CHAPITRE VII
Napoléon 1er h l'Elysée. — Son entrevue avec Benjamin Constant. — Hapole'on III. — Le -2 décembre IS51.
En 1803 l'Elysée fut vendu au prince Murât, qui y tint sa petite cour jusqu'à son départ pour Kaples, en 1808, époque à laquelle il fut cédé à Napoléon. L'édice fut alors appelé l'Elysée Napoléon. L'Empereur l'avait pris en affection et vint souvent y résider. Vaincu à Waterloo, Napoléon arriva à l'Elysée, le 20 juin 1815, à il heures du soir ; il fut reçu par Caulaincourt, duc de Viceuce, auquel il dit : « L'armée avait fait des prodiges, une terreur panique l'a vaincue; tcut a été perdu... Je n'en puis plus... il me faut quelques heures de repos pour être à mes affaires... j'étouffe là! u
Il porta la main à sou cœur.
Le lendemain accoururent Lucien et Joseph, les huit ministres à portefeuilles, les ministres d'État et le duc de Bassano. Ou tint un conseil dans lequel rien ne fut décidé. Le soir, Napoléon eut une entrevue solennelle avec un des représentants du parti libéral, Benjamin Constant, qui, dans ses Mémoires sur les Cent-Jours, raconte les détails suivants sur ce draine intime :
« Si Bonaparte, dit-il, eût suivi jusqu'au bout le projet dont son retour à Paris n'était que la première partie; si, au lieu de se renfermer à l'Elysée, et de rassembler autour de lui les conseils do l'incertitude et de l'effroi, il se fût présenté au milieu des mandataires de la nation, un acte de courage, .de grands souvenirs, des périls imminents, auraient peut-être contrebalancé les sentiments hostiles. Mais, comme tous les hommes dont les forces morales commencent à s'épuiser, on le vit s'arrêter à moitié chemin. Il avait pris sur lui la défaveur d'avoir abandonné son armée ; il ne sut pas s'en relever eu se montrant au peuple ; et ses ennemis, s'apercevant qu'ils n'avaient rien à redouter de sa présence, soutirent bientôt que cette présence même était un tort de plus qu'ils pouvaient lui reprocher.
« Les transactions publiques sont assez connues, je n'ai point à les rappeler ici; et dans tout ce que je vais dire, Napoléon m'occupera seul.
« Ce fut vers sept heures du soir qu'il me fit appeler à l'Elysée. Lus chambres avaient décrété leur permanence, et la proposition d'abdication était déjà parvenue jusqu'à lui. Je le trouvai sérieux, mais calme. Je ne rendrai point un compte détaillé d'une conversation qui dura près de trois heures. Je ne me vanterai point, comme d'autres, de lui avoir dit sans ménagement la vérité dans son malheur ; en fait de franchise ou de rudesse, il eût fallu, ce me semble, commencer plus tôt. Je me bornerai à exposer les impressions que je remarquai en lui, et celles que sa conversation produisit sur moi.
u Je ne me déguisais point qu'une pensée pouvait s'être naturellement présentée à son esprit. Ceux qui l'avaient pressé de convoquer une assemblée représentative semblaient, d'après les résultats, n'avoir voulu que lui tendre un piège. On a vu combien ces soupçons étaient injustes; mais, dans les circonstances où nous nous trouvions, ils n'en rendaient pas moins ma position pénible. Je prévoyais qu'il me parlerait de l'abdication qu'on exigeait de lui. Or, autant avant son arrivée et avant la démarche de la chambre des représentants, j'avais considéré cette abdication comme funeste, autant elle me semblait devenue inévitable. Le matin, je l'avais combattue comme le projet pusillanime de quelques serviteurs impatients de jeter loin d'eux l'importune solidarité d'un malheur sans espoir; mais, proposée publiquement, offerte au peuple comme une ressource sûre, elle avait déjà produit son effet. Déjà la France était divisée ; et puisqu'on ne pouvait la conserver unie sous Napoléon, il fallait tâcher de la réunir sous le drapeau de l'indépendance nationale.
u Néanmoins, en présentant à Bonaparte les motifs qui rendaient son abdication indispensable, je justifiais en quelque sorte sa défiance; j'avais l'apparence de le pousser au dernier pas qui restait à faire pour achever l'ouvrage des chambres, dont j'avais sollicité si vivement la convocation immédiate. En second lieu, si, 'dans l'intérêt de la France, il fallait conseiller à Bonaparte cette abdication, *en était-il de même dans son intérêt? S'il descendait du trône, où était son asile? Les promesses de ceux qui l'abandonnaient me satisfaisaient peu. Les
mieux intentionnés aimaient à se faire illusion, parce que cette illusion leur était commode. Impatients d'atteindre leur but présent, ils arrangeaient l'avenir de leur victime de manière à tranquilliser leur délicatesse, se préparant, si cet avenir était autre, à regretter de s'être trompés : mais il était bien clair qu'ils ne pourraient protéger contre l'Europe celui qu'ils désarmaient ; et bien que Bonaparte dut prévoir sa situation future mieux que personne, ne la lui exposer qu'incomplètement était une sorte de mauvaise foi dont je ne voulais pas me rendre coupable.
Il ne tarda pas à me soulager de cette perplexité douloureuse. En répondant a mes premières paroles sur le désastre de Waterloo, « il ne s'agit pas à présent de moi, me dit-il, il s'agit de la France. On veut que j'abdique ! A-t-on calculé les suites inévitables de cette abdication? C'est autour de moi, autour de mon nom, que se groupe l'armée : m'enlever à elle, c'est la dissoudre. Si j'abdique aujourd'bui, vous n'aurez plus
d'armée dans deux jours Cette armée n'entend pas toutes
vos subtilités. Croit-on que des axiomes métaphysiques, des déclarations de droits, des discours de tribune, arrêteront une débandade?... Me repousser quand je débarquais à Cannes, je l'aurais conçu : m'abandonner aujourd'bui, je ne le conçois
pas Ce n'est pas quand les ennemis sont à '25 lieues qu'on
renverse un gouvernement avec impunité. Pense-t-on que les phrases donneront le change aux étrangers? Si on m'eût renversé il y a quinze jours, c'eût été du courage... mais je fais partie maintenant de ce que l'étranger attaque, je fais donc