‹ Le Nouveau Monde;Chapitre 61 sur 140 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

Mistress ANDREWS, seule, puis RUTH et MARY, puis L'HOMME-QUI-MARCHE SOUS-TERRE

Mistress ANDREWS, de plus en plus perdue dans une rêverie sinistre.

Hàte-toi, Ruth Moore, de te mêler à la joie des deux ! Edith Evandale protège encore ta vie.

Sourdement :

Ah ! que de fois pourtant, là-bas, sur la terre d'Ecosse,

— que de fois j'ai rêvé ta mort! Mon cœur cédait à la vieille tristesse des landes, à l'odeur acre des bruyères, à l'inquiétude des grands pins!... C'était le pays natal.

— Mais, ici, — rassure-toi ! — ta mort ne me suffit plus.

Elle s'assoit, s'accoude en se parlant à voix basse :

Lointaine, il t'aimerait? Il faut donc que, face à face, il te méprise. La terre dévorât-elle ton corps, ton ombre lui serait toujours chère : il convient donc qu'il te maudisse, car mon sang craint les ombres — et je ne veux pas de ta pensée. C'est dans son cœur seul qu'il me plaît de creuser ta véritable fosse : là, le sable appesanti de l'oubli étouffera jusqu'à ton souvenir.

D'une voix presque indistincte et les paupières fermées :

Cependant, tu peux te glorifier d'avoir beaucoup fait souffrir la fille jalouse d'une sombre maison — et, quelque

opprobre que je te réserve, nous ne serons jamais qu'égales dans la douleur.

Un silence. — Puis, comme s éveillant, elle frémit. — Tirant un couteau-poignard de sa ceinture, et regardant, alternativement, le seuil de la maison et la lame qu'elle tourne entre ses mains :

Oh! ce noir tourment d'attendre, inactive, l'heure... où je dois les désunir !... (Tragique. Si j'en finissais tout de suite, pourtant"? Si, d'un bond sur elle, lorsque, tout à l'heure, heureuse et se perdant sous ces ombrages...

.Se levant, et remettant, très vite, larme à son anneau :)

J'oublie, toujours, le pacte et la menace, — et que la mort de Stephen répond de la vie de lady Cecil. — Calmetoi, cœur solitaire ! L'heure sonnera. Patiente. — Cette jeune fille n'est qu'une vision matinale, destinée à s'évanouir... Alors, sur les ruines de l'amour passé, j'allumerai dans ton cœur sauvage, ô mon chasseur, la flamme vivace d un désir... qui consumera toutes les impressions de la première tendresse, comme sont consumées des fleurs que la foudre a saisies.

Ruth, appuyée dune main sur l'épaule de Mary, descend les marches de la maison. Elle est vétuc d'un costume d'amazone noir et sévère. Toutes deux ont le pistolet à la ceinture.

La voici!... Oh! elle me semble plus belle encore de tout l'amour qu'il a pour elle.

(Elle passe, entre les arbres.) RUTH. pàlic.

Tu les retrouveras à Sulgrave. Ils reviendront par le château. Stephen me l'a dit. Ils chassent l'élan par là. Préviens Stephen et Henri de se hâter. C'est pour deux heures, ici même, aujourd'hui.

Chère Ruth ! A quoi bon différer de tout apprendre à Stephen ? Il t'aime tant ! Il le faudra bien tôt ou tard et puisque la guerre est prochaine...

Page 1