ACTE TROISIEME
RUT H
Mary, c'est parce qu'il m'aime tant que je tremble à l'idée des résolutions qu'il peut prendre!... J'ai peur! Oui, je n'ose pas!... Bas. Il irait se faire tuer, te dis-je, en désespéré... Le mieux est d'attendre encore.
Mistkess ANDREWS, à elle-même, dans l'ombre.
Va, je sais bien que tu ne peux l'épouser et ta souffrance me console.
MARY
Enfin, qu'espères-tu?
RUTH
J'attends le navire anglais. J'ai envoyé des pouvoirs pour que la requête soit remise à la Chambre des pairs. Le divorce, en état d'admission avant mon départ, et demandé par lord Cecil, — signé par moi devant le greffier du Parlement et sous la signature du roi d'Angleterre, — peut être prononcé en mon absence. J ai pris conseil. Mon acceptation et la parole de lord Cecil ont été reçues par la loi. — J'ai le droit, bien fondé, de m'attendre à l'arrêt le plus favorable.
\Mistress Andrews sourit silencieusement.)
MARY
Tu oublies que lord Cecil est tout-puissant. Il est déjà, peut-être, en Virginie !
L'Homme-qui-marche-sous-terre. — grand Indien, au vaste manteau de laine, tatoué, les deux aiguilles aux cheveux, apparaît au fond de la scène. — Invisible, il observe mistress Andreivs, une seconde, fixement, puis glisse et s'enfonce dans l'épaisseur des fourrés.
RUTH, se tordant les mains.
Comment dire à Stephen que j'ai été... que je suis encore la femme d'un autre!... Je m'y résoudrai, cependant!... Bientôt, sans doute. Se cachant le visage.. Oh! c'est affreux !
MARY, très doucement et tout bas.
Sa femme? Oh ! de nom. seulement !
Mistress ANDREWS, à part.
Tu hésites à lui révéler un secret que deux paroles de toi lui feraient pardonner.
RUTH
Il en sera ce que Dieu permettra ! Je suis décidée à ce qu'il ne souffre plus pour moi — et, sans doute, aujourd'hui même, lui apprendrai-je...
MARY, plus bas. apercevant mistress Andrews.
Prends garde. On peut nous entendre. (Haut.) — Quelle radieuse forêt ! En vérité, le ramage de ces oiseaux merveilleux invite à mêler sa voix... et, j'y songe, nous ne chantons plus ici, Ruth ? Pourquoi ? Te rappelles-tu nos airs du pays et nos ballades ? Quelle était donc celle que je te chantais encore le soir même de notre départ d'Angleterre?... Ah! celle de Ralph Evandale, n'est-ce pas?
Mistiœss ANDREWS, à part, tressaillant.
Qu'a-t-elle dit? Ce nom! Quoi?... Jusqu'ici! — Ah! vieille histoire de malheur !
MARY, cbantant.
« Enfants, quand meurt un Evandale.
« La Main sanglante à son front luit : « L'Aïeul, le marquant, dans la nuit.
« Du sceau de sa race fatale. »
RUTH, avec un frisson.
Tais-toi. Je ne sais pourquoi cette sombre légende me fait mal, toujours !
MARY, souriante.
Superstitieuse!... L'embrassant.) Rentre. A tout à l'heure. Je vais les chercher.
{Elle s'échappe, après un léger salut vers mistress Andrews.)