ACTE QUATRIEME
se prononçait pour nos droits, presque seul contre le Parlement. Il me parait donc invraisemblable qu'un tel homme ait accepté, pour sa femme, une... telle mission parmi nous.
WASHINGTON, avec une impatience concentrée et soucieuse.
Ah ! je me dis tout cela depuis longtemps ! Depuis la clairière de Mont-Vernon ! Voici donc bien des jours que j'en repousse l'idée ! Mais, à la longue, le sang de mes soldats tombés dans les embuscades me fait de la défiance un devoir. Tout est possible ! Les annales de tant de guerres m avertissent... Tenez, laissons cela.
( Un silence. Il a jeté un coup d'oeil vers Harris et ses soldais : )
Grand prévôt, la seule présence d'un pareil otage au milieu d'une armée en marche constitue un péril. Ayant lieu, sans cesse, de redouter une traîtrise à ses côtés, le soldat n'est plus le même : il est à moitié vaincu ! Pour moi, luttant, déjà, contre les désertions, les murmures, contre l'héroïque misère de notre armement et de nos ressources, je n'ai que faire de nouveaux sujets d'inquiétude.
(Franklin regarde Washington )
Avant tout, je réponds de l'Amérique !
FRANKLIN, doucement.
Le salut de l'Amérique tiendrait-il aux intrigues d'une femme?
WASHINGTON, après une réflexion.
Soit. (Appelant :) — Un officier !
(Un aide de camp se présente au dehors. Sur un signe, il s'approche vivement de Washington.)
RUTH, à elle-même, après un regard vers Slephen. qui est demeuré immobile.
Comme il doit souffrir !
WASHINGTON, très bas. à l'aide de camp.
Rejoignez l'artillerie. Je m'attends à un coup de main tenté sur cet avant-poste. Faites pointer, sur cette masure même, une batterie de nos meilleurs canons. Aux premiers bruits d'attaque, vous ferez ouvrir le feu.
(L'aide de camp s'incline et sort à la hâte : l'instant d'après, on le voit passer, au galop devant les fenêtres.)
Mistbess ANDREWS, à elle-même, regardant Ruth
Enfin ! Tu périras donc ce soir !
WASHINGTON, bas à Franklin après un regard échangé entr'eux.
Mes mesures sont prises pour cette nuit. (Haut, à Stephen :) — Ashwell, je vous laisse le soin de prononcer sur le sort de l'accusée.
STEPHEN, pendant le profond silence, d'une voix changée et haletante.
Ruth, vous ne pouvez faillir à mes yeux. Rien ne troublerait le sentiment sacré que j'ai pour vous. Cependant il y va de notre premier devoir, ici, d'être inflexibles envers nous-mêmes. Personne encore n'a le droit de vous condamner, mais je contesterais celui de vous absoudre. — Au nom des mères à genoux et en deuil, au nom de l'Humanité dont nous défendons les intérêts, au nom des nations dont nous devons être l'exemple... (Se tournant vers Hanis ) lieutenant, qu'on arrête cette femme.
RUTH, dans ses bras.
Oh ! je te pardonne et je t'admire !
[Deux soldats viennent se placer, l'arme an bras, aux côtés de Ruth.)
WASHINGTON, à demi-voix.
Bien. (A Franklin) Grand prévôt, vous ferez assembler un
conseil de guerre demain à la première halte; il décidera
s'il y a lieu de poursuivre.
(Sir Benjamin Franklin incline la tête, observant Ruth et Stephen avec une attention pensive.)
STEPHEN, à part, voyant le lieutenant Harris qui lui montre des menottes de ter et qui hésite.
Oh !... les chaînes !... ili frémit.) — C'est juste.
RUTH. pendant qu'on lui met les menottes, à Stephen, souriante.
Va! je suis de celles qui se sentent libres, même dans les chaînes !
Le Lieutenant HARRIS.
Capitaine, et à la première tentative d'évasion, au premier cri d'appel...
Washington regarde Stephen.) STEPHEN, blême, roide, les yeux fermés, d'une voix rauque.
Faites feu. — (H s'approche de Ruth :) — Et maintenant. Ruth. avant de nous séparer, si tu es innocente et digne de cette heure d'épreuve, m fléchit le genou :) bénis-moi. de tes mains enchaînées !
Mistress ANDREWS, à part.
Oh ! moi, moi. je te dis que tu la maudiras tout à l'heure !
RUTH, étendant ses mains sur le front de Stephen et à voix basse
Mon Stephen, je t'adore et je te bénis !
STEPHEN, froid et grave, aux deux généraux.
On peut lemmener, à présent.
(// se relève )
WASHINGTON, bas. à Franklin.
Voici un homme.
FRANKLIN, de même.
Voici même une femme !
WASHINGTON, de même, après un silence.
Ah ! j'ai vu des choses si terribles!... — (A Stephen Je
laisse la prisonnière sous votre garde, Stephen : vous en répondez. Vous êtes averti, voilà tout.
(Franklin et Washington se lèvent et s'enveloppent de leurs manteaux. Se tournant vers le Secrétaire d'état-major qui roule ses papiers :)
Hugh, remettez la pièce de ce procès-verbal au commandant Ashwell.
(L'officier s'approche de Stephen et lui tend le rouleau de papiers. Stephen le prend et le garde à la main.)
Le Lieutenant HARRIS. aux soldats.
Vous avez entendu la consigne. Veillez.
(Il sort.) WASHINGTON, à Stephen.
Ecoutez. L'armée est au delà du fleuve. Ce sont les hommes de 1 arrière-garde qui viennent de passer. Les espions anglais sont en défaut. Une centaine d'hommes, les vôtres, sont ici. Ce poste, étant le plus dangereux et se trouvant sur le parcours même de l'ennemi, à vous l'honneur de le commander. — Aux approches de l'armée anglaise, repliez-vous. Immédiatement ! Faites attention à cet ordre, commandant Ashwell : il y va du salut de tous. Votre jonction seule doit m'avertir. Voici la carte de route. Marchez vers l'Est : ces points indiquent mes étapes. Je me porte sur Dorchester. (Il regarde Ruth :) Ah ! plus de lumière visible du dehors, ici ! Aux soldats :) Rompez cette table à coups de hache : condamnez les fenêtres avec
les débris ! (L'ordre s'exécute très vite. — A Stephen :) Adieu. Votre
main.
FRANKLIN
Ami. Dieu soit avec vous !
(Stephen. préoccupé, a serré la main de Washington et de Franklin.)
MlSTRESS ANDREWS, à part, regardant Washington.
J'ai triomphé ! Ruth Moore et toi, Cecil, vous serez sous les boulets tout à l'heure!
| Elle se retire derrière la draperie de gauche.)