SCÈNE IX STEPHEN. RUTH
STEPHEN, près de Ruth.
Vois comme l'heure est douce, vois la merveilleuse forêt. Les gouttes de rosée, qui baignent les grandes fleurs, resplendissent comme des gouttes de flamme ! Le vent nous apporte les parfums de ce bois immense et enchanté. On n entend pas les rossignols du jour comme si la majesté de ce silence leur semblait encore plus auguste que leur voix. Oh ! si tu étais ma femme, je te mêlerais, dans un baiser, à toute la beauté du inonde. — Ruth! mon amour ! Oh ! mon pâle amour !...
RUTH. se levant, oppressée.
Stephen ! je vous en supplie, silence. Je vous 1 ai dit, je ne dois pas entendre ces paroles. De grâce ! Il le faut ! — Laissez-moi.
STEPHEN', la suivant.
Ruth ! Je meurs d'amour pour toi ! Je n'y tiens plus, enfin, du supplice de vivre loin de toi, près de toi ! Je te veux. Sois ma femme !
RUTH, faible.
Non, Stephen! Plus forte.) Non. Je ne suis que l'épouse de tes dangers. Je ne suis venue que pour mourir avec toi, si tu dois périr, pour te secourir, si tu es blessé, pour te servir comme une sœur fidèle, — mais... jamais...
STEPHEN, la saisissant puissamment.
Oh ! n'achève pas ! Ne dis pas que tu ne seras jamais à moi ! Ne blasphème pas. Est-ce que c est possible !
RUTH, défaillante.
Je souffre. Tu me tues. Je succomberai, si tu me pries! Ta chère voix nous serait fatale, si je 1 écoutais. Tu sais bien, il faut obéir à la loi de Dieu.
Elle se dégage, en se débattant, haletante, pendant evs dernières paroles.) STEPHEN, s'éloignant un peu.
La loi de Dieu ! Mais c est d être 1 un à l'autre, puisque tu m aimes ! Qu'y a-t-il entre nous, enfin? Nous sommes maitres ici! Et libres! (Il regarde autour de lui.) Oui, libres. N'est-ce pas, terre, cieux, bois sublimes ! n'est-ce pas que nous sommes libres? — Vois Henry, vois Mary! Comme ils s'appartiennent ! Ils souffrent de notre séparation. Où est l'obstacle, que je le brise? Ah! c'est affreux ! Te voici dans mes bras, tout mon cœur se noie dans le tien, je sens, en toi, la compagne sacrée de ma vie, mon respect ardent t'entoure et te pénètre, 6 ma bien-aimée, — et je suis, auprès de toi, comme un exilé! — Oh! pourquoi n'es-tu pas mon bien, ma possession, mon ciel?
RUTH. à elle-même.
Oh ! lui dire que je suis devenue la femme d un autre ! Il me mépriserait ! C'est impossible !
STEPHEN
Rien ! tu ne réponds rien? — Hélas! je t'en veux presque d'être venue, à travers lorage, la mer et les dangers, vers ton ami! Au loin, je te savais fidèle. Ta présence? Mais je te voyais! Tu étais ici. pour moi! Je me disais : « Là-bas, en Irlande, elle m'attend, elle pense à moi, son fiancé ! » Aussi quel courage tu m inspirais ! Mes travaux, dans ces jeunes villes radieuses, étaient une joie ! Mon activité, mon intelligence, me frayaient la route qui conduisait à notre loyer ! Mes trésors, je rêvais de les laisser à ton pays. Et tu viens! Te voici! Je te vois. Tu es là. Comment me semble-t-il, parfois, que tu mes plus étrangère qu'en ton absence?