‹ Le nouveau mysticismeChapitre 10 sur 12 · L*B8PRIT NOUVEAU · texte numérisé non relu

L*B8PRIT NOUVEAU

Disdple de M. Paul Bourget. L'auteur avait commencé aussi par étudier la décadence en psychologue, mais surtout en littérateur.

Après s'être intéressé aux idées dominantes, il a voulu réagir contre elles. On sait le sujet de son livre : il s'agit de l'influence du système philosophique sur la direction de la vie, d'un vieux philosophe, brave homme indifl'érent à tout ce qui n'est pas sa science, dont l'élève commet, conformément aux conséquences qu'il tire des enseignements de son maître, une mauvaise action, que, malheuscment, il aurait pu tout aussi bien commettre, étant donnée la nature que l'auteur lui donne, s'il n'avait jamais entendu parler d'Adrien Sixte. L'idée de la responsabilité des philosophes, à l'égard des conséquences de leur doctrine, exposée ou plutôt suggérée avec un talent fin et pénétrant, fut aussitôt mise en discussion un peu partout. Sans vouloir étudier ici le fond de la question, je dirai que je ne vois pas bien pourquoi un philosophe ne serait pas responsable des conséquences logiques de ses opinions. Ne lui en rapporterons-nous j pas rhonneur si elles sont bonnes ? Pourquoi donc ne l'en blâmerions-nous pas si elles* sont mauvaises ? C'est à lui à voir avant

iâÔ Le nouveau mysticisme

d'émettre une idée, — et à ceux qui la vulgarisent avant de la répandre dans tel ou tel milieu, — s'il veut accepter les conséquences de sa théorie, quelles qu'elles soient, et, s'il est pessimiste convaincu, il pourra se faire un mérite d'amener des catastrophes. Mais ce que nous retiendrons surtout, c'est que le problème qui s'est posé intéresse au plus haut point notre sentiment de solidarité humaine : il s'agit de déterminer si le philosophe, et nous pourrions dire aussi bien l'artiste ou le littérateur, fait partie d'un ensemble auquel il doit avoir égard, ou bien s'il a en luimême et en lui seul, ou dans quelques-uns seulement de ses semblables, sa raison d'être. Que le problème se pose en dehors de toute considération religieuse ou morale, mais pour ainsi dire au point de vue de l'humanité en général et abstraitement considérée, que le livre où il a été étudié ait eu un vif succès et provoqué de longues, nombreuses et vives discussions, qu'il ait été mis en avant par un auteur qui avait paru bien disposé pour des idées opposées à celles qu'il semble vouloir faire triompher dans son dernier ouvrage, c'est un symptôme sérieux du réveil d'un sentiment un peu assoupi et d'idées longtemps

L*BSPftlT NOOt^EAlî lâl

combattues. On veut pouvoir trouver un prix et un sens à la vie, c'est ce qui ressort de tout ce qui procède ; le danger est de s'illusionner sur la vraie nature du mal et sur celle du remède ; il est regrettable que M. Bourget ait ici prêté le flanc à la critique, on peut trouver que les doctrines responsables ne sont pas celles qii'il croit, et des écoles philosophiques contemporaines, auxquelles il semble faire allusion, sont fondées à ne pas reconnaître les principes qu'il leur attribue et à renier les conséquences qu'il tire de ces principes.

Il faut citer encore la pièce de M. Daudet sur la Lutte pour la vie à laquelle j'ai plus haut fait allusion. Elle n'a ni pour intention ni pour effet de faire aimer cette conception vulgaire de concurrence vitale que l'on a cru pouvoir tirer des doctrines de Darwin. M. Daudet a même confié au public qu'il aurait tué luimême son « struggleforlifeur » plutôt que de le laisser impuni, indignation louable sans doute, bien que l'expression en soit discutable tout au moins. Mais le courant d'idées, la réaction que tout cela révèle est assez claire pour que je n'aie pas à y insister. Enfm,on pourrait mentionner aussi quelques œuvres secondaires aussi banales par la pensée que

par la forme; il est inutile, à tous les points de vue, d'en parler longuement, cependant il faut remarquer que c'est un signe de force pour une idée quand les romanciers d'ordre inférieur, ceux qui neprécèdent pas l'opinion générale, mais la suivent, se mettent à s'en inspirer, alors surtout qu'ils ne paraissent pas auparavant avoir sensiblement pris garde à elle. Le mouvement décadent, symboliste, n'a peut-être pas eu grande faveur auprès du public. Le fait seul de sa production est intéressant à notre point de vue. Sous les obscurités de certains poètes, sous les divagations de quelques autres, un sentiment sérieux se manifeste, c'est le besoin, déjà entrevu, que tout ne soit pas trop clair, et l'on peut trouver qu'ils le satisfont trop. L'évolutionnisme, le matérialisme, le positivisme scientifique avaient fait un monde trop simple, trop intelligible et en même temps trop peu satisfaisant. Si les choses étaient réellement comme on nous les a montrées, ce monde paraissait un peu plat à Fintelligcnce, un peu sec au sentiment. Pour l'apprécier, pour s'y intéresser, il fallait non pas s'en tenir aux grandes lignes, mais approfondir une science, s'attacher à un ordre de faits et le pénétrer aussi bien que

L^BSPRIT NOUVEAU 193

possible. La multiplicité, la variété des phénomènes, les applications infiniment nombreuses et complexes d'une loi générale font oublier ce que cette loi peut avoir de sévère et de monotone. Mais tout le monde n'a pas le goût et la possibilité de devenir un savant.

D'un autre côté, notre science est bien incomplète encore, l'homme lui-même peut être considéré comme une ébauche mal dégrossie, et il y a en lui plus de possibilités d'idées et de sentiments que la science naissante n'en peut développer. De là le désir de trouver au monde un dessous, de réserver un vaste inconnaissable, dont on ne peut rien dire mais qui nous laisse croire que nous trouverons en lui de quoi satisfaire ce que la science ne satisfait pas en nous, au point de vue intellectuel et au point de vue moral. Les inconnaissables de Spencer et de Littré, conceptions trop négatives pour les esprits religieux, trop affirmatives ou erronées pour les esprits scientifiques, trop vagues et trop arrêtées à la fois, répondaient, mais répondaient mal, à certains besoins de l'âme humaine.

Ces besoins paraissent se développer. On s'est plu à trouver en tout de l'infini ; à

134 LB ?^OUVBAXJ MYSTICISME

chercher, à supposer des dessous, des profondeurs. Les choses les plus simples ont dû cacher des mystères. On en est venu à préférer la suggestion à TafTirmation, et plus la suggestion était difficile, plus la profondeur semblait grande ; on a transposé l'expression des sensations et des sentiments ; on a voilé les idées ; inversement, on a trouvé des effets étranges dans certains arrangements de syllabes, les lettres elles-mêmes sont devenues des symboles, dont la signification variait d'une personne à l'autre, mais c'est là^ sans doute, une obscurité et un charme de plus. On vient, par un détour, à des procédés analogues à ceux des peuples relativement primitifs qui ont exprimé des cosmogonies par des contes, ou des initiés, des alchimistes qui exprimaient analogiquement leurs idées, voilaient une doctrine philosophique ou une opération alchimique sous des mots détournés de leur sens d'après un procédé plus ou moins précis et que seuls les initiés pouvaient comprendre. Il y a d'ailleurs, en tout cela, une grande part d'illusion, souvent d'illusion voulue, souvent d'illusion naïve ; il semble qu'une idée que nous avons voilée nousmêmes peut devenir ainsi plus mystérieuse,

L*B8PRIT NOUVBAU 135

"moins connue, même pour nous, que nous pouvons en attendre davantage et autre chose ; si, en tout cas, pour rintelligence, ridée ne changeait pas, elle n'était plus la même pour le sentiment. Voiler ce que Ton sait, c'est aussi le rattacher à ce que Ton ignore, et par là, créer un lien entre soi et l'inconnu. Au crépuscule, les objets môme familiers prennent des apparences étranges.

Toutes ces raisons, un peu subtiles mais réelles, expliquent l'intérêt que peut prendre, à notre point de vue, le mouvement symboliste i.

L'allure de la critique est aussi un signe très sérieux de certaines tendances générales, l'œuvre du critique étant plus réfléchie, plus raisonnée, que celle du littérateur. J'ai déjà eu à parler des articles où M. Melchior

1 A propos des arts divers on aurait à faire des remarques semblables à celles que nous suggère la littérature. Je rappelle à cet égard le succès de la musique de Wagner et de la peinture de M. Puvis de Chavannes. M. Melchior de Vogiié en signalant l'enthousiasme excité récemment par VAagélus de Millet,et le succès des i^re^/ounesawi^arcZou de M. Dagnan - Bouveret dit que « dans l'un et l'autre cas » le pubiic « acclamait le « Tableau de sainteté » tel qu'il nous le faut aujourd'hui, la représentation discrète d'une émotion religieuse dans les âmes simples. » {Remarques sur Veœposition du Centenaire, p. 263).

de Vogiié a présenté au public français le roman russe, mais M. Melchior de Vogiié n'est pas précisément un critique. Il aime surtout à retrouver chez les autres l'expression de certaines idées et de certains sentiments, il les fait sortir des ouvrages des romanciers comme il les fait sortir des événements qui se déroulent sous ses yeux, dés romans de Tolstoï et de Dostoïewski comme de l'exposition universelle. Plusieurs écrivains ont encore à divers propos signalé le retour actuel à des croyances quasi-religieuses. M. Mazel, entre autres, a, dans un intéressant article de la Revue VErmitage^ intitulé Le T^roblème Religieux, signalé et apprécié à un point de vue qui n'est pas le mien, le mouvement contemporain vers le mysticisme et la foi. Examinons l'œuvre des auteurs dont la critique littéraire est le but principal.

Ils sont deux en France, M. Brunetière et M. Lemaitre, qui se sont partagé, depuis une dizaine d'années, la faveur du public.

Et si je dis que, des deux, c'est M. Brunetière qui me parait le plus « moderne », et celui chez qui je retrouve le mieux les tendances que j'étudie ici, cela ne passera peut-être plus aujourd'hui pour un paradoxe.

L*BSPRIT NOUVEAU 137

M. Lemaître ne se rattache à l'esprit nouveau que par quelques côtés. Il aime à donner ses impressions, il le fait avec esprit, avec piquant, avec grâce, avec vivacité, mais il n'aime pas les théories ; il en fait quelquefois, sans vouloir paraître y ajouter grande importance : je ne serais pas surpris qu'il donnât moins d'importance encore à celles que font les autres. Son but parait être surtout de présenter les idées et les sensations d'un esprit curieux, pénétrant, assez libre, mais libre surtout à la surface, épris de la littérature de ces dernières années, et surtout d'une partie de cette littérature. S'il se rallie au mouvement actuel, c'est par sa curiosité, par quelques remarques, quelques pensées éparses dans ses œuvres et aussi parce qu'il se sépare plus ou moins de certaines croyances encore en vogue.

M. Brunetièrc s'y rattache plus étroitement; ce n'est pas qu'il soit plus mystique ; il ne paraît aimer ni l'obscurité, ni le demijour et il a émis l'opinion , à propos de MM. de Concourt, que ce sont les nuances les plus fines, les plus insaisissables qu'il faut rendre avec le plus de précision. Mais il a une doctrine générale et surtout il relève de notre

enquête par sa préoccupation constante de donner à la littérature une signification, je ne dis ni proprement morale ni sociale, mais humaine. Si je ne me trompe, le vrai principe de sa critique moins arrêtée et moins dogmatique qu'elle ne parait et peut-être qu'elle ne voudrait l'être, c'est Vhumanité, en ce sens que les œuvres et les genres lui paraissent supérieurs en raison de la supériorité des sentiments et des idées, qu'ils mettent en jeu et cette supériorité dépend elle-même de l'importance de leur rôle dans la vie de l'homme, j'entends dans la vie intellectuelle, morale et religieuse de l'homme, c'est-àdire encore dans les rapports généraux de l'homme et du monde. Rien n'est plus opposé que cette manière de voir à la théorie de l'art pour l'art ou à celle de l'art pour les artistes qui ont eu trop de faveur, mais il serait injuste d'y vouloir reconnaître les anciens errements sur l'art moralisateur ou l'utilitarisme appliqué à la littérature. C'est à cette préoccupation de M. Brunetière qu'on peut rapporter sa prédilection marquée pour le XVIP siècle, son antipathie pour les romanciers de l'école naturaliste française mémo pour ceux — je devrais dire peut-être

L^BSPRIT NOUVEAU 139

pour celui — dont il a pleinement reconnu le talent, sa sympathie pour le naturalisme anglais de George Eliot, son mot « qu'est-ce qu'aimer Tart sans aimer Thomme ? » et c'est le même sentiment qui lui a fait prendre la défense des études latines, qui lui fait enregistrer avec plaisir l'entrée d'une science particulière dans la littérature, la philosophie avec Descartes, la théologie avec Pascal, l'histoire naturelle avec Buffon, c'est-à-dire l'entrée dans le domaine de l'humanité de ce qui n'appartenait qu'à quelques-uns, qui lui fait aussi craindre par dessus tout ce qu'il appelle lui-môme « la déshumanisation d'une âme » ; c'est par cette préoccupation aussi qu'il se sépare du courant d'idées contre lequel se produit une réaction et qu'il se rattache à l'ensemble de sentiments et de théories que je tâche de montrer. Il appartient encore à l'esprit nouveau par ce qui se retrouve dans cet esprit comme dans celui qui l'a précédé : le goût des connaissances nombreuses, précises et sûres, et par l'ouverture de l'intelligence qui offre chez lui un contraste assez peu commun, mais explicable avec un goût littéraire difficile.

Nous retrouvons cette idée de la solidarité humaine et de son importance, cette vision de la nécessité d'unir les hommes étroitement, de coordonner leurs rapports autant que faire se peut, dans un domaine différent, celui de l'économie politique. Ici il ne s'agit plus seulement de théories. La disproportion immense entre Taccroissement des besoins et celui des moyens de les satisfaire, le contraste de fortunes énormes et de misères nombreuses, la disparition des idées, des sentiments, des faits qui pouvaient légitimer ou faire paraître légitime ce contraste, empêcher de le voir ou empêcher de le sentir, ont créé de redoutables problèmes dont la solution semble s'imposer davantage à mesure qu'elle devient plus difïîcile. Le mouvement à mille formes qu'on désigne sous le nom de socialisme et dont le but est une rép^^rtitionplus équitable de la richesse, nous présente actuellement, sur bien des points, des phénomènes indiquant une évolution analogue à celle que nous avons signalée à propos d'autres idées et peut-être

,.j^<u'ei: )i

L*£9PaiT NOUVEAU 141

les plus importants de ceux que nous avons à examiner. Mais ici la réaction contre la science froide et l'individualisme excessif a été autrement précise et autrement forte.

C'est que les intérêts, qui pouvaient être froissés n'étaient pas ici des intérêts spéculatifs, de ces tendances qui protestent faiblement quand on les gêne. Il s'agissait sinon de la vie, au moinfe de la vie acceptable pour des hommes dont la civilisation a multiplié les besoins sans leur donner toujours les moyens de les satisfaire, des désirs inhérents à tout homme d'un certain développement dans notre état social. Les différentes écoles qui se sont formées ont sans doute la prétention d'être des écoles scientifiques; plus que jamais, les faits sont recherchés, classés, décomposés, analysés ; plus que jamais les lois scientifiques sont rigoureusement établies, mais plus que jamais aussi, on sent le besoin de ne pas consfdérer les faits et les lois au seul point de vue de la théorie, mais de les envisager aussi au point de vue de l'action ; on est prêt à les accepter comme des réalités données, mais c'est surtout pour s'en servir afin de diriger, de créer la récita future, de

déterminer de nouveaux faits, de susciter la formation de nouvelles lois. Il faut apprendre, en science, en philosophie, à comprendre ce qu'il y a d'immuable, mais aussi ce qu'il y a de mobile et de périssable dans cet ensemble d'abstractions et de faits généraux qu'on appelle les lois naturelles. La science sociale est une de celles qui suggèrent le plus d'idées justes à cet égard.

La nature des questions détermine jusqu'à un certain point, la forme de leur étude. Il ne faut pas chercher dans le mouvement socialiste des subtilités, des élégances, des raffinements , dans le genre de ceux du symbolisme. Mais un certain mysticisme y est assez fréquent, on en trouverait un exemple dans le nom donné à la fameuse loi d'airain et surtout dans la fortune de ce mot, fortune à laquelle n'est pas étranger ce sentiment de Fimmense, de l'inconnu, du divin, que nous avons signalé ailleurs. On en trouve d'autres dans les idées, les aspirations qui guident quelques-uns dos hommes qui tâchent de trouver et de faire accepter des solutions pacifiques et rêvent l'organisation de la société sur un nouveau plan. Je signalerai à cet égard l'école qui voit dans la généralisation

L^ESPRIT NÔtiV&Al) 143

de la coopération le moyen d'arriver à la refonte de l'organisme social. La coopération était signalée jadis dans les traités d'économie politique comme un moyen d'arriver à quelques résultats avantageux, mais restreints. « Si la coopération, dit un représentant de la nouvelle école i n'avait d'autre but ni d'autre avenir que de créer quelques boutiques d'épicerie perfectionnées ou quelque mécanisme d'épargne plus ou moins ingénieux, je vous prie de croire qu'elle n'aurait pas rallié dans une même foi et dans une même espérance des millions d'hommes de tous pays et de toutes langues. Anglais, Italiens, Allemands, Américains ou même Russes, témoin ce Russe de Kharkof, Nicolas Balline qui écrivait aux coopérateurs français, réunis à Tours cet automne, dans une lettre que je lus pour lui au milieu d un auditoire ému jusqu'aux larmes. « Je suis heureux de » penser que, Français ou Russes, nous » voyons dans la coopération le même idéal, )) de même que je suis heureux de penser, » quand je regarde une étoile, que mon

1 M. Ch. Gide, Conférence sur VAvenir de la coopération,

» frère de loin, la regarde aussi I » Une étoile, c'est le mot ; non point une boutique, mais une étoile vers laquelle des millions d'hommes ont levé les yeux pour chercher le mot de l'énigme sociale, et qui, si elle n'a pas encore révélé son secret, a du moins fait descendre d'en haut dans plus d'un cœur ulcéré ce rayon d'or qui s'appelle l'espérance. » On a reproché à cette école ce qu'on a appelé son mysticisme. Cette critique ne porterait qu'en tant qu'il serait établi que ce mysticisme lui fait mal apprécier la réalité, mais elle ne repousse aucun des moyens scientifiques d'observation, aucune des manières scientifiques de raisonner. Il y a certes des raisons de recommander la froideur dans l'observation et dans le raisonnement ; cependant, il ne faut pas oublier que, si l'objectif de nos recherches nous laissait complètement indifférents, nous ne ferions pas ces recherches, et que, si le résultat ne nous importait en rien, nous ne trouverions pas ce résultat.

Autant que la froideur de la recherche, l'émotion qui la précède et l'émotion qui la soutient et l'émotion qui la suit sont désirables, au moins dans l'état actuel de l'humanité; et c'est encore un signe de l'état de l'âme

L*BSPR1T NOUVEM} 145 '

moderne que cette recherche des grands résultats jointe à l'emploi des moyens les plus minutieux, ce mélange de réalisme pratique et d'idéalisme sans limites, de science et d'émotion, de mysticisme, si Ton veut, qui se révèle au moins dans certaines formes du mouvement social. Nous le retrouvons à quelque degré chez un des chefs du parti socialiste français, M. Benoit Malon, qui parait vouloir unir l'esprit idéaliste des écoles françaises de la première moitié de ce . siècle et l'esprit positif et scientifique de l'école allemande. Il insiste sur la nécessité de ne pas se laisser « sevrer d'idéal » et de remplacer «l'atavisme religieux» par «un vaste idéal humain, par une conception de la vie et du devoir propre à ouvrir nos pensées et nos cœurs à toutes les justices nouvelles, propre à nous faire consentir à tous les dévouements, tous les sacrifices qu'elles commandent».

Aces questions sociales on peut en rattacher d'autres : les préoccupations très vives au sujet des méthodes d'enseignement et d'éducation. D'un côté on commence à se préoccuper « des mesures à prendre pour faire donner un enseignement coopératif aux

146 LE ^tû^VâAu mysticisme

élèves des écoles primaires supérieures et professionnelles » et Ton s'efforce d'attirer les maîtres vers les nouvelles doctrines. Un prix est offert à l'instituteur qui aura le mieux rédigé une leçon familière et pratique sur la coopération de consommation. Nous ne sortons pas encore de l'ensemble des faits qui se rapportent au socialisme. Mais d'un autre côté d'autres tentatives se produisent, on peut remarquer comme signe des tendances actuelles les articles que M. Fouillée a récemment publiés dans la Revue des Deux Mondes et qu'il a depuis réunis en un beau livre : L'Education au point de vue national. Il s'y manifeste une réaction très marquée contre l'esprit purement scientifique, contre cette opinion que la science vaut en soi et par soi, ce qui serait admissible si l'on n'avait à former que des savants, mais ce qui ne peut guère se défendre si l'on songe qu'on a surtout à former des hommes. M. Fouillée prend la science par son côté humain, par son importance au point de vue de l'humanité ; le rôle qu'il lui attribue dans l'éducation se déduit surtout de la valeur qu'il trouve en elle pour la formation des hautes qualités de l'esprit. Sa tentative peut en un sens et mal-

L*iBSPRfT IfbÔVKAto 1^7

gré des différences capitales , se rapprocher de la synthèse subjective d'Auguste Comte.

Les instructions, programmes et règlements publiés récemment par le Ministère de Fliisrtruction Publique ne sont pas pénétrés tout à fait du même esprit, mais on y remarque te grande importance attachée à Téducition morale. Sans doute on fâche de se prémunir contre Tétroitesse de théories surannées, mais on nota que « l'enseignement dp l'histoire yent et doit servir à fortifier lé sentiment moral mi i et l'on demande aux études historiques de laisseï* à l'élève « avec la connaissance de son pays et de l'état du monde, la notion claire de ses devoirs de Français et de ses devoir» d'homme »2. Pour la discipline, même remarque, avec ceci en plus qu'on insiste beaucoup sur l'utilité qu'il y a à faire des élèves des collaborateurs conscients et volontaires du professeur et du proviseur.

L'unité morale du lycée sera l'œuvre de ce dernier. « Mais, dira-t-on, cette unité, ne peut-il la faire régner en fait, par une action vigilante et forte quoique silencieuse ? Il

148 LB NOUVEAU MTSTICISlfB

suffit qu'il la veuille et la réalise. — Eh bien, non ! cela ne suffît point. Ce n'est point assez que les élèves ne fassent point de sottises, il faut qu'ils n'en veuillent point faire. Ce n'est pas assez que tout soit dans l'ordre, il faut que tous se sentent dans l'ordre, et s'y tiennent avec joie, même pouvant en sortir ; que ce soit, comme dit Montaigne, « assez de. leurs propres yeux à les tenir en office ». Les êtres intelligents ont besoin de savoir au juste ce qu'on veut d'eux, et pourquoi on le veut, à quelle œuvre on les fait coopérer. Il faut d'autant plus le leur dire que cette œuvre, en effet, est plus élevée. N'étant autre que leur préparation à la vie civile et au service du pays, elle suppose par définition leur collaboration consciente et cordiale, et ne peut être achevée que par eux » i. On lit plus loin : « pour que l'action du proviseur sur les élèves soit tout ce qu'elle doit être, il faut qu'ils le sentent en communion étroite avec les familles et avec tous ses collaborateurs ». Il me semble que nous trouvons ici dans un domaine différent et plus restreint l'influence de sentiments analogues à ceux qui agissaient

l'esprit NOÔVBAO 149

dans le monde économique. Il ne faut pas saris doute attacher trop d'importance à certains mots dont le rappel a bien pourtant quelque signification, mais ce que les mots désignent se ressemble aussi, c'est le besoin de grouper plus étroitement les volontés, de faire converger davantage les idées et les désirs, de remplacer dans une certaine mesure l'autorité et la contrainte par la coopération volontaire et libre. On se doutait certainement déjà que cela était bon, peut-être le sent-on mieux encore aujourd'hui et s'en préoccupet-on davantage.

Si le programme et les instructions données aux professeurs nous renseignent sur les tendances actuelles , elles nous renseignent aussi sur ce qui fait défaut à ces tendances pour se satisfaire pleinement. Il n'y a pas, est-il dit, de philosophie d'état, et une assez grande liberté doit être laissée au professeur à l'égard des doctrines qu'il enseigne. Or, laisser le professeur libre, c'est dire que l'on ne sait pas où est la vérité. La philosophie qui devrait être le lien et la raison d'être de tout le reste, manque complètement ; il n'y a pas lieu bien évidemment d'en faire un reproche aux rédacteurs des instructions.

150 LE KOUVE^ MYSTICISME

Si on n'a pas de doctrine philosophique h enseigner, c'est qu'il n'y en a pas actuellement qui s'impose par 3a valeur propre, par mode ou tradition. Sur ce point l'anarchie intellectuelle existe encore, mais on tâche au moins de remédier à l'anarchie morale et comme la morale ne peut rester debout, quoi qu'on en 5it autrefois prétendu, par sa propre force, on rétablit] usqu'à un certain point au nom de la morale ce que la métaphysique ne pouvait sauver. C'est, avec quelques différences, le système du criticisme. « Il ne peut donc y avoir pour un Etat, nous dit^ on, d'autre morale que la morale du devoir, ni d'autre philosophie que celle qui rend possible la morale du devoir. Toutes les controverses abstraites et épineuses de la philosophie et de la morale doivent céder devant ces considérations impérieuses et imposantes ; et, libres dans le domaine de la science pure, s'évanouir devant la nécessité pratique de former des hommes ». Il est possible que l'esprit scientifique pur ait été un peu effacé ici par les besoins de la pratique ; encore peut-on dire qu'il se montre dans la franchise avec laquelle la philosophie est présentée comme devant servir à l'établissement de la morale, ou

L*SSPRIT NOOVSAU 151

tout au moins le permettre, il y a de l'esprit scientifique dans cette manière de voir et de dire clairement que la morale doit remporter. Mais le désir d'informations nombreuses et sûres, ce besoin de savoir pour agir, ne le retrouvons-nous pas dans l'activité déployée depuis plusieurs années autour de cette question de l'instruction, dans la multiplicité des enquêtes, dans le grand nombre des travaux produits dont on s'efforce de tirer des lois générales sur lesquelles on fondera la doctrine qui, pour quelque temps sans doute, réunira et satisfera la majorité des intelligences ?

Ainsi le besoin de science et le besoin d'idéal nous paraissent être les deux principales tendances qui se retrouvent dans toutes les formes diverses de l'esprit nouveau. Le besoin de science n'est pas une nouveauté, il est emprunté à l'état psychologique qui a immédiatement précédé celui qui aujourd'hui se forme, le besoin d'idéal est plus ancien encore, éclipsé quelque temps, amoindri, non

disparu — il ne saurait Têtre — il se réveille aujourd'hui aussi vivace, semble-t-il, qu'il Ta jamais été ; une sorte de mysticisme scientifique parait en voie de formation et l'union de l'esprit scientifique et de Tesprit de foi, du besoin d'harmonie générale poussé jusqu'au mysticisme parait devoir être la marque distinctive de l'esprit nouveau.

Du reste, l'ensemble des tendances que j'ai signalées est encore incohérent. Les chercheurs, d'un domaine de la pensée à l'autre, s'ignorent souvent ; chacun d'entre eux n'a pas toujours conscience de ce qu'il porte en soi, et quelquefois, soit aveuglement sur sa propre pensée, soit illusion sur la pensée d'autrui, un homme repousse l'aide qu'un autre homme lui apporte. D'ailleurs, chacun n'avance pas en même temps sur le même point. Les uns gardent certaines parties de l'esprit régnant que les autres repoussent ; ceux-ci sont en avance sur leur temps par un côté et sont en retard par d'autres, en avance, par exemple, au point de vue esthétique, en retard au point de vue économique qu'ils ne comprennent pas ; ceux-là font exactement de même, mais en un sens opposé. D'autre part, les divers mouvements

l'bsprit nouvbau 153

qui composent le mouvement total n'ont pas commencé à la fois et ne sont pas également avancés. Des alliés naturels restent inconnus Tun à l'autre ou se combattent. Enfin, il ne faudrait pas se faire illusion sur le développement actuel des tendances dont la fusion, la coordination peut faire régner un état mental qui ressemblera peu à celui de la dernière génération. Si ces tendances apparaissent un peu isolées, chacune se maintenant à part des autres, il arrive qu'elles ne sont assez développées que chez quelques individualités, celles qui tiennent la tête et mèneront le mouvement. Sans doute, il paraît ,bien qu'un instinct profond dirige dans le même sens la masse des esprits, cependant leur mouvement n'est pas encore très visible. J'ai parlé tout à l'heure de la doctrine coopérative, de la généralité des vues, de l'extrême ambition théorique de quelquesuns de ses défenseurs ; je demandais un jour à un partisan actif de la coopération, s'il n'y avait pas quelque danger à mettre surtout en avant des théories générales, des avantages universels, mais abstraits, éloignés, et de paraître tenir relativement en petite estime les résultats un peu terre à terre, qu'il est

164 LB KOUy^AU MTftXieiAMB

possible d'obtenir immédiatement :Iq9 petites économies, les petites épargné^-! Il me répondit avec justesse qu'il fallait fjptrtifier U partie faible. Nous .ne manquerons jamais, disait-il à peu près, d'hommes qui s'intéreâsent à leurs propres affaires et qui soient sensibles à leur intérêt, il faut attirer aussi leur attention sur le but final et idéal sans lequel le mouvement avorterait. Je pense qu'il en est de même un peu partout. On me fera difficilement croire que les lecteurs assidus des poëtes décadents soient très nombreux en France et même que tous les lecteurs de Tolstoï éprouvent l'immense compassion pour les faibles et les déshérité^ de la société ou de la nature qu'ils auraient pu puiser dans les œuvres du grand auteur russe.

Mais ceci n'est pas pour nous faire revenir sur ce que nous avons dit. D'abord, iquand nous parlons d'un esprit, assurément nous n'entendons pas que cet esprit existe et surtout soit conscient et développé chez tout le monde. Si l'esprit positif et scientifique, individualiste et irréligieux a régné un moment, cela ne veut pas dire qu'il n'y eût plus de rêveurs, de socialistes ou de croyants.

L*BSPRIT NOOVSAU 1S5

cela veut dire simplement que cet esprit était celui des hommes détalent, des initiateurs les plus écoutés, les plus suivis, et surtout que Torientation générale des âmes et, par. suite, des actes individuels ou sociaux se faisait en ce sens. De même, il reste et il restera toujours des sceptiques, des gens d'un bon sens terre à terre et des matérialistes convaincus, mais il me semble que Torientation générale change. Les raisons je n'ai pu les trouver que chez les écrivains et les hommes en vue, mais ces écrivains n'écriraient pas ainsi ou n'écriraient plus, ces hommes n'agiraient pas comme ils le font s'ils ne se sentaient pas soutenus par la foule qui les voit, les lit ou les écoute. Une tendance de portée sociale ne se manifeste pas chez une seule personne ; le plus souvent, si elle existe à l'état conscient chez un homme, c'est qu'elle existe à l'état inconscient, à l'état latent, à l'état partiel, chez plusieurs milliers d'autres.

Et chez ces autres, l'imitation la développe bientôt. M. Tarde nous a montré récemment quelle était la puissance de ce procédé social. Sans doute, il faut que le terrain soit préparé pour qu'elle puisse agir. On pourrait

faire indéfiniment des opérations algébriques chez un peuple qui n'a pu s'élever à compter plus loin que dix sans être réellement imité, mais, dans une société préparée, l'acte initiateur des hommes détalent qui formulent les premiers une idée, qui expriment un sentiment, est bien l'étincelle qui met le feu aux poudres. En même temps que l'imitation se produit une sorte d'accommodation spontanée qui adapte aux nouvelles idées ceux mêmes qui les ignorent et ceux mêmes qui les combattent, ceci est un fait social dont l'importance ne saurait être estimée trop haut. Il ne faut pas non plus exagérer la distance qui sépare les hommes, le savant de l'artiste, le socialiste du poëte.

D'un monde à l'autre, les passages sont nombreux , outre l'accord spontané qui provient de la ressemblance des conditions sociales générales auxquelles les uns et les autres sont soumis, il se produit des rapprochements individuels, des influences souvent inaperçues mais réelles, qui régularisent les actions et permettent à l'imitation de passer d'une partie à l'autre de la société, et qui laissent se produire les généralisations et les coordinations des sentiments, des désirs, des

L*I8PR1T KODYBAU 157

idées qui se manifestent isolémeilt et que les nombreux points de contact déterminés par notre mode de groupement social rapprocheront facilement pourvu que les conditions sociales soient favorables et qu'il se trouve quelques hommes supérieurs pour trouver la parole décisive, le mot excitateur, pour faire jaillir l'étincelle.

Ces conditions, nous les avons indiquées,

c'est l'état d'esprit dominant pendant la seconde moitié du XIX® siècle, la persistance des tendances froissées, la force de quelquesunes d'entre elles et de quelques-unes aussi de celles que les circonstances, l'aveuglement de quelques hommes, Timprévoyance ou l'étroitesse de quelques autres leur avaient opposées. Les esprits initiateurs, nous en avons vu un grand nombre, les paroles prononcées, nous en avons rappelé plusieurs, et partout elles convergeaient vers des résultats généraux sensiblement concordants, le succès possible de ces paroles enfin, nous Tavons entrevu, nous l'avons aperçu clairement dans la vogue de certains ouvrages, dans la force et la diffusion de certains courants d'idées et de désirs, dans la nature des luttes et des discussions

provoquées. Il semble donc bien que le nouvel esprit qui se forme soit en bonne voie pour se développer, s'organiser, croître et dominer à son tour, il paraît devoir ê^re une sorte de synthèse de science spéculative et de foi active, de besoin de savoir et de besoin d'aimer, de respecter et de craindre, du sentiment aussi de la nécessité d'ignorer encore de vastes parties de l'univers , sentiment à la fois de désir et de trouble, d'anxiété et de crainte devant cet immense inconnu qui nous entoure. Parmi les tendances qu'il devra unir, les unes sont empruntées à l'esprit dominant pendant la période intellectuelle précédente, d'autres au contraire remontent à des périodes plus éloignées et avaient été plus ou moins opprimées depuis.

Le contraste, en sociologie, est complexe, et, lorsqu'il s'agit d'esprits en évolution, l'état nouveau est, non pas une simple réaction, mais une combinaison de réactions diverses, d'actions qui se continuent, de nouveaux sentiments et de nouvelles idées aboutissant à un composé plus riche et mieux systématisé.

Page 1