CHAPITRE V
Ljs Incurables.
Lorsque l'on suit la rue du faubourg Saint-Martin , en se dirigeant vers l'extrémité de Paris, on trouve un peu au-dessus de l'église Saint-Laurent, du coté opposé, la rue des Récollels, par laquelle ou pénètre dans l'hôpital des Incurables (hommes). L'emplacement de cet établissement se prolongeait autrefois jusqu'à l'angle formé par la rue du Faubourg-Saint-Martin et la rue des Récollets. Sa superficie totale est de 4 hectares 51 ares, 13 mètres carrés.
L'origine de la maison 'des Incurables se lie intimement â l'institution des religieux réformés de l'ordre de Saint-François, connus sous le nom de Récollets. Us furent ainsi appelés parce qu'ils n'admettaient dans leur ordre que ceux qui avaient l'esprit de recueillement. Cette congrégation, qui prit naissance en Espagne vers l'an 1484, fut introduite eu Italie en 1525, et en France en 1592.
En 1602, le sieur Jacques Cottard et la dame Anna Josselin, sa femme, firent don aux révérends pères Récollets d'une place au faubourg Saint-Laurent, où l'on bâtit d'abord une chapelle. La première pierre en fut posée par la reine Marie de Médicis. Elle fut dédiée à l'Anno'nciade. Ou ne conuait pas l'étendue de cette place. U y aurait lieu de croire que les Récollets l'augmentèrent en y ajoutant des propriétés voisines. Le 1er mai 1610, sous Louis XIII, Jean de Bron, archidiacre du monastère de Cluny, posa la première pierre du couvent. Les bâtiments qui le composèrent figurèrent pour première fois dans le plan de Paris en 1043. En 1653, quelques années avant sa mort, saint Vincent de Paul reçut d'une personne qui ne voulait pas se faire connaître une somme destinée à être employée en œuvres de bienfaisance. 11 l'utilisa charitablement par la fondation d'une maison de retraite appelée Saint-Xom-di-Jésus, et située à peu de distance de la rue actuelle des Récollets. Elle était destinée à recevoir quarante vieillards, vingt hommes et vingt femmes.
Elle fut administrée par les Lazaristes et desservie par des soeurs de charité. L'admission était gratuite, à la condition toutefois d'avoir atteint l'âge de soixante ans.
Si l'on ajoute foi à ce que raconte Loret dans la Muse historique, pendant longtemps les Récollets durent, bon gré mal gré, observer trop rigoureusement le vœu de pauvreté : les commencements de l'institution furent pénibles. En 1664, le naïf et spirituel auteur de la Gazette en vers fait appel â la charité des âmes compatissantes en faveur des Récollets, qui étaient loin
L'ENCLOS SAINT-LAURENT
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de vivre dans cette opulence monacale passée depuis en proverbe :
« Samedy, » dit-il, « quatre de ce mois,
h Jour du bien-heureus saint François,
« Sa feste fut solennisée,
« Et sa vertu timpnnizée
» Par tout plein de grands orateurs
•< Qui plus, qui moins, prédicateurs,
« Surtout, aux récolets d'Irlande,
» Dont réglize n'est guère grande,
« Et leur couvent, en vérité,
" rius remply de nécessité,
n Manquement, souffrance et misère,
" Que pas un autre monastère,
ii Dénué pauvre et languissant;
ii Et, cecy soit dit en passant
■I Pour exciter les saintes âmes
u Des gens pieux, des lionnes dames,
« D'employer leur z'ele chrétien
ii A leur faire, ou donner du bien. ->
Par suite de l'insuffisance des bâtiments, eu égard aux behoins du service, la maison fondée par saint Vincent de Pari fut réunie â celle de la rue des Récollets par un décret rendu sur le rapport du ministre de l'intérieur en date du 9 thermido" an n (17 juillet 1704). A l'époque de la suppression totale dei communautés et congrégations religieuses, le département dc~ hôpitaux administra les Incurables, qui, jusqu'alors avaient été .régis par des associations particulières. Par un arrêté en date du 22 brumaire an n (12 novembre 1793), on plaça un proviseur a la tète de l'hôpital; des séculiers de l'un et de l'autre seNC furent employés au service général. Pendant le cours de la première année, les bâtiments furent augmentés, afin que l'on put recevoir un plus grand nombre d'individus.
Néanmoins, on ne pouvait en recevoir au delà de soixante. Ce fut la Convention nationale qui décida, par un décret, que l'ancien couvent des Récollets, situé dans le même faubourg et â peu de distance du Sqint-Nom-de-Jésus, ferait partie de l'hôpital. Cet établissement était destiné à recevoir les personnes âgée? ruinées à la suite des événements politiques, et que de graves infirmités mettaient dans l'impossibilité de pouvoir suffire à leurs besoins. Il fut également décidé que les admissions dans l'établissement seraient divisées en deux classes : trois cinquièmes des vieillards reçus devaient payer une pension qui était de 300, iOO ou 500 fr., selon la position des intéressés, ou bien ils faisaient l'abandon d'une partie ou de la totalité des débris de leur fortune. Pour les deux autres cinquièmes, l'admission était gratuite. On recevait des personnes des deux sexes et mémo des ménages. Les uns et les autres étaient tenir d'apporter un mobilier complet et le linge nécessaire à leur usage. La population totale de l'établissement fut, fixée à cinq cents individus. En l'an x, l'hospice des Vieillards prit le nom d'hôpital des Incurables (hommes). Ce fut vers cette époque que l'administration, dénuée de ressources, se vit dans la nécessité de confier la direction de l'établissement à des entrepreneurs qui spéculèrent honteusement sur la vie et la santé des vieillards confiés à leurs soins. Les logements étaient insalubres, malpropres; la nourriture à peine suffisante et de mauvaise qualité. De semblables abus furent réprimés, et une administration toute paternelle, désireuse de contribuer avant tout au bien-être moral et physique des incurables , succéda bientôt au régime des entrepreneurs.
L'établissement ainsi reconstitué subsista sous l'empire et la restauration. En 1830, la charitable solicitude de l'impératrice voulut y ajouter un vaste bâtiment appelé pavillon Eugénie, qui fut construit à ses frais. Il peut recevoir environ 280 lits, en y comprenant l'infirmerie. Un ingénieux système de conduite, alimenté par la Seine, fait monter l'eau jusqu'au troisième étage.
Le local est vaste, aéré, chauffé depuis le mois de novembre jusqu'en avril; et, dans le détail des constructions de l'intérieur du bâtiment, toutes les dispositions ont été prises pour contribuer au bien-être et au repos des vieillards.
Vingt-cinq sœurs de Saint- Vincent de Paul sont employées aux diverses parties du service de l'établissement.
Les conditions actuelles d'admission sont les suivantes : 1° Être inscrit au bureau de bienfaisance; 2" avoir été domicilié au moins pendant deux ans dans le département do la Seine; 3' être âgé de soixante ans et avoir des infirmités incurables. L'admission est gratuite. Les vieillards admis a l'hos-
pice font trois repas par jour et ont droit â 32 centilitres de vin. I's jouissent d'une pleine liberté, pourvu qu'ils se conforment aux règlements de la maison.
Un local servant d'atelier est disposé pour recevoir ceux d'entre eux auxquels leurs infirmités permettent d'exercer un état manuel tel que celui de cordonnier, tailleur, etc. Ils ont le droit de disposer du produit de leur travail, et peuvent ainsi améliorer leur position dans la mesure de leurs forces:
L'aspect do l'établissement n'a rien de triste : il se compose d'un vaste bâtiment qui se prolonge parallèlement a la rue des Récollets; à droite se trouve le pavillon Eugénie, et. â gauche l'ancien local occupé autrefois par les religieux du monastère des Récollets, dont l'église renfermait le mausolée de M'™ de Créquy, femme du duc de Sully, ministre de Henri IV, et celui du duc de Roquclaure. Au n° 150 de la rue du faubourg Saint- Martin s'ouvrait l'entrée du couvent, devenue plus tard celle de l'hôpital des Incurables. A cette hauteur se trouvait, il y a quelques années, sur la rue du faubourg Saint-Martin, un mur presque entièrement dégradé et qui menaçait ruine ; c'était do ce côté la clôture de l'hospice. Depuis, l'administration de l'Assistance publique l'a remplacé par des maisons de construction moderne; des boutiques y ont été installées, ce qui a donné la vie et le mouvement à ce quartier auparavant triste et désert. En 184-8, cette entrée a été supprimée, elle existe maintenant rue des Récollets; elle est fort simple et n'a rien qui attire l'attention. Il est question d y établir une grille reliée â ses extrémités par deux pavillons d'une construction élégante. En face du corps de logis principal se trouve un vaste jardin ombragé dans quelques-unes de ses parties et qui sert de promenade aux habitants de l'hôpital. Par une belle journée de printemps, lorsque le soleil vient égayer cette verdure, il est intéressant d'observer ces vieillards à la démarche lente et pénible, et dont les forces semblent renaître à cette vivifiante chaleur. Les uns se promènent à pied, d'autres, plus infirmes, dirigent de leurs bras affaiblis une petite voiture dans laquelle ils sont placés, et qui leur permet de se transporter sans fatigue d'un lieu â un autre.
En général , leur physionomie est calme et parfois souriante. Quoique au déclin de l'existence, la plupart d'entre eux mettent en pratique ce. sage précepte qu'ont poétisé ces vers de Saint- Évremond :
Attendant la rigueur de ce commun destin , Mortel! aime la vie et n'en crains pas la fin.
Hélas ! s'il était permis d'entrevoir le passé et de fouiller dans l'existence de ces vieillards, que de luttes, que de déceptions, que d'amertumes on y trouverait ! Il en est qui ont occupé de brillantes positions, l'avenir pour eux était rayonnant, et un jour, je ne sais quel mauvais destin est venu détruire tant de beaux rêves, tant d'espérances brisées dont le souvenir leur fait encore battre le cœur... à l'hospice des Incurables où ils sont venus abriter les derniers jours que Dieu leur a comptés sur la terre.
Quand on sort de l'hospice des Incurables, on aperçoit sur le mur d'un petit pavillon occupé par le concierge un tableau noir sur lequel se trouvent collés des carrés de papier. Nous nous sommes approchés; voici ce que contenait l'un d'entre eux :