CHAPITRE VI
La léproserie de Saint-Lazare. — Son histoire. — Les lmnnouars. — Les donnes. — Les Prêtres de la Mission.
Nous avons (lit que la maison de Saint-Lazare, à laquelle apartenait l'enclos Saint-Laurent, avait été primitivement une léproserie.
La lèpre, caractérisée par d'affreux ulcères, par le. gonflement des membres, par le développement de tubercules monstrueux sur le visage, avait, de temps immémorial, désolé l'Orient. Les chapitres xm et xiv du Lévitique renferment la description de cette effroyable maladie, l'indication des moyens curatifs, et la prescription des sacrifices pour la purification des lépreux. On suppose qu'il s'agit d'un de ces misérables dans le chapitre xvi de l'évangile de saint Luc : « Il y avait un homme riche, qui était vêtu de pourpre et de lin, et qu'on traitait magnifiquement tous les jours. Il y avait aussi un pauvre homme appelé Lazare, couché à sa porte, tout couvert d'ulcères, qui eût bien voulu se pouvoir rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche ; mais personne ne lui en donnait, et les chiens venaient lui lécher ses plaies. » L'évangile ajoutant que le pauvre, après sa mort, fut porté par des anges dans le sein d'Abraham, les premiers Pères de l'Église n'hésitèrent pas à le canoniser, et en firent tout naturellement le patron des épreux. Sous son invocation se constitua, pendant les Croisades, un ordre de chevalerie qui se voua à l'assistance des lépreux et à la défense des pèlerins.
Rien de positif sur l'origine de la léproserie de Saint-Lazare, dont les titres furent dispersés pendant la domination des Anglais, comme le constatent des lettres de Charles VI en date du 1" mai 1404. Cet établissement, gouverné par un prêtre qui prenait la qualité de prieur, était-il un couvent régulier? Après avoir feuilleté une multitude d'in-folios, saint Victor se prononce pour la négative. Les termes de prieur et de couvent n'avaient pas toujours, au moyen âge, l'acception positive qu'ils ont acquise depuis; le mot religiosi ne signifiait pas toujours des religieux, mais une société de personnes pieuses engagées dans l'état ecclésiastique; ou vivant en communauté, quoique séculières. Telle était sans doute la communauté que composaient ceux qui sont qualifiés par plusieurs chartes de maîtres et frères, tant sains que malades, de la maison de Saint-Lazare.
Nicolas de La Marre, dans son Traité sur la police (t, I, p. 007), avance qu'en 1137 des chevaliers de Saint-Lazare, chassés par les Sarrasins, vinrent se placer sous la protection de Louis VII. On lit dans la GaUia christinaa (t. VII, col. 1045), que douze chevaliers de l'ordre de Saint-Lazare furent ramenés de la Palestine par Louis VII, en l'an 1150; et qu'il leur donna une maison et une chapelle qui furent dès lors sous l'invocation de Saint-Lazare. Suivant le Paris ancien et nouveau que Jean Lcmaire publia en 1085, le titre de Saint-Lazare fut donné a l'abbaye de Saint-Laurent en 1107. Toutes ces allégations sont inexactes.
1" Lorsque Louis le Jeune revint de la terre sainte, l'hôpital de Saint-Lazare existait depuis plus de quarante ans; et, s'il fut donné par lui aux chevaliers hospitaliers, ce n'est pas d'eux qu'il a pris son nom, puisqu'il le portait auparavant; 2° on ne trouve aucune preuve de ce don; il n'existe pas la moindre trace que les chevaliers de Saint-Lazare aient joui de cette maison, qu'ils l'aient conservée, ni qu'ils l'aient cédée, soit volontairement, soit par autorité ; 3° il résulte d'actes authentiques et nombreux que la léproserie de Saint- Lazare n'était pas un couvent.
Le premier auteur qui en fasse mention est un moine de Saint-Denis, Odon de Deuil, secrétaire de Louis VII, et auteur d'une chronique que le père Chiiïlet a recueillie dans son livre Sancti Bernardi genus illustrala (Dijon, 1000, in-folio). Odon raconte qu'en se rendant à Saint-Denis pour y prendre l'oriflamme, Louis le Gros s'arrêta dans la maison des lépreux : Tandem foras progrediens, leprosorum adiit offiûinas. En 1110, le même roi accorde une foire à la léproserie, à laquelle sa femme, Adélaïde de Savoie, faissit d'importantes donations. lin 1147, Louis le Jeune reconnaît, par une charte, que les lépreux de Saint-Lazare avaient le droit de prendre annuellement dix muids de vin dans les caves où était déposé le vin du roi, et
leur donne en échange un quartier de bœuf, six pains et quelques bouteilles de vin.
Au moyen âge, l'usage était de déposer à la léproserie de Saint-Lazare les corps des rois et des reines de France lorsqu'on les menait à la sépulture de Saint-Denis. Des prélats se réunissaient a la porte de la maison, psalmodiaient les offices de l'église et confiaient ensuite les dépouilles royales aux hannouars; c'était sous cette qualification bizarre qu'étaient connus les vingt-quatre porteurs de sel de la ville.
Aux entrées solennelles des rois de France à Paris, c'était à Saint-Lazare, dans un corps de logis appelé le logis du roi, qu'il recevait le serment d'obéissance de tous les ordres.
La maison de Saint-Lazare dépendait du chapitre de Notre- Dame de Paris. Elle était assujettie, envers le clergé et les marguilliers de la cathédrale, â une redevance, dont un manuscrit de l'an 1400 parle en ces termes : « Les marguilliers ont toujours pris, le lundi avant l'Ascension, quand la procession est retournée de Montmartre à Saint-Ladre, XXI sistreuses de vin (chaque sistreuse contenant trois chopines) par les mains des sergents du chapitre; lequel vin les frères Saint-Ladre payent et livrent auxdits sergents. »
Le maître, nommé par l'évêque, était amovible à sa volonté. L'évêque seul avait le droit de visiter la léproserie, de faire des règlements, de les changer, de réformer les abus, de se faire rendre des comptes, etc.; l'on sait que tous ces actes d'autorité étaient exercés, dans les communautés régulières, par le chapitre général et particulier. Enfin, Foulques de Chanac, évêque de Paris, en 1348, donna à la maison de Saint- Lazare des statuts qui furent confirmés par Audouin, son successeur immédiat. Il y est dit que le prieur sera curé des frères et des sœurs, qu'il administrera les biens, et qu'on le choisira parmi les frères donnés, et cependant ecclésiastique; on appelait donnés (donati, condonati) des personnes libres qui, par dévotion, par répulsion du monde, abandonnaient à un monastère tout ou partie de leurs biens, à la condition d'être logées, nourries et vêtues jusqu'à leur mort ; les donnés de Saint-Lazare ne paraissent pas avoir répondu convenablement à la confiance épiscopale, car, en 1515, l'évêque de Paris leur enleva l'administration et leur substitua des chanoines réguliers de Saint-Victor.
C'était bien,' dès lors, un couvent; cependant le titre de prieuré, qu'il avait pris indûment au moyen âge, lui fut contesté : les titres et papiers de la maison furent examinés, en 1500, par des commissaires que le Parlement avait désignés, et un arrêt de règlement, à la date du 0 février 1500, divisa en trois parts le revenu de la maison. Aux termes de cet arrêt, un tiers était affecté au paiement des dettes du prétendu prieuré de Saint-Lazare;
Un tiers à la subsistance des religieux;
Un tiers « a la nourriture et à l'entretènement des pauvres lépreux, « car cette horrible maladie n'était pas complètement éteinte.
L'arrêt du 9 février 150G conservait a l'évêque de Paris le droit de visite et de réforme. Le chef de la communauté, auquel on accordait dorénavant le titre de prieur, était tenu de lui représenter tous les trois mois les registres de recette et de dépense, et une fois chaque année de lui rendre compte de son administration.
Le. fléau de la lèpre céda graduellement aux progrès de la médecine, aux soins hygiéniques, et surtout au développement du bien-être matériel dans toutes les classes. La léproserie devint inutile, et le prieur, nommé Adrien Lebon, offrit cette maison à Vincent de Paul, instituteur et supérieur des prêtres de la Mission.