

BOBETTE

Ah!

Ça ne sera pas long !

BOBETTE

Oh ! prends tout ton temps. (A la porte.) Ne la bouscule pas.

COSTARD

Veux-tu!... [Elle sort. A Jacob.) Allez-v : [Jacob sort. Seul.) Ah ! tu veux que je la reçoive ! Attends un peu !

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