CHAPITRE IV
Fête du 39 juillet 1844. — Les Champs-Elysées. — Le Cours-ln- Reine. — Le café des Ambassadeurs. — Les Cosaques aux Champs- Elysées. — Le quartier de François 1er. — Les Mystères de Pttrix. — Cession des Champs - Élysées a la ville. — Le bal Mabile. — Le Châteuu-des-Fleuis.
Aux fêtes de juillet 1844, faillit se renouveler sur la place de la Concorde la catastrophe de 1770. Le feu d'artifice avait été. tiré devant la Chambre des députés; les spectateurs, en se retirant, rencontrèrent un courant opposé qui s'acheminait vers les Champs-Elysées pour jouir du coup d'ceil des illuminations. Le choc fut terrible; plusieurs personnes périrent étouffées ou furent transportées mourantes, soit dans les galeries de l'hôtel de la Marine, soit à l'ambassade turque, qui était alors à l'entrée de l'avenue Gabriel, soit au corps de garde du pavillon Perronet, détruit depuis. Des gardes municipaux arrachèrent des femmes à la mort en les enlevant de terre et en les plaçant sur la croupe de leurs chevaux. Le lendemain, 30 juillet, le sol était çà et la maculé de taches de sang, et jonché de lambeaux d'étoffes, de bonnets, de souliers, d'épaves de toute sorte.
Ce désastre a contribué sans doute à décider la suppression des fossés. En même temps on a complètement remanié les abords des Champs-Elysées. Cette promenade, dont la grande avenue est le rendez-vous des équipages et dont les bas-côtés sont fréquentés dans les beaux jours par une afïluence sans cesse renouvelée, n'a pas plus d'un siècle d'existence. En 1028, Marie de Médicis fit planter sur les bords de la Seine des allées qu'on appela le Cours-la-Rcine. Elles étaient bordées par des fossés garnis en pierre, où les vilains allaient jouer au cochonnet, tandis qu'un public aristocratique se promenait sous les ormeaux. Au nord et à l'ouest s'étendaient des champs, des jardins, avec quelques rares chaumières.
Le '27 novembre 1743, le duc d'Antin, surintendant des bâtiments du roi, fit replanter le Cours-la-Reine, auquel, en
1705, on ajouta le grand Cours, séparé en deux par la route de Neuilly, orné de sable, de verdure et de petits cafés, et aboutissant, vis-à-vis la rue de Chaillot, à une route sablonneuse resserrée entre deux berges. Des carrés avaient été ménagés pour les amateurs de barres, de jeu de paume ou de boules. Les écoliers y venaient le dimanche, et quelques promeneurs s'y aventuraient lorsque le soleil avait suffisamment desséché le sol. Toutefois, les Champs-Elysées furent longtemps mal entretenus. Du coté des jardins du faubourg Saint-Honoré, ils n'offraient que de petites allées malpropres et marécageuses, par le peu d'écoulement qu'elles offraient aux eaux de pluie. Au milieu d'un terrain bas s'élevaient trois petits cafés, formant un triangle, dont celui qui occupait le sommet, construit d'après un plan de J.-J. Rousseau, avait pris le nom de Café des Ambassadeurs, parce qu'on destinait alors l'hôtel Crillon au logements des diplomates étrangers. Il n'y avait d'autre chemin que par la grande avenue, ou qu'un passage étroit et malpropre à droite et à gauche du pavillon Perronet. Plusieurs baraques et même des caves mal fermées déshonoraient par leur présence ce petit café.
La grande division de gauche offrait d'abord quelques baraques comme celle de droite, et des cafés ou cabarets à bière, fréquentés par des femmes publiques et des hommes qui cherchaient à se soustraire aux regards de la police. On entrait ensuite dans le grand carré, à l'extrémité duquel se trouvaient un grand terrain planté d'arbres; l'allée d'Antin et celle des Veines, séparées l'une de l'autre par des marais. Cette dernière allée était la promenade solitaire des veuves, que la coutume obligeait à se dérober aux regards dans les premiers temps de leur deuil. Une loi du 27 novembre 1792 réunit les Champs-Elysées au domaine national. Sous la République, le 11 brumaire 'an n (1er novembre 1793), un décret de la Convention ordonna que l'on conserverait au centre du rondpoint un mausolée de verdure élevé à la mémoire de Lepelletier et de Marat.
Le Directoire fit élargir la grande avenue, placer sur leurs socles les chevaux de Marly, abattre des baraques et combler quelques souterrains. La route, depuis la rue de Chaillot jusqu'à la barrière de l'Étoile, fut améliorée , par l'aplanissement, l'exhaussement, ou la coupure des terres latérales qui l'obstruaient.
Ces embellissements et les fêtes données aux Parisiens par Napoléon, les accoutumèrent à venir se promener et se divertir aux Champs-Elysées. Alors d'élégants édifices furent construits, depuis la droite du rond-point jusqu'à la rue d'Angoulême; de grands terrains, situés derrière les maisons, furent comblés. Les anciens cafés, particulièrement celui des Ambassadeurs, reçurent de nouvelles décorations, et plusieurs restaurants offrirent aux gastronomes des jouissances presque comparables à celles qu'on trouvait au Palais-Royal. Les jeux s'y multiplièrent, et un corps de garde y maintint la police pendant le jour et la sûreté pendant la nuit. Auparavant , comme nous l'avons dit, cette promenade était dédaignée, délaissée; mais à l'époque dont nous parlons, elle se remplit les dimanches et fêtes, non-seulement des habitants du voisinage, mais de ceux de tous les autres quartiers de la capitale, principalement du faubourg Saint- Germain, auquel le pont de Louis XVI donnait la facilité de s'y rendre sans faire un trop long circuit, ou sans s'exposer au danger du passage en bateau.
Mais voici que les Champs-Elysées vont aussi éprouver les ravages des armées étrangères. Les Cosaques du Don, en 181 i, y bivouaquent comme en pays ennemi; leurs chevaux dévorent la tendre écorce des jeunes arbres; les barbares creusent le terrain pour y dresser leurs tentes ou pour allumer leur feu. Plus de gazon, plus de jeux; de toutes parts l'image de la guerre et l'insolence du vainqueur épouvantent le petit nombre de promeneurs, attirés par un spectacle si nouveau.
En 1815, les Anglais s'emparèrent, pour leurs bivouacs, de la partie que les Russes avaient laissée intacte : mêmes dégradations; de manière qu'aucun arbre n'échappa à la voracité de leurs chevaux, à leur rage de détruire, aucune allée à leurs pioches.
Mais, comme les Champs-Elysées étaient destinés à être le théâtre des grands spectacles comme celui des fêtes publiques, les Parisiens y jouirent, en 1814, de l'imposante revue de la garde impériale russe, et en 1815, de celle des troupes anglaises et prussiennes.
L'ELYSEE
Louis XVIII, frappé des dégâts qui avaient eu lieu dans cette belle promenade, entreprit, en 1817, de la réparer et même de l'embellir. Après avoir fait abattre les arbres que les chevaux de l'ennemi avaient dépouillés de leur écorce, il fit élargir plusieurs allées, et'.re autres celle qui s'étend le long des jardins situés sur les derrières des maisons du faubourg Saint- Honoré. Cette allée, naguère si fangeuse, si malpropre, devint une belle chaussée bordée de barrières, pour l'usage des voitures suspendues, et s'étendit, en formant un demi-cercle devant le jardin de l'Élysée-Bourbon jusqu'à celle de Marigny, pour se réunir à une autre chaussée non moins large, qui , a son extrémité, alla se joindre à la grande avenue.
Outre ces allées, de larges avenues furent pratiquées du même côté, pour favoriser la circulation de l'air et celle du peuple, les jours de réjouissances publiques.
Au sud de la grande avenue, d'autres travaux non moins utiles furent exécutés. L'enceinte du grand carré fut élargie et bordée, sur chacun de ses côtés, d'un rang de marronniers; plusieurs arbres furent abattus pour découvrir aux regards des promeneurs la superbe façade de l'hôtel des Invalides. L'allée parallèle à la grande route, du côté de l'eau, qui naguère restait couverte de gazon, fut aussi ouverte aux voitures suspendues.
Eu vertu d'une ordonnance royale de 1823, une compagnie représentée par M. Constantin fut autorisée à créer un nouveau quartier entre la grande avenue , la Seine , l'allée des Veuves et l'allée d'Antin. On y amena de Moret une maison dont les délicates sculptures sont de Jean Goujon, et dont la travée centrale porte les médaillons de la reine Marguerite, de Diane de Poitiers, d'Anne de Bretagne, de Louis XII, de Henri II et de François II.
Les premières rues ouvertes prirent les noms de Bayard et de Jean Goujon, et la place celui de François Ier. Ces parages désolés commencèrent à se peupler; néanmoins on y voyait encore des repaires tel que celui qu'a décrit Eugène Sue dans les Mystères de Paris.
« Un escalier creusé dans la terre humide et grasse conduisait au fond de cette espèce de large fossé ; à l'un de ses pans, coupés à pic, s'adossait une masure basse, sordide, lézardée; son toit, recouvert de tuiles moussues, s'élevait à peine au niveau du sol. Deux ou trois huttes en plauches vermoulues, servant de cellier, de hangar, de cabanes à lapins, faisaient suite à ce misérable bouge.
« Une allée très-étroite, traversant le fossé dans sa longueur, conduisait de l'escalier à la porte de la maison ; le reste du terrain disparaissait sous un berceau de treillage qui abritait deux rangées de tables grossières plantées dans le sol.
« Le vent faisait tristement gémir sur ses gonds une méchante plaque de tôle; l'enseigne se balançait à un poteau dressé au-dessus de cet antre, véritable terrier humain. »
Décrivant ensuite l'intérieur, Eugène Sue nous le montre meublé d'un comptoir, d'un billard éclopé, de tables et de chaises de jardin , dont la peinture verte est effacée ; deux croisées étroites, aux carreaux fêlés, couvertes de toiles d'araignée, éclairent à peine ces pierres, ces murailles verdàtres, salpêtrées par l'humidité.
Ce tableau n'est nullement exagéré; pour régénérer les Champs-Elysées, il fallait qu'ils cessassent d'appartenir à l'État, dont le temps était absorbé par de trop nombreuses préoccupations. Le comte Chabrol rédigea un mémoire dans ce sens, et une loi, à la date du 20 août 1828, concéda à la ville de Paris, à titre de propriété, la place Louis XVI et la promenade dite des Champs-Elysées, y compris les constructions dont la propriété appartenait à l'État , et à l'exception des deux fossés de la place Louis XVI qui bordaient le jardin des Tuileries. Ladite concession était faite à la charge par la ville de Paris : 1° de pourvoir aux frais de surveillance et d'entretien des lieux ci-dessus désignés ; 2° d'y faire dans un délai de cinq ans des travaux d'embellissement jusqu'à concurrence d'une somme de 2,230,000 fr. au moins ; 3° de conserver leur destination actuelle aux terrains concédés, lesquels ne pourraient être aliénés en tout ou en partie.
Dès lors les Champs-Elysées Jurent transfigurés; des fontaines s'élevèrent entre les quinconces ; des cafés élégants remplacèrent les masures informes ; on vit des habitants dans le quartier François Ier, où logea longtemps Victor Hugo. A l'extrémité de la grande avenue, sur l'emplacement des jardins de Beaujon et de Marbeuf, s'ouvrirent des rues nouvelles; un
cirque spacieux, dont l'avant-corps est surmonté d'une gracieuse amazone de Pradier, fut édifié dans le carré de Marigny, par M. Hittorf. Chaque soir, pendant la belle saison, le public fut attiré et retenu aux Champs-Elysées par des spectacles, des concerts, des bals publics. En 1840, Manille, maître de danse qui donnait à l'hôtel d'Aligre, rue Saint-Honoré, d'excellentes leçons à un grand nombre d'élèves, fonda l'établissement chorégraphique qui a illustré son nom. Quoique avec moins de luxe, il fut dès le principe à peu près tel que nous le connais*sons. « Arrivé au rond-point des Champs-Elysées, dit un écrivain du temps, prenez l'allée des Veuves qui s'ouvre à votre gauche ; au bout de trente pas vous apercevrez à votre droite la porte illuminée d'un bal public, où glissent, comme des . ombres, des femmes sans cavaliers; elles reviendront pour la plupart, mieux accompagnées. Peut-être vous déciderez-vous à prendre le même chemin qu'elles ; vous suivrez alors une longue galerie tapissée de plantes grimpantes, éclairée au gaz ; puis le jardin s'ouvrira devant vous. Au centre, un kiosque élégant, une espèce de pavillon chinois abrite l'orchestre; cette construction légère est entourée à distance par un cercle de palmiers factices; leurs feuilles vertes retombent comme des panaches et tiennent suspendus des globes de gaz. Plus loin, dans le clair-obscur, s'étendent de véritables bosquets, et des arbres naturels frémissent eu ombrageant des tables près desquelles chacun peut offrir le petit verre et le cigare à la dame éphémère de ses pensées. Un jeu de bague toujours en mouvement vous laisse le choix du cheval de bois ou de la gondole. Un vaste hangar sert de refuge au bal en cas de pluie. »
Le Jardin Mabile est resté le temple de la chorégraphie parisienne. Les célébrités de cette danse demi-sauvage accompagnée de gestes, de contorsions, de trémoussements, y brillèrent sous des pseudonymes, sans que le public ait jamais su leurs véritables noms. C'était Chicard, honnête négociant de la rue Quincampoix, dont la pantomime expressive, la voix tonnante, l'infatigable agilité, auraient entraîné dans les rondes les plus folles les êtres les plus flegmatiques; c'était Pritchard, homme sec, sérieux, taciturne, mais d'une vivacité que rendaient plus comique sa figure impassible et ses lunettes bleues ; c'était la reine Pomaré, connue d'abord sous le nom de Uosita, et Céleste Mogador, qui a épousé plus tard le comte Lionel de Chahrillan , et qui charme les ennuis de son veuvage en cultivant la littérature.
En face de la cité Beaujon s'est formé un établissement rival de Mahile, le Château-des-Fleurs , dans un jardin plus vaste et plus anciennement planté. Quelques nuances séparent ces deux localités : la société féminine de Mabile est exclusivement recrutée dans la classe des femmes qui , suivant l'expression subtile de Gavarni, gagnent à être connues; les adorateurs qui se pressent autour d'elles sont en général des jeunes gens riches, des étrangers ou des hommes mûrs, bourrelés d'affaires, fatigués de la vie domestique, qui s'évadent de leurs foyers pour courir après des distractions interlopes. Au Chàteau-des- Fleurs se montrent quelquefois des familles du quartier, et l'on y rencontre des enfants qui jouent sous les bosquets.