CHAPITRE VI
L'Elysée-Bourbon. — Maie de Pompadour. — L'intérieur d'un financier. — Description de sa maison. — Acquisition de l'Elysée par la duchesse de Bourbon. — Le hameau de Chantilly.
L'histoire de la famille impériale se lie a celle de l'Elysée, où se sont accomplis deux faits qui tiennent une place importante dans ses annales.
L'Elysée eut pour premier propriétaire Henri-Louis d'Auvergne, comte d'Évreux, ancien colonel général de la cavalerie. Il se fit bâtir cette retraite en 1718, sur les dessins de Mollet; mais il le vendit bientôt à M"" Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour, moyennant la somme de (S50,000 livres. La favorite de Louis XV acheta un terrain contigu, pour 80,000 liv., et, d'après ses comptes, dont le manuscrit est conservé dans les archives de la préfecture de Seine-et-Oise, elle y dépensa 95,109 livres 6 sols dans la seule année 1754. Sa paroisse était la petite église de la Madeleine de la Ville- l'Èvêque. Elle en manda le curé à Versailles, aussitôt qu'elle se sentit en danger de mort; et comme il voulait se retirer après lui avoir administré les sacrements : "Monsieur le curé, lui dit-elle, attendez un instant, nous nous en irons ensemble. » Dès qu'elle eut rendu le dernier soupir, le 15 avril 1704, ou la ramena à son hôtel, d'où elle fut portée, conformément aux volontés qu'elle avait exprimées par un testament du mois de novembre 1757, dans un caveau de l'église des religieuses capucines de la place Vendôme.
Son frère, Abèl-François Poisson, marquis de Menars et de Marigny, directeur et administrateur des bâtiments, agrandit l'hôtel d'Kvrcux. Louis XV le lui acheta pour y loger les ambassadeurs extraordinaires et le mobilier de la couronne, jusqu'à l'achèvement des bâtiments destinés à servir de gardemeuble dans une des colonnades de la place Louis XV. Eu 1773, le financier Ceaujon en devint propriétaire et y fit faire, par l'architecte Boullée, des embellissements considérables. « C'est, écrivait un contemporain, une des plus magnifiques maisons de la ville. Une belle et vaste cour, et deux plus petites
sur les cotés, annoncent son entrée. Dans une salle, à droite de l'antichambre, est un très-beau billard anglais, et Zéphyre et Flore, groupe de marbre par M. Tassaert, sculpteur du roi, dont on voit aussi les bustes en marbre des quatre parties du monde, sont placés sur des gaines dans le salon qui est à côté. Dans la salle à manger, que l'on trouve à droite, sont deux magnifiques vases de Chine ornés de bronzes. Le grand salon, à gauche du premier, est remarquable par ses superbes glaces, les bronzes précieux, les marbres et les vases dont il est orné, ainsi que par le charmant point de vue du jardin dont les Champs-Elysées semblent former le parc : vue riante et animée par la quantité de monde qui se porte à cette promenade les jours de fête.
« La pièce suivante forme une chambre â coucher, donnant aussi sur le jardin, décorée de trois belles tapisseries des Gol.elins, représentant /<; Sommeil de Renaud, son Départ, et Angélique et Mèdor. Quatre palmiers, ornés de draperies et de roses, supportent un riche couronnement au-dessus du lit. Le salon des Muses, qui est ensuite, sert de salon de musique. Les médaillons des Sueurs y sont peints en rehaussé d'or. On voit Zéphyre et Flore, groupe de marbre blanc exécuté par Guyard ; une statue de marbre, placée sur une table entre les croisées, représente Louis XV en Apollon. Une autre statue de ce dieu se trouve sur une pareille table entre les croisées de retour. Par une autre pièce servant de chambre à coucher, l'on dégage dans les antichambres du petit hôtel qui est de ce côté ; elles conduisent à un premier salon remarquable : 1° par quatre dessus de portes peints en bas-relief par M. Sauvage, peintre du roi; 2° par un saint Roch du Guide; Sénèque, par le Guerchin, et Antiope, par Rubens; 3° par une pendule dans un vase d'albâtre, et montée sur un fut de colonnes de même matière.
« Le cabinet, qui est à côté, contient quelques tableaux de Poter, Lancret, Vanloo, MM. Wille, Houel, Doyen, et. plusieurs tètes d'étude : deux fêtes grecques, par M. Le barbier l'ainé ; des portraits par Santerre et Grimoux; Dibutade et l'Offrande d'une jeune mariée, par Raoux, etc. Entre les croisées est un beau groupe de trois Muses soutenant une sphère mobile, autour de laquelle sont marquées les heures. Cette pièce est aussi ornée d'un superbe lustre enrichi de bronzes supérieurement exécutés et dorés d'or moulu. Elle communique à la grande galerie éclairée par le haut, et contenant plusieurs objets curieux et rares. Les armoires, formant soubassement dans le fronton, renferment une bibliothèque d'un choix précieux, dont la collection avait été formée par le sieur d'Hémeri dans le temps qu'il était inspecteur de la librairie. Sur les tablettes de marbre qui couvrent ce soubassement sont placés des vases de bronze, porcelaine, marbre, etc., tous d'un grand prix.
« Aux deux extrémités de cette galerie sont deux statues de inarbre montées sur des piédestaux, dont un sert de cheminée et l'autre de poêle; l'une de ces statues est une belle copie de l'Apollon du Belvédère, faite à Rome par M. Guyard ; l'autre une copie de la Diane antique, dont la tête représente, le portrait de feu M"" la marquise de Pompadour, par M. Tassaert. Aux quatre angles de cette galerie sont autant de statues de marbre. Les deux du côté de la cheminée représentent Vénus pudique, et l'autre Vénus Callipyge. Les deux autres sont un llùteur et une figure académique. Tous les tableaux qui ornent cette galerie sont recommandables , étant tous morceaux de peintres ci-après, savoir : Santerre, Berghem, Rubens, Miéris, Le Brun, le Poussin, Carie Vanloo, David Téniers, Paul Brill, Rhotenamer, Zucçarelli, Terburg, Paul Poter, Karel-Dujardin, le Guide, Gérard Dow, Van Ostade, Van de Velde, Wouverinans, Jordaens, Bourdon, Joseph Vernet , Péter Neef, Murillo, Stella, Paul Cagliari, Cazanova, Rembrandt, Sneyder et Rubens, Carie Maratte, Backuysen , Ciguani, Van Miel, Metzu, Veenix, etc.
« A côté de cette galerie est une bibliothèque particulière, mais dont le choix est ordinaire; cette pièce est aussi éclairée par le plafond.
« Sortant de cette galerie, il faut passer par le grand cabinet pour aller à l'arrière-cabiuet, où l'on doit remarquer quatre portraits donnés à M. de Beaujon, savoir : le portrait de S. M. Louis XVI, par le roi ; celui de Monsieur, frère du roi, par Monsieur; celui de Mgr le comte d'Artois, parce prince, et celui du roi de Suède, dont ce monarque lui fit également don lors de son premier voyage en France. Deux tableaux de Le Prince, deux de Guérin , deux superbes vases d'albâtre
L'ELYSEE
oriental posés sur des fûts de colonnes, et un buste du roi par M. Pajou.
u On trouve dans la pièce suivante, formant le salon des petits appartements, le portrait de M»e Adélaïde, tante du roi, douné par elle-même a M. de Beaujon, et quatre tableaux précieux exécutas en tapisserie par M. Cozette, directeur de la manufacture des Gobelins, représentant les portraits de Louis XV, de la feue reine son épouse, du roi et de la reine actuels, et deux beaux tableaux aussi exécutés en tapisserie d'après François Bouclier. Les meubles de cette pièce sont d'une forme nouvelle.
« De cette pièce on communique à la chambre à coucher, revêtue, depuis le haut jusqu'en bas, d'étoffes plissées. Le lit, agencé avec grâce, est placé dans un renfoncement, dans le fond duquel est une glace qui, lorsqu'on ouvre les portes de l'aile, offre le tableau des Champs-Elysées qui sont en face; cette pièce est éclairée par le haut. En traversant un cabinet fort agréable, vous entrez dans le boudoir qui termine l'aile. On ne sait ce qu'on doit admirer le plus dans cette pièce, de la richesse du décor, de la beauté des glaces disposées de manière qu'elles produisent dos effets variés et piquants, ou du choix des étoffes drapées avec goût. Ce boudoir est couronné d'une voussure surmontée d'un attique percé de plusieurs œils-debœuf qui rappellent la lumière sous la calotte qui est au-dessus, ornée de peintures agréables.
« Les pans coupés de ce boudoir charmant forment des renfoncements ornés de glaces, terminés par des groupes d'enfants; des draperies retroussées également couronnent le tout : le bas est occupé par des sofas. Cette pièce conduit au jardin, planté dans une disposition très-agréable; les parterres en occupent le milieu, et se trouvent renfoncés entre plusieurs talus pratiqués avec intelligence sur les côtés pour donner du mouvement à ce terrain qui était plat. Sur les terrasses de ces talus sont les statues des Muses en pierre de Tonnerre. Les parterres sont terminés par un bassin, au milieu duquel est un groupe de marbre représentant des enfants jouant avec un cygne, du bec duquel sort le jet. Au delà du bassin, une terrasse de forme circulaire donnant sur les Champs-Elysées; on y jouit d'une vue fort agréable. Des bosquets bien variés et ornés de statues de marbre occupent le côté droit du parterrre; sur la gauche est un beau quinconce de marronniers. A l'extrémité droite du bâtiment est une serre chaude, précédée d'un pavillon décoré de treillages et d'une galerie tenant au bâtiment de l'aile de la chapelle. Cette serre, nouvellement établie, a été construite sur les dessins de M. Girardin, architecte. Derrière ce pavillon est une petite ménagerie.
u La chapelle se trouve dans l'aile près de la salle à manger : elle est décorée de tableaux de stuc exécutés par le sieur Chevalier, stucateur.
« Le premier étage est divisé en deux appartements occupés par les amis de M. de Beaujon.
u L'on a placé dans la basse-cour des cuisines un grand réservoir contenant 000 muids d'eau. La mécanique de la pompe, qui y fait monter l'eau par le moyen de deux chevaux, est trèscurieuse, et a été imaginée par M. de Parcieux. Ce réservoir a une conduite dans la rue, dont le directeur des pompes a une clef pour en faire usage dans le cas d'incendie. »
Beaujon vendit cette résidence à la duchesse de Bourbon, mais en s'en réservant la jouissance durant sa vie, moyennant 1,100,000 livres, et 200,000 livres pour les glaces et les tableaux. Il possédait en outre, près de la butte de l'Étoile, une charmante habitation et des jardins très-étendus. A la mort du fastueux capitaliste, la duchesse vint habiter l'hôtel d'Ëvreux, qu'elle nomma l'Elysée. Devenu en 1793 propriété nationale, il fut loué à divers entrepreneurs, sous les dénominations d'Elysée, et ensuite de Hameau de Chantilly. Ses beaux jardins, livrés à de nombreux promeneurs, rivalisèrent avec les jardins de l'ancien Tivoli, de Monceaux, d'Idalie, de Beaujon, de Paphos. Ils servaient également de théâtre à des fêtes champêtres, taudis que les appartements étaient changés en salles de bals, de roulette et de trente et quarante. On voyait dans les jardins plusieurs chalets couverts en chaume; des sites pittoresques y avaient été ménagés et ■ rappelaient le délicieux hameau que le prince de Condé avait fait construire dans son parc de Chantilly; le prix du billet d'entrée était de 1 fr. 20 cent., dont 75 c. pouvaient être dépensés en consommation de tous genres.