CHAPITRE II
GraDde renommée de la foire Saint-Laurent. — Sa description par Loret. — Comédiens qui s'y établissent. — Prix des places. — La fausse prude. — Les feux de Tvemblotin. — Intervention des comédiens français. — Artifices des acteurs forains. — Les écriteaux. — L'ile du gougou.
Au temps où cette paroisse ne comptait qu'un petit nombre de fidèles, et que la cure était à la nomination du prieur de Saiut-Martin-des-Champs, elle avait toutefois, grâce à la foire, une célébrité qui s'étendit dans toute la France. L'enclos auquel elle donnait sou nom, et qui appartenait à la maison de Saint- Lazare, se couvrait annuellement de baraques. La durée de la foire, d'abord limitée à vingt-quatre beurés, fut portée à huit jours, puis à quinze. Quand les prêtres de la mission se furent installés à Saint-Lazare, des lettres patentes, du 30 janvier 10G3, leur confirmèrent le privilège de leurs devanciers, et la foire Sai nt- Laurent devint plus que jamais à la mode. Elle commençait le 10 août, jour de la fête patronale, et se prolongeait jusqu'à la Saint-Michel, le 29 septembre. En 1604, suivant le témoignage du gazetier Loret, elle consistait en :
Quatre assez spacieuses halles, Où les marchandes, les marchanda, Tant de la ville que des champs, Contre le soleil et l'orage Avaient le couvert et l'ombrage
Le rimeur ajoute ces détails :
Je fus en carrosse à la foire
De Saint-Laurent, et dit l'histoire,
Environ cinq jours il y a
On l'on voit mirabilia,
Savoir, avec leurs indiennes,
Quantité d'aimables chrétiennes ;
Voire même de qualité.
Et comme à présent c'est l'été,
Les plus mignonnes, les plus belles,
N'y vont que le soir aux chandelles...
Outre les animaux sauvages,
Outre cent et cent battelages,
Les fagotins et les guenons,
Les mignonnes et les mignons ;
On voit un certain habile homme.
(Je ne sais comment on le nomme)
Dont le travail industrieux,
Fait voir à tous les curieux,
Non pas la figure d'Hérodes,
Mais du grand colosse de Rhodes,
Qu'a faire on a bien du temps mis,
Les hauts murs de Sémiramis,
Ou cette reine fait la ronde ;
Bref, les sept merveilles du monde,
Dont, très-bien les yeux sout surpris,
Ce que l'on voit à juste prix.
Dès la fin du xvi° siècle s'étaient organisées, à la foire Saint- Germain, des troupes de comédiens que le lieutenant civil avait autorisées par sentence du 5 avril 1595, à la charge de payer une redevance de deux écus par an aux confrères de la Passion. Elles jouaient des pièces mêlées d'ariettes, premiers rudiments de l'opéra-couiique. Les règlements de police les obligeaient à ne pas recevoir plus de 12 sous aux premières places, et 5 sous au parterre; à ue rien jouer ni chanter sans le visa du procureur du roi j à terminer le spectacle à quatre heures et demie du soir. Les entrepreneurs exploitèrent tour à tour la rive gauche et la rive droite; et bientôt Saint-Laurent n'eut rien a envier à Saint-Germain.
Il était d'ailleurs impossible que les deux foires se fissent concurrence, puisque la dernière s'ouvrait le 3 février, pour durer tantôt quinze jours, tantôt plus d'un mois. Aux troupes foraines françaises se joignirent des Italiens, qui se firent expulser de Paris au mois de mai 1697 pour avoir simplement annoncé une farce intitulée la Fausse prude, qu'on prétendait être dirigée contre M"c de Maintenon. Après leur départ, les
troupes foraines des frères Allard, de Maurice, et d'Alexandre Bertrand, s'emparèrent de ce qu'il y avait de mieux dans les compositions dramatiques qu'ils avaient importées d'Italie. Un acteur, nommé Tremblotin,euttantde succès, que son directeur lui accorda des appointements de 20 sous par jour, et la soupe toutes les fois qu'il jouait.
Les comédiens français, qui se voyaient délaissés, se plaignirent au lieutenant de police, et obtinrent des arrêts qui faisaient défense aux forains de donner aucune comédie par dialogue.
Les condamnés en appelèrent, et continuèrent provisoirement leurs représentations, mais en donnant des scènes détachées.
Sur de nouvelles réclamations de la Comédie-Française, le Parlement, en 1707, interdit encore ce genre de spectacle; mais les opiniâtres forains ne se tinrent nullement pour battus. * Ils jouèrent des pièces dans le genre de l'Arlequin Ducalion, de Piron ; un seul personnage y parlait ; les autres s'exprimaient par gestes; quelquefois un des acteurs était l'interprète de. tous ses camarades, qui lui murmuraient à l'oreille un rôle qu'il débitait ensuite tout haut. On imagina aussi de faire rentrer l'acteur, aussitôt qu'il avait parlé, dans la coulisse, d'où son interlocuteur sortait pour parler à son tour. A la foire Saint-Laurent de 1709, on donna des parodies de diverses pièces de la Comédie- Française, en imitant les gestes des acteurs et en prononçant des mots sans aucun sens qui se mesuraient comme des vers alexandrins. Le chef-d'œuvre de ce genre bizarre, intitulé les Poussins de Léda, par Lenoblc, est une parodie des Tyndarides, tragédie de Danchet.
De pareilles pièces étaient inévitablement pou compréhensibles, et l'on eut recours à un plus heureux subterfuge. Sur des écriteaux fut imprimée en gros caractères l'explication sommaire de ce qui ne pouvait être traduit par la mimique avec une lucidité suffisante. Chaque acteur avait dans sa poche droite un certain nombre d'écriteaux, classés conformément à l'ordre dans lequel se succédaient ces explications graphiques ; il prenait le premier rouleau, le montrait au public et le mettait dans sa poche gauche, et ainsi de suite jusqu'à la fin du rôle.
La prose n'étant pas assez récréative, on lui substitua des couplets sur les airs des vaudevilles les plus populaire*. L'acteur étalait son écriteau; l'orchestre jouait l'air ; des compères disséminés dans la salle chantaient le couplet, et tous les assistants le répétaient en chœur. Ce devait être un terrible charivari; et l'on se demande comment ont pu être exécutées ainsi des œuvres dramatiques d'une certaine longueur, par [exemple Arlequin, roi de Screndib, qui est en trois actes. Dans cette pièce, de Le Sage, représentée pour la première fois en 1713, ou vit pour la première fois des écriteaux descendre des frises portés par des enfants habillés en amours qui étaient suspendus en l'air au moyen d'un contre-poids.
Comme la combinaison des écriteaux épargnait de la peine aux acteurs et mettait une notable partie du rôle à la charge des spectateurs, ne serait-elle pas la source de la locution vulgaire : Faire chanter?
D'autres fois, pour rompre la monotonie des parades mimées et des monologues, ou les assaisonnait de scènes en baragouin. Dans l'Ile du Gougou, pièce de d'Orneval, représentée le samedi 3 février 1720, Léandre et Arlequin ont fait naufrage dans une île, dont les habitants se disposent à les livrer en pâture au gougou, espèce de crocodile sacré. L'exécution est suspendue par l'arrivée d'un eunuque de la princesse Tourmeutine. l'eunuque.
« Arrêtic! arrètic ! L'infantic Tourmentinic desiric parlic à Léandric; le regardic de son balconic, voulic l'empèchic d'estric mangic. »
Léandre est conduit devant la princesse; mais l'amour qu'il a pour Argentine, et l'extrême laideur de Tourmeutine, font qu'il refuse de l'épouser.
tourmentine, à Léandre.
« Voulic m'épousic? (Léandre secoue la tête.) Ah! ah! méprisic chartnic, insolentic? Série devoric. (A la cantonade.) Amenic crocodilic. »
arlequin, à genoux, devant Tourmentine.
« Appaisic coleric ! Donnez-lui le temps de se reconnaître, il vous aimera peut-être a la fin. »
TOURMENTINE.
• Nie voulic attendrie. «
L'ENCLOS SAINT-LAURENT. 147
carabosse, suivante de la princesse, à Arlequin.
val, pièce jouée au mois de juin 1730, l'Amour dit à Angé-
« Regardée visageoc, désiroc épousoc? »
lique :
ARLEQGIN.
Mon char vous enchante!
u ftoC. »
Peut-on, entre nous,