CHAPITRE V
Le palais de l'Industrie. — Noms inscrits sur su frise. — Exposition universelle. — La maison du prince Napoléon-JerGme.
Au milieu de toutes ces améliorations, on pouvait croire que les Champs-Elysées allaient disparaître, tant ils étaient resserrés entre des bâtisses de plus en plus multipliées : la construction du palais de l'Industrie vint encore rétrécir l'espace réservé à la verdure. Le 27 mars 1852, Louis-Napoléon , président de la République française, considérant qu'il n'existe à Paris aucun édifice propre aux expositions publiques qui puisse répondre à ce qu'exigeraient le sentiment national, les magnificences de l'art et les développements de l'industrie ; considérant que le caractère temporaire des constructions qui, jusqu'à présent, ont été affectées aux expositions, est peu digne de la grandeur de la France; sur le rapport du ministre de l'Intérieur, décrète :
Art. 1". Un édifice destiné à recevoir les expositions natio-
Le bal Mabile.
nales et pouvant servir aux cérémonies publiques et aux fêtes civiles et militaires, sera construit d'après le système du palais de Cristal de Londres et établi dans le grand carré des Champs- Elysées.
Art. 2. Le ministre de l'Intérieur est chargé de faire étudier le projet énoncé dans l'art. 1er, et de nous proposer, d'accord avec la ville de Paris, les moyens les plus propres à arriver à une prompte et économique exécution.
Le bâtiment fut immédiatement commencé sous la direction de l'architecte Viel ; il est entièrement en pierre, en fer et en verre, et couvre une superficie de 32,062 mètres ; on y compte ■408 fenêtres ; on y a employé 822,000 mètres de pierre de taille, sans compter la pierre meulière, et le béton ; 4,500 tonnes de fonte à 1,000 kilogrammes chacune, 3,000 tonnes de fer et 33,000 mètres carrés de verre dépoli.
La porte principale s'ouvre sous une arcade immense, dans un avant-corps orné, de chaque coté, de colonnes corinthiennes et surmonté d'un attique que couronne la statue colossale de la France. Cet avant-corps, qui se détache en saillie du reste du monument, est dessiné dans les plus larges proportions. Son ornementation se compose de huit médaillons de grands hommes, de deux groupes de génies soutenant les armes impériales, d'un relief qui occupe toute la longueur de l'attique, de deux Renommées dans les tympans, et d'une statue colossale de la France distribuant des couronnes d'or à l'Art et à l'Industrie assis à ses pieds.
Le groupe est de M. Regnault, les enfants et les Renommées sont de Diéboldt, la frise de Desbœufs; enfin Victor Vilain, sous la voûte, a sculpté un aigle de quatre mètres d'envergure avec quatre femmes représentant la Gloire et l'Abondance, les Arts et l'Industrie.
Sur la frise qui règne autour du palais et des quatre pavillons dont 11 est flanqué aux angles, sont gravés en lettres d'or
des noms de savants, de philosophes, d'artistes, de mathématiciens, d'industriels, d'économistes, d'hommes qui à divers titres ont mérité l'estime et la reconnaissance du genre humain. Tels sont Erwin de Steinbach, architecte de la cathédrale de Strasbourg; Rlaise Pascal; Denis Papin qui fit des expériences sur l'application de la vapeur comme force motrice ; François Arago ; Richard Lenoir qui introduisit en France les filatures de coton; Georges Cuvier; le chimiste llumpbray Davy, le médecin Galvani, l'horloger Janvier; Pinson, inventeur du modelage en cire coloriée pour les pièces académiques; les économistes Ricardo et Adam Smith; l'horticulteur Thouin , l'ornemaniste Roule. C'est une galerie des plus intéressantes où l'on a placé des hommes de tout les temps et de tout les pays. Elle remonte môme, à l'antiquité , à laquelle elle a emprunté les noms d'Apelles, d'Archimède, de Pythagore.
Le palais fut inauguré par une exposition universelle des produits agricoles et industriels, et qui fut ouverte le I" mai 1855, et close le 30 septembre suivant. Toutes les nations répondirent à l'appel avec tant d'empressement que le bâtiment de l'exposition se trouva insuffisant ; on y réunit un panorama que M. Langlois avait fait construire, et une annexe fut établie sur une longueur de 1,200 mètres le long du Cours-la-Reine. Une enceinte de 22,087 mètres carrés fut en outre réservée aux objets d'un grand volume ou modèles de construction, et un hangar de 1,500 mètres carrés abrita les voitures ou les machines agricoles.
Depuis cette époque, le palais a servi à. l'exposition des beaux-arts, des fêtes, à des exhibitions particulières, mais, sauf dans les grandes circonstances, il reste désert et improductif. Aussi était-il illusoire d'en faire l'objet d'une, spéculation. Le gouvernement a pris le parti de l'acquérir, et nous doutons que les actionnaires aient été fichés de le lui abandonner. A
L'ELYSÉE
La grande avenue des Champs-Elysées.
l'ouest du palais de l'Industrie s'élève un nouveau panorama qui occupe une surface de 1,750 mètres carrés. Sur l'immense toile qui en garnit l'intérieur, trente artistes ont travaillé pendant près d'une année à représenter la prise de Sébastopol. M. Langlois, qui a dirigé leurs travaux, a passé trois ans en Crimée, et son œuvre est le résultat d'études consciencieuses et assidues.
De la place de la Concorde à l'allée d'Antin, entre la Seine et la grande avenue, les Champs-Elysées ont été transformés en jardin anglais. De l'allée d'Antin à l'ancien chemin de ronde, des maisons continuent à s'élever. Le Jardin d'Hiver, dont les frais excédaient les recettes, a disparu pour faire place à une rue nouvelle, qui s'intitule rue de Marignan.
Des hôtels princiers font pendant à ceux du quartier Beaujon.
Ceux de M™c de Montijo , de M. Emile de Girardin, sont contruits sur l'emplacement de jardins paysagers formés au xvme siècle par M. de Jansen, et possédés jusqu'à la Révolution par la comtesse de Marheuf.
Le prince Napoléon Jérôme a fait bâtir dans la rue Montaigne une maison qui n'est pas une des moindres curiosités de ces parages. Elle a été inaugurée le 14 février 1860, par une fête dans laquelle on a joué une comédie de M. Emile Augier, en présence de l'Empereur et de l'Impératrice. « La maison nouvelle, dit M. Edouard Fournier, est une vraie maison pompéienne, sortie toute neuve de ses cendres. Elle a été construite et ornée, avec le goût le plus fin et le plus grand tact archéologique, d'après les merveilleux débris exhumés de la cité fossile. Les reconstructions faites par l'architecte-antiquaire Mazois, au commencement de ce siècle, et par l'auteur des Pompeïana, M. Gell, ont servi de modèle. On se croirait dans une maison de la rue du Forum ou de la rue des Tombeaux, chez Salluste ou chez Pansa, chez le poète tragique ou bien
encore chez Diomède. Voici le prolyrum, sorte de corridor qui suivait la porte d'entrée. Sur le seuil est écrit le salut hospitalier salve, et l'inscription bonne conseillère : Cave canem (prends garde au chien).
« L'on pénètre, de là, dans l'atrium, au milieu duquel se trouve un bassin {cavœdium), et qui est entouré de colonnes supportant le toit ouvert de l'impluvium. Le jardin (xystus) vient ensuite, rattaché, à l'atrium par le large passage appelé tablinum : les diverses salles, notamment les triclinia ( salles à manger), y prennent leur entrée. Toutes sont meublées et décorées à l'antique avec un goût et un soin dignes du reste. C'est exquis de délicatesse archaïque ; et puisqu'il n'est pas une maison de la ville inhumée qui n'ait fourni là quelque détail à imiter, quelque peinture à reproduire, on peut dire que cette villa du prince, résumant ce que la gracieuse sœur d'Herculanum a de plus charmant et de plus précieux, est, comme eussent dit les Grecs , une sorte de Panthéon pompéien.
« Une foule de débris rappelant le théâtre : des masques , des mosaïques, dont une représente une répétition dramatique et l'autre une. scène comique, ont été trouvés à Pompéi , et sont un indice du goût que professaient les habitants pour les jeux scéniques. Il était donc intelligent, puisqu'on ressuscitait la ville morte, de la faire revivre au milieu d'une de ces joies du théâtre qui semblent l'avoir si souvent animée. La Comédie-Française fut invitée par le prince à venir représenter au milieu de cette jeune antiquité quelque pièce d'accord avec son archaïsme. Le Joueur de flûte, de M. Emile Augier, qu'on n'a pas joué depuis neuf ans environ, fut la comédie choisie.
« Voici l'affiche qui fut. placardée sur les brillantes murailles et dont chaque spectateur seçut une copie, en lettres rouges sur papier glacé :