‹ Le nouveau mysticismeChapitre 9 sur 12 · L*ESPRIT NOUVEAU · texte numérisé non relu

L*ESPRIT NOUVEAU

gieuse émotion, enlisant à vingt ans, pour la première fois, les Premiers Principes, Mais ces émotions sont rares, ne pouvant s'éveiller chez tous ; elles sont aussi peu durables et ici nous touchons aux deux grands défauts théoriques du système : un manque de certitude, une trop grande clarté. L'impression première ne peut durer : on a cru que Ton allait trouver le secret des choses, on a vu surtout la forme d'un esprit, qui, si grand qu'il soit, ne contient pas le monde, on aperçoit les côtés faibles des théories, les erreurs du système ; à moins d'être aveuglé par la foi, on reste un admirateur sans être un disciple, et ce que l'on garde de la doctrine est bien peu en comparaison de ce qu'on exigeait d'ell-e. D'un autre côté une formule, même la formule de l'évolution, est bien faible pour exprimer l'univers entier, et bien précise pour donner une idée de ce que nous en connaissons et surtout de ce que nous n'en connaissons pas. Comme nous sentons en nous des d^irs inassouvis, des forces inemployées, nous en concluons volontiers, quoique imprudemment, qu'il y a dans l'univers quelque chose qui doit satisfaire ces désirs, qui doit dégager ces forces, et ce quelque chose nous

reste caché. Tout au moins nous nous sentons environnés d'un inconnu immense où nous demandons au moins qu'on nous réserve un accès. L'évolutionnisme comme le positivisme a fermé le passage. Littré a parlé éloquemment de V « Océan pour lequel nous n'avons ni barque ni voile », et Spencer a fait sa théorie de Flnconnaissable par laquelle en somme il nous déclare incapables de rien savoir de ce qui n'entre pas dans sa formule philosophique. Il y a maintenant une forte tendance à réagir contre cet agnoticisme, et parmi ceux qui Font attaqué avec le plus de vivacité, et, à mon sens, avec le plus de justesse, je citerai M. de Roberty. En somme le problème de l'Inconnaissable est un problème mal posé, comme la plupart des problèmes que l'on voudra résoudre avant le temps: Une doctrine philosophique si large qu'on veuille la faire, sera certainement trop étroite unjour pour peu qu'on veuille la préciser et surtout la fermer ; la prétention de déterminer l'Inconnaissable n'est pas moins grande ni plus justifiée que celle d'embrasser dans une vaste synthèse tout ce qui peut être connu. Pour toutes ces raisons l'évolutionnisme devait, tout en laissant de grandes

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idées, se montrer impuissant à suffire à la direction des esprits. Si le succès des Premiers Principes et des Principes de T^sychologie ne s'est pas étendu complètement aux Principes de sociologie et à la partie parue de la Morale, c'est aux défauts pratiques du système qu'il faut l'attribuer sans doute, mais aussi à son insuffisance théorique.

A côté de l'évolutionnisme et du positivisme, contre eux, une autre doctrine s'est élevée, le néo-criticisme ; elle aussi a eu son influence, elle la conserve encore en grande partie, je pense, bien que la Revue qui la présentait au public ait cessé de paraître. Une part de son succès revient sans nul doute à la vigueur d'esprit, à la force d'analyse et de raisonnement de M. Renouvier, au talent d'exposition, à la rectitude de M. Pillon ; une part importante est due aussi à ce qu'elle a essayé de réaliser la synthèse de l'homme et du monde en donnant à l'homme le rôle prépondérant. Pour elle tout se ramène à l'esprit, l'esprit impose ses lois au monde ; par la théorie de la croyance libre comme par celle de la volonté libre, on peut presque dire que l'esprit fait le monde, il le crée en quelque sorte en croyant et en agissant. Si, en com-

battant le culte exclusif de la science mal comprise d'après eux, les criticistes allaient contre un courant puissant, ils s'aidaient de» forces de réaction dont nous avons signalé la nature et par l'importance donnée à la morale, par la lutte quHls entreprenaient d'un autre côté contre le catholicisme, par leurs doctrines politiques, ils répondaient à des besoins intellectuels ou affectifs très divers plus ou moins sentis, plus ou moins intenses, mais réels et puissants, et, si sur quelques points ils étaient en opposition avec les tendances dominantes, par beaucoup d'autres ils étaient pleinement d'accord avec elles. Une de leurs erreurs, a peut-être été de s'allier trop étroitement, à un moment donné avec une religion positive, un certain excès d'individualisme a pu nuire aussi au développement de la théorie, mais une des faiblesses de la doctrine, c'est certainement la difficulté de soutenir et de faire vivre la théorie du libre arbitre et surtout les conséquences qu'on a cru pouvoir en tirer et qu'il est encore plus malaisé de répandre dans la foule que de défendre devant les philosophes.

Il faut citer encore, comme témoignant de tendances intellectuelles bien vivantes, les

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travaux de M. Fouillée et de M. Guyau.

M. Fouillée a critiqué avec sévérité, et souvent avec justice, les principaux systèmes de morale, il a essayé de réunir l'idéalisme et le naturalisme, le déterminisme et la liberté, et par sa philosophie des idées-forces, de nous rendre la théorie de révolution plus sympathique, si je puis dire, en rapprochant la nature de Tesprit. Guyau avait cherché des équivalents destinés à remplacer d'antiques erreurs tout en tenant compte des besoins qu'elles avaient satisfaits, et sans doute développés ou créés quelquefois. Il a cherché ainsi à suppléer aux croyances qu'il rejetait, sur l'obligation morale, sur la sanction, puis à la religion elle-même, dans un beau livre qui mérite de rester comme le témoignage des doutes, des négations et des croyances, des aspirations d'un esprit supérieur en qui ont pris conscience bien des tendances contemporaines. Guyau réunissait en effet quelquesuns des plus beaux et des meilleurs côtés du mouvement intellectuel le plus récent, il savait la valeur de l'esprit scientifique et que tout ce qu'on essaiera dorénavant de fonder sans lui sera caduc, il savait aussi que la science ne sait pas tout et qu'il faut à la fois respecter les

anciens abris qui tiennent encore, et en construire à la hâte de nouveaux, pas aussi solides qu'on le voudrait pour ceux dont les anciennes croyances se sont écroulées ; pardessus tout on remarquait dans ses écrits cette générosité de sentiments, cette chaleur de cœur, ce besoin d'union et d'harmonie qui lui ont fait de beaucoup de ses lecteurs autant d'amis inconnus. Son irréligion était plus religieuse en un sens que la plupart des doctrines qu'il combattait. Son œuvre reste inachevée, et sa mort est un grand dommage, il était je crois, dans la bonne voie. L'association, Guyau y voyait, ajuste titre, la raison d'être des religions ; c'est à elle aussi qu'il s'adressait pour les remplacer. Mais où trouver un lien d'association capable de tenir la place des vieilles croyances humaines, répandues dans chacune des âmes qui composent notre société les formant et les animant comme le sang, — un sang parfois usé, pauvre, ou malsain — apporté à chacune des cellules de notre corps leur donne la vie et l'activité ?

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La littérature, plus encore que la philosophie, permet sans doute de voir avec précision un ensemble de désirs et d'idées qui commence à se dégager. Avant de produire des théories ou de servir à en faire naître, les sentiments se manifestent d'une autre manière par le succès d'un livre, par l'apparition d'un roman, d'un article, d'une pièce de théâtre, où un écrivain a condensé le résultat de ses observations, de ses réflexions, de ses impressions inconscientes. Nous avons eu depuis quelques années plusieurs faits importants dans cet ordre d'idées.

Le premier ou l'un des premiers a été le succès du roman russe, la célébrité subitement acquise aux noms de Tolstoï et de Dostoiewski assez inconnus encore parmi nous.

On en avait déjà parlé ; j'ai retrouvé depuis, en parcourant d'anciennes revues, des articles sur eux qui ont, à l'époque où ils parurent, passé à peu près inaperçus. Le succès éclata après les articles de M. de Vogue dans la Revue des Deux Mondes. Les romanciers russes avaient trouvé l'introducteur qu'il leur fallait.

un écrivain éloquent et profond, et un représentant éminent de Pesprit nouveau, comprenant le positivisme de la science et épris du mysticisme de la foi, naturaliste et idéaliste par ses goûts littéraires. Les lecteurs français lurent les ouvrages qu'on leur recommandait si bien; après avoir lu, ils relurent et firent lire autour d'eux, ils avaient trouvé dans les auteurs russes les qualités de précision, d'analyse psychologique, de réalisme, qu'ils aimaient dans leurs contemporains, et en môme temps, quelque chose d'étrange, de mystérieux, de raffiné et de primitif à la fois, qui les charmait par sa nouveauté et sa saveur exotique, accessible pourtant à nos sens, assez exercés à apprécier le rare et le nouveau. Par-dessus tout peut-être, en mettant à part le grand talent, le génie si l'on veut de Dostoiewski et de Tolstoï, furent-ils séduits par l'allure philosophique et générale de l'inspiration et plus encore par cette sorte de mysticisme surhumain ou humain dont sont imbues les principales œuvres des deux romanciers, par cette religion de la douleur de l'homme si profondément exprimée par eux. Le mot de Raskolnikoff à Sonia : « Ce n'est pas devant toi que je me prosterne, c'est

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devant toute la souffrance de Thumanité », ce mot qui nous transportait si loin du naturalisme pessimiste, misanthropique avec Flaubert, brutal et puissant avec M. Zola, inepte avec d'autres, répondait à des désirs latents, à un sentiment de solidarité assez longtemps mal satisfait et dont nous trouverons ailleurs des manifestations.

Il est assez curieux de comparer l'accueil fait aux romans russes et Taccueil fait à ce que Ton a appelé le naturalisme anglais.

George Elliot est, elle aussi, un grand romancier, ses œuvres ont été beaucoup lues en France; toutefois, elles n'ont pas donné lieu à un mouvement intellectuel marqué, brusque et fort comme celui qui a accompagné le succès des romanciers russes. C'est avec raison, toutefois, que M. Brunetiôre a réclamé pour elle une partie de l'admiration émue qui, à un certain moment, allait surtout à ces derniers ; il faisait remarquer justement le caractère de sympathie dont est empreint le roman anglais et le mettait en opposition avec le naturalisme français. Mais des raisons sérieuses semblent expliquer et justifier dans une large mesure la préférence accordée aux Russes. Pour écarter lesj considérations

secondaires, la sympathie, le sentiment de solidarité, Thumanité, paraissent s'appuyer chez eux sur des raisons plus philosophiques, plus religieuses, plus profondes et surtout peut-être senties avec plus de force, ou exprimées avec un sentiment plus douloureux, et qui, par cela même, devait paraître plus puissant.

Plusieurs œuvres de genres très divers, et de tendances différentes sont aussi des « signes du temps ». Tels sont les écrits de Villiers de llsle-Adam, Axel, r Eve future y œuvres d'un talent étrange où se mêlent comme dans Edgard Poë, très estimé d'ailleurs aujourd'hui, une sorte de mysticisme un peu indécis et une précision scientifique très voulue et parfois inquiétante avec un penchant vers* l'occultisme ; tels sont encore les romans de M. Joséphin Péladan qui analyse, dans un style souvent magnifique, avec une grande abondance d'idées, les mœurs de ce qu'il appelle la décadence latine, et se réclame à la fois du catholicisme et des sciences occultes ; les œuvres de M. Edouard Rod, principalement le Sens de la vie, et enfin un roman dont le succès a retenti jusqu'à l'Académie des sciences morales et politiques, le

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