‹ Le Nouveau Monde;Chapitre 19 sur 140 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Or, je ne veux pas que Stephen la revoie!... Vous la retiendrez, je pense.

Lord CECIL, bas, et après un regard autour de lui

Ah ! des preuves, sinon...

Mistress ANDREWS

Inutile de menacer, milord. — N avez-vous pas vu son trouble, tout à l'heure, au seul nom de la Virginie?

Loko CECIL, presque à part, tressaillant.

En effet !

Mistress ANDREWS, amèrement.

Il était son fiancé, en Irlande. Un chasseur pauvre et fier. Mistress Moore lui refusa sa fille. Il résolut de tenter la fortune ou de périr. Le Nouveau-Monde s'offrait, il partit... Ah ! si vous 1 aviez entendu, là-bas, me raconter ses espoirs de retour, vous ne douteriez plus qu'ils s'aiment de toute leur àme !...

Loiiu CECIL, perplexe.

Cette histoire d'autrefois, ne fût-elle pas un mensonge, lady Cecil, certainement, a dû l'oublier — et n'oserait pas, ayant porté mon nom...

Mistress ANDREWS

Si jamais homme a mérité l'invincible amour... oh ! poussé jusqu à la folie. — c'est celui-là !... Tenez, monseigneur, pour vivre auprès de lui, à peine son amie, hélas ! perdue dans un village du Nouveau-Monde, j'ai quitté, sacrifié, oublié le reste de la terre, sans regrets et pour toujours... C'est lui ma famille, c'est lui la terre et la patrie !... Plus de ciel si j avais l'extase de ses bras ! — Vous comprenez bien, n'est-ce pas, vous comprenez que, pour vous comme pour moi, il faut que Ruth Moore demeure votre femme.

I Elle le regarde fixement '

Lord CECIL, glacial et presque menaçant.

Ah!... qui ètes-vous?

MisTitEss ANDREWS, dont les yeux ont étincelé.

Soit. — Milord, celle qui vous parle eut pour aïeule l'une de ces ladies que Jacques II vendit à William Penn. pour faire nombre dans le désert américain. (Avec un amer sourire.) Je suis la dernière fille dune race dont on ne prononce plus le nom qu à voix basse, ici, dans les veillées. Après

un léger haussement d épaules, i — Je porte donc UIÎ CŒlir assez

sombre. — Mon nom écossais ? Qu'il dorme ! Votre roi m'a ravi presque tous mes biens avant ma naissance. Je n'ai mené si longtemps une existence d'aventures que par besoin d'oubli. — Qui je suis maintenant?... Si pour les proscrites douées de mon âme les patries n'étaient pas mortes, je serais une exilée. Là-bas, en Virginie, dans ma plantation qui est voisine de celle de Stephen, à Mont- Vernon, on m'appelle — mistress Andrews. — Vous êtes nommé gouverneur des districts américains en révolte : je pense qu'il pourra vous être utile de vous rappeler mon nom, à votre arrivée aux colonies.

Lord CEC1L. assis, les yeux sur ceux de Mistress Andrews.

D'où vient, alors, que vous soyez ici. en Angleterre, ce soir?

Mistrkss ANDREWS, calme et sévère.

Je vous 1 ai dit, monseigneur, mon amour est véritable et profond; il représente, en effet, tout ce que j'espère de la vie, tout ce que j'ai perdu ! Je sais donc le défendre, même en désespérée. Un jour, là-bas, je résolus de me délivrer, — fût-ce par un crime, — de cette Ruth Moore dont il a toujours, lui. le nom dans le cœur et sur les lèvres... Il l'aime ! il l'aime, hélas ! comme je l'aime lui-même... A ce point qu'il ne s est même pas aperçu de ce triste et terrible sentiment qu'il m'a inspiré. Ah 1 c'est ainsi ! — Morte avant qu'il la revoie, me disais-je. Ruth Moore peut être

Page 1