CHAPITRE XI
Le Gymnase. — La Polte-Saint-JIartin. — Le Château-d'Eau. — Le Café Parisien. — La caserne du Prince-Eugène. — L'Hôpital Saint-Louis.
Le Xe arrondissement est borné au sud par les boulevards Bonne-Nouvelle, Saint-Denis et Saint-Martin. Une rue basse, située à plusieurs mètres au-dessous du niveau du boulevard, régnait autrefois à la place où l'on a bâti le Bazar Bonne-Nouvelle. Le cimetière de l'église de ce nom était situé à l'endroit où les architectes Rougevin etGuerchy construisirent, en 1829, le théâtre du Gymnase-Dramatique.
Cette petite scène a l'honneur d'avoir inauguré le vaudeville de bon ton, qui peint les mœurs et qui évite les grosses facéties. Elle fut inaugurée le 23 décembre 1820 par un prologue de MM. Scribe, Mélesville et Moreau. Bernard Léon et Perlet étaient les principaux acteurs de la troupe, que dirigeait M. de la Roserie. En 1824, Léontine Fay, encore enfant, arriva des départements où elle avait été déjà acclamée, et émerveilla les Parisiens, par la précocité de son intelligence, dans le Mariage enfantin, Aladin, le Vieux Garçon. Scribe assura la vogue du théâtre par de petites pièces qui, à notre avis, valant mieux que ses grandes comédies. Qu'on critique, dans ses compositions légères, des négligences de style, des expressions triviales; qu'on y trouve quelques personnages de convention ; il n'en est pas moins vrai que le Secrétaire et le Cuisinier, le Gastronome sans argent, le Nouveau Pourceaugnac, la Somnambule, Michel et Christine, Frontin, mari garçon, l'Héritière, la Demoiselle à marier, etc., etc., sont des pièces remplies de fines observations, habilement conduites et supérieures à la plupart de celles qui les ont précédées ou suivies.
M. Poirson, qui, dès 1820, avait été administrateur du théâtre et qui en devint bientôt directeur, sut se concilier les
bonnes grâces de la duchesse de Betty. Le 8 septembre 1824, elle autorisa le Gymnase à prendre le titre de Théâtre de S. A. R. Madame la duchesse de Berry. La troupe était parfois mandée à la cour, et avait des représentants auprès de Madame dans ses voyages. Lorsque Madame se rendit à Dieppe, au mois de juillet 1820, Numa, Legrand, Bernard Léon, Allan, Despréaux, M™" Esther, Dumesnil , Virginie Déjazet et Julienne, furent désignés pour aller donner des représentations dans cette ville pendant la saison des bains de mer.. Le 0 février 1827, Confier, Fervillo, Paul, Numa, M"" Jenny Vertpré et Léontine Fay, jouèrent le Mariage de raison au Palais-Royal , devant les membres de la famille royale, sur un théâtre monté dans la grande galerie, pur les soins des administrateurs des Menus-Plaisirs.
Un incident mit le théâtre de Madame en suspicion; il représenta, le 28 juin 1828, un vaudeville en trois actes de MM. Scribe et Rougemont, Avant, Pendant et Après. C'était une peinture superficielle de la société française sous l'ancien régime, en 1793, et sous la Restauration. L'esprit libéral dont les auteurs étaient animés enthousiasma le public et déplut à la cour. Le théâtre était exposé â se voir enlever sa désignation par ordre supérieur, quand il la perdit par l'effet de la Révolution de 1830. Redevenu le Gymnase, il conserva la faveur du public. Un grand nombre de ses acteurs laissera un nom dans les annales dramatiques : Gontier, Klein, si comique et si vrai dans les Enfants de troupe ; Bouffé, ce Protée, qui créait avec le même succès des rôles si divers, dans le Gamin de Paris, Michel Pétrin, la Fille de l'Avare, les Vieux péchés: M-° Allait , Jenny Vertpré, Jenny Colon.
En 1842, M. Poirson se trouva en dissentiment avec la Société des auteurs j ceux-ci mirent le théâtre en interdit, et après un long procès, qu'il perdit, le directeur céda la place â M. Montigny, qui se hâta de signer la paix et de reprendre possession d'un riche répertoire. Après être resté fermé pendant deux jours seulement, pour cause de réparation, le Gymnase rouvrit ses portes, le 20 juin 1844. Le spectacle se composait de la Marraine, Philippe, et Avant, Pendant et Après.
La troupe de M. Poirson se composait de Numa, Klein, Tisserant, Julien Deschamps, Sylvestre, Landrol père, Rébard; M™°s Rose Chéri, Nathalie, Fargueil. M. Léon Monval, qui était entré au Gymnase dès le mois de mai 1831, en qualité d'artiste et de régisseur général, était comme le gardien des t: aditions du théâtre.
M. Montigny engagea MM. Achard, Geoffroy, Dclafosse, et un peu plus tard M"'e Doche. Il mit en relief MllB Désirée, fit débuter Geoffroy dans Rodolphe, Achard dans l'Aumônier du régiment et la Famille du fumiste. L'année 1844 finit par la première représentation de lïébecva, de M. Scribe, et de Madame de Cérigny, pur Bayard et Charles Potron.
Le Gymnase, habilement conduit, servi par des écrivains distingués et des acteurs d'élite, est un des plus florissants théâtres de Paris. En dressant le tableau des pièces principales qu'il a jouées, nous en indiquons les destinées par un mot dont les souvenirs du public peuvent attester l'exactitude.
22 mars 1845, la Belle et la Béte , comédie-vaudeville en 2 actes, de MM. Bayard et Varner; Tisserant, Klein, M"0' Rose Chéri et Anna Chéri jouent les principaux rôles. — Succès. 17 avril, l'Image, comédie - vaudeville en 1 acte, de MM. Scribe et Sauvage, pour le début de Mmc Dcche. — Succès.
20 avril 1845, Jeanne et .hanneton, comédie-vaudeville en 2 actes, de MM. Scribe et Vanter; les principaux rôles par MM. Numa, Landrol père, M11" Désirée et Melcy. — Grand succès.
28 juin 1845, Un changement demain, comédie-vaudeville en 2 actes, de MM. Bayard et Ch. Lafont. M'"0 Doche devait créer le rôle d'Elisabeth; elle répéta le rôle pendant près d'un mois ; le rôle lui fut retiré après la répétition générale et confié â M1" lioso Chéri, qui le joua huit jours après. Grand succès pourra pièce et surtout pour M'k'RoseChéri. Montdidicr a créé le rôle d'Alexis, et Klein était fort remarquable dans le rôle de Tchouvaloff.
19 août, la Vie en partie double, comédie-vaudeville en
1 acte, de MM. Anicet, Dennery et Brisbarrc.
4 octobre, les Couleurs de Marguerite, comédie-vaudeville en
2 actes, de MM. Bayard et Biéviîle.
21 janvier 1840, la Mère de famille, comédie-vaudeville en 1 acte, de MM. Dennery et Gustave Lemoine; jouée par Achard, Geoffroy, M"" Chéri et Melcy. — Succès.
21 février, Georges et Maurice, comédie-vaudeville en 2 actes, de MM. Bayard etLaya; début de Bressant dans le rôle de Maurice.
25 mars 1846, le Mari qui se dérange, comédie-vaudeville en 2 actes, de MM. Cormon et Grange, jouée par MM. Tisserant, Ferville, Sylvestre, Monval, Mllcs Melcy et Sauvage. — Grand succès.
30 mars, Geneviève ou la Jalousie paternelle, comédie-vaudeville en 1 acte, de M. Scribe. M"0 Rose Chéri. — Grand succès.
5 août, Clarisse Harlowe, drame en 3 actes, de MM. Dumanoir, Clairville et L. Guillaud ; joué par MM. Bressant, Tisserant, M"" Rose Chéri, Marthe. —Grand succès, surtout succès d'acteurs, Bressant et M"" Rose Chéri étaient excellents dans les rôles de Lovelaceet de Clarisse. Cette pièce est un des rares snecès d'été.
5 décembre, la Protégée sans le savoir, comédie-vaudeville en 1 acte, de M. Scribe.
2 février 1847, Irène ou le Magnétisme, comédie-vaudeville en 2 actes, de MM. Scribe et Lockroy.
19 avril, Une femme qui se jette par la fenêtre, comédievaudeville en 1 acte de MM. Scribe et G. Lemoine ; jouée par Ferville, Deschamps, M""" Lambquin, Anna Chéri, Melcy. — Grand succès.
15 janvier 1848, début d'Arnal dans Ce que femme veut, comédie-vaudeville en 2 actes, de MM. Duvert et Lausanne, pièce du répertoire du Vaudeville.
Horace et Caroline, comédie-vaudeville en 2 actes, jouée le 10 mai 1848, par MM. Bressant, Ferville, Geoffroy, M"es Melcy et Marthe.
10 avril 1840 , début de M. Lafontaine dans Être aimé ou mourir, vaudeville en 1 acte de MM. Scribe et Dumanoir.
Après deux ans de recettes médiocres, le 25 février 1850, première représentation d'Un Coup d'État, vaudeville cnl acte, de MM. de Leuven, Brunswick et A. do Beauplan.
21 avril, Héloïse et Abeilard, comédie-vaudeville en 2 actes, de MM. Scribe et Michel Masson, pour les débuts de M"e VVolf, qui venait de l'Opéra-Comique. Geoffroy et M"c Marthe jouaient dans cette pièce. — La donnée de la pièce était fort scabreuse, et M. Scribe a fait un tour de force en arrangeant ce sujet pour la scène.
15 juin, le Bourgeois de Paris, comédie-vaudeville en 5actes, de MM. Dumanoir, Clairville et J. Cordicr.
14 novembre 1850, début de M."' Luther dans la Grand'Mère, comédie-vaudeville en 3 actes, de M. Scribe.
Depuis longtemps la salle était dans 'un état déplorable, mais les circonstances fâcheuses où se trouvait le théâtre pendant les trois années qui suivirent la révolution de février n'avaient pas permis de songer à commencer les réparations nécessaires; au mois de décembre 1850, M. Montigny se décida à faire un sacrifice onéreux, mais indispensable. Le théâtre fut fermé le 10 décembre, et le 28 du même mois, c'est-à-dire après douze jours seulement de fermeture, le Gymnase rouvrit ses portes eu offrant au public une salle charmante. L'administration a sacrifié environ cent cinquante places pour rendre les autres meilleures; aiusi la première galerie et le balcon contenaient trois rangs de stalles étroites, qui ont été remplacées par deux rangs d'excellents fauteuils ; les autres places ont reçu des améliorations analogues; et aujourd'hui le Gymnase est une des salles les plus commodes de Paris, en môme temps qu'elle est une des plus jolies. Il y a bientôt dix ans que la salle a été restaurée et elle a été si bien entretenue qu'il semble qu'on soit encore au lendemain de la restauration.
Le 28 décembre 1850, on a joué, pour la réouverture, une pièce de circonstance intitulée : les Mémoires du Gymnase. Cette pièce, de MM. Dumanoir et Clairville, a obtenu un grand succès. On a joué aussi le même jour le Canotier, vaudeville eu 1 acte, de MM. Bayard et Sauvage ; cette pièce, dans laquelle jouaient Bressant , M""' Marthe et Luther a complètement réussi.
4 février 1851, le Collier de perles, comédie en 3 actes, de M. Mazères; jouée par MM. Bressant, Numa, Geoffroy, M'"" Rose Chéri. — Succès.
12 mars, Manon Lescaut, comédie mêlée de chant en 4 actes
et un épilogue, de MM. Th. Barrière et Marc Fouruier, jouée
par MM. Brossant, Numa, Geoffroy, Villars, M™" Rose Chéri. —
Grand succès.
14 mai , début de la troupe espagnole dont faisait partie la
L'ENCLOS SAINT- LA U KENT
Petra Camara; le succès de cette troupe et surtout de la Camara a été tel que le théâtre a pu augmenter le prix des places et faire pendant environ un mois des recettes de plus de 4,000 fr.
23 août, Mercadet, comédie en 3 actes de Balzac.
'20 novembre, le Mariage de Victorine, comédie en 3 actes, par George Sand , jouée par MM. Bressant, Geoffroy, Dupuis, Lafontaine, M""" Rose Chéri, Figeac, etc. — Grand succès.
'20 mars 1852, le Piano de Berthe, par MM. Th. Barrière et J. Lorin, jouée par M. Bressant, M"05 Rose Chéri et Chéri-Lesueur.
9 août 1852, les Avocats, comédie-vaudeville en 3 actes, de MM. Dumanoir et Clairville.
1er septembre, le Démon du foyer, comédie en 2 actes de George Sand, jouée par MM. Geoffroy, Dupuis, Lafontaine, MOM Rose Chéri , Luther.
25 novembre 1852, Un fils de famille, comédie-vaudeville en 3 actes, de MM. Bayard et Biéville, jouée par MM. Bressant, Lafontaine, Lesueur, M""" Rose Chéri , Chéri-Lesueur. — Grand succès.
19 mars 1853, Philiberte, comédie en 3 actes, en vers, de M. Emile Augier, jouée par MM. Bressant, Dupuis, Lafontaine, Mmcs Rose Chéri , Figeac et Mélanie. — Grand succès.
13 septembre, le Pressoir, comédie en 3 actes de George Sand, jouée par MM. Bressant, Dupuis, Lesueur, Lafontaine, fljmea Chéri-Lesueur, Laurentine. — Succès.
24 octobre, le Pour et le Contre, proverbe en un acte de M. Octave Feuillet , joué par M. Dupuis et Mmc Rose Chéri. — Succès.
14 novembre, Diane de Lys, comédie en 5 actes do M. Alexandre Dumas fils, jouée par MM. Bressant, Lafontaine, Dupuis, Lesueur, M™05 Rose Chéri , Figeac. — Grand succès. M. Bressant joue le rôle de Paul Aubry pour la dernière fois, le 31 janvier 1854. M. Berton le remplace le lendemain, 1er février, pour son premier début.
8 avril 1854, le Gendre de M. Poirier, comédie en 4 actes de MM. Emile Augier et Jules Sandeau , jouée par MM. Berton, Lesueur, Dupuis, Villars, M*e Rose Chéri. — Grand succès. Le rôle de Gaston de Presle est la première création de Berton au Gymnase.
15 juillet, les Cœurs d'or, comédie en 3 actes, mêlée de chant , de MM. Léon Laya et J. de Prémaray, jouée par MM. Geoffroy, Lafontaine, Dupuis, M™" Laurentine, Teisseire.
15 décembre, l'École des agneaux, comédie en un acte, en vers, de M. Dumanoir, jouée par MM. Berton, Dupuis, Villars, M1""3 Laurentine, Mélanie, Bodin, Emma Fleury. — Succès.
16 décembre, le Chapeau d'un horloger, vaudeville sans couplets, de M'"c Emile de Girardin , jouée par MM. Berton, Dupuis, Lesueur. — Grand succès de gaieté.
20 mars 1855, le Demi-monde, comédie en 5 actes de M. Alexandre Dumas fils, jouée par MM. Dupuis, Berton, \iliars, M"es Rose Chéri, Figeac, Laurentine, jeune actrice qui est allée mourir prématurément à Turin.
1er décembre 1856, le Camp des Bourgeoises, par Dumanoir.
31 décembre, Je dine chez ma mère, par Decourcelle et Lambert-Thiboust.
4 octobre 1850, les Toilettes tapageuses,- par Dumanoir et Barrière.
31 janvier 1857, la Question d'argent, comédie en 5 actes, d'Alexandre Dumas fils.
3 août, l'Invitation à la valse, d'Alexandre Dumas père.
3 octobre, les Petites lâchetés, par MM. Anicet-Bourgeois et Decourcelle.
16 janvier 1858, le Fils naturel, d'Alexandre Dumas fils.
12 avril, les Femmes qui pleurent, par MM. Siraudin et Lambcrt-Thiboust.
17 mai, l'Héritage de M. Plumet, par MM. Barrière et Capendu.
23 octobre, les Trois Maupin, comédie en 5 actes, par MM. Scribe et Henri Boisseaux.
7 novembre, l'Autographe, par M. Henri Meilhac. 22 décembre, Cendrillon, par M. Barrière. -
5 mars 1859, Un beau Mariage, comédie en 5 actes, par Emile Augier et Foussier.
1" juillet, flosaîiurff, par MM. Lambert-Thiboust et Aurélien Scholl.
8 août, Bisette, par Edmond About.
8 octobre, le Petit-Fils de Mwscarille, comédie en 5 actes, par Henri Meilhac.
3 novembre, Un Père prodigue, comédie 'en 5 actes, d'Alex. Dumas fils, jouée par MM. Lafont, Dupuis, Lesueur; M'ncs Rose Chéri, Mélanie, Delaporte.
Cette pièce a été jouée cent fois de suite, et la plupart des pièces que nous avons énumérées restent au répertoire.
Comme si le voisinage du Gymnase portait bonheur, un marchand de galettes, qui s'est établi dans une boutique voisine, a presque effacé la vieille renommée de Coupe-Toujours, le pâtissier du boulevard Saint-Denis.
En suivant le boulevard, nous retrouvons l'ancienne salle de l'Opéra. Longtemps fermée quand l'Académie de Musique eut émigré, elle ouvrit de nouveau ses portes le 30 septembre 1802, et mérita le nom d'Opéra du peuple. On y joua des mélodrames et des ballets; bien que la suppression de ce théâtre eût été ordonnée par un décret du 8 août 1807, il fut conservé, et reprit ses représentations le 1" janvier 1810. Il devait être exclusivement consacré à des exercices qualifiés de jeux gymniques; mais il y renonça bientôt pour reprendre son ancien genre, en y joignant des pièces comiques. Un descendant de l'illustre famille des Potier de Gèvres et de Blancménil, Charles Potier, se montra comédien consommé dans les Petites Danaides , le Bourgmestre de Saardam, le Mandarin Hoang- Pouf, le Conscrit, le Ci-devant jeune homme. Le mélodrame fleurit aussi à la Porte-Saint-Martin. Un acteur, nommé Bmmanuel Philippe, d'une belle prestance, d'une physionomie sympathique, créa avec éclat les rôles de Charles le Téméraire dans le Solitaire, de lord Ruthwen dans le Vampire et du bon forçat dans les Deux Forçats.
Philippe mourut d'apoplexie le 17 octobre 1824; le lendemain, au moment où sa famille et ses amis se disposaient à conduire ses restes à l'ég'ise, un commissaire de police parut escorté de gendarmes, et somma le convoi de prendre la route directe du cimetière, attendu que l'église lui était fermée. La foule se rassembla, et il y eut un commencement d'émeute qui ne fut réprimé que par un grand déploiement de forces.
Les ballets de la porte Saint-Martin éclipsèrent un moment ceux de l'Opéra. Un mime vif, alerte, spirituel, nommé Mazurier, dépassa tous les danseurs comiques connus jusqu'alors. Son triomphe fut le rôle de Jocko, où il eut une vogue incroyable. On voyait des habits à la Jocko, des robes à la Jocko, des éventails en laque noir et or, au milieu desquels un médaillon représentait le singe essayant déjouer de la guitare. Une chanson , chantée dans les rues avec accompagnement d'orgue de Barbarie, disait :
On vient de quitter subito Mod' français' s et niou's anglaises; Et jusqu'aux marchands d' coco Tout s'habille à la Jocko (bis).
Un autre mime, Cook, excita l'étonnement et l'admiration par l'énergie, la vigueur et l'adresse avec lesquelles il s'acquitta du rôle du Monstre. Dans cette pièce, montée avec magnificence, on vit pour la première fois la mer mobile; antérieurement, les flots, les vagues n'étaient que des bandes posées sur champ les unes â côté des autres. Dans le Monstre, la mer fut figurée par une toile verte, dont les flots étaient soulevés par des hommes et des enfants qui marchaient dessous à quatre pattes.
Frédérik Lemaître, Bocage, M"" Dorval firent oublier les ballets dans les drames de Trente ans ou la Vie d'un Joueur; de Faust, où Frédéric Lemaître, dans le rôle de Méphistophélès, dansait une valse infernale avec M'™ Zélie Paul ; de Sept heures, dont le sujet était emprunté aux temps révolutionnaires.
En 1829 s'ouvrit pour la Porte -Saint -Martin une ère littéraire. Le Marino Faliero, de Casimir Delavigne, avait été reçu au Théâtre-Français; mais il s'éleva des difficultés sur la distribution des rôles, et l'auteur retira sa tragédie pour en faire une ouverture. Rossini y mit une ouverture et y intercala quelques morceaux de ses partitions; et la pièce parut le 30 mai, interprétée par Ligier, Lockroi, Gobert, Auguste, Madame Dorval.
Commencé sous la direction de M. François Crosnier, le mouvement dramatique ne se ralentit point sous celle de M. Harel, qui lui succéda en 1832. Alexandre Dumas y donna Antony (3 mai 1831); la Tour de Nesle, où MIIB George était si belle et si terrible (29 mai 1832); Angelo (28 décembre 1833); Catherine Howard (22 avril 1834); Don Juan de Marana (14 avril 1836); Richard d'Arlington. Ce fut à la Porte-Saiiit- Martin qu'eurent lieu les représentations brillantes et tumul-
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tueuses de. Marion Delonne, Lucrèce Borgia, Marie Tutlor. Dans uu ordre inférieur, Napoléon ou Schœnbrunn et Sainte- Hélène, par Dupeuty et Régnicr-Destourbcs, lie produisit pas moins d'effet. L'acteur Gobert s'identifia tellement avec le masque, les gestes, les habitudes extérieures de Napoléon 1er, que sa carrière dramatique fut terminée. 11 lui fut impossible de se débarrasser de son personnage, et quand il l'eut colporté de ville eu ville, il tomba dans l'oubli. Ou applaudissait à ses cotés Bocage dans le rôle d'un vieux grognard, et Mme Adolphe dans celui d'une servante allemande.
Sous l'administration de II. Harel furent montés avec soin et joués avec succès des drames d'une valeur réelle : Cuillaume Colmann, Dom Sébastien de Portugal, le Pacte de [aminé, par Paul Foucher; le Monomane, de Duvcyrier; le Brigand et le Philosophe, par Félix Pyat et Luchet; Madame de La Vaubalière, par Rougcmont; Vautrin, de Balzac, défendu par l'autorité, qui, dans le rôle principal que remplissait Frédérik Lemaitre, avait cru saisir des allusions offensantes pour Louis-Philippe.
On pourrait encore citer les Deux Serruriers et le Chiffonnier, par Félix Pyat; la Dame de Saint-Tropez, Marie-Jeanne, Don César de Basan; la Famille Moronval, par Charles Lafont; les Infants de Lara, par Félicien Mallefillc; Farrucl; le Maure, par Victor Escousse; mais en dépit de ses efforts, malgré les ressources de son esprit inventif, M. Harel fut obligé de déposer son bilan. Les frères Coignard, qui le remplacèrent, montèrent à grand spectacle, avec des décors splendides, les Mille et une Nuits, la Biche au bois et autres féeries.
MM. Tilly, Crosnier et Ber succédèrent à MM. Coignard en 1848. Au mois de juillet 1831, M. Marc Fournier vint prendre la direction, et releva le théâtre, qui périclitait, en donnant Claudia, de M1" Sand; puis une série de grands drames à grand spectacle, comme les Nuits de la Seine; les Chevaliers du Brouillard, où M""-' Marie Laurent avait des allures si masculines dans le rôle de Jack Sheppard; Richard III, les Noces Vénitiennes (S mars 1834j; le Fils de la Nuit: les Carrières de Montmartre; Benvenuto Cellini, drame dans lequel, pour la première fois, le public fut initié par Mélingue, acteur et sculpteur, au modelage d'une statue.
Arrêtons-nous sur une œuvre dramatique qui a rapport avec notre sujet. Le i\ juillet 1855, la Porte-Saiiit-Martiu donna, pour la rentrée de Bocage et de M'"e Guyon, pour les débuts de il"" Naptal-Aruault, Paris, grande pièce de Paul Meurice, eu 5 actes et 20 tableaux. « Ce grand drame, à compartiments et à rallonges, disait alors un critique, est tout à la fois historique, allégorique et eu quelque sorte fantasmagorique. Vous en sortez plutôt ébloui que satisfait; pour ma part, il m'a semblé avoir parcouru rapidement les galeries de Versailles, et avoir vu les principaux tableaux de notre histoire passer devant mes yeux. Aucune analyse n'est possible pour donner une idée de cette espèce d'épopée nationale qui commence avec les Gaulois et finit en 1835 au palais de l'Industrie, traversant ainsi vingt siècles d'agitations, de revers, de conquêtes, de misère et de gloire. César, Attila, les Croisades, Jeanne Darc , la Ligue, la Fronde, Louis \1V, la Révolution, l'Empire; toutes ces grandes et magnifiques choses vous apparaissent personnifiées, vivantes, avec des costumes luxuriants et des décorations splendides.
» La troupe entière, déjà si complète, de la Porte-Saint- Martin, est employée daus cette immense lanterne magique; Bocage est venu y remplir trois rôles : ceux do Merlin, d'Abeilard et de Molière. M"" Guyon se montre tour il tour sous les traits de la druidesse Velléda, d'Héloïse, de Jeanne d'Albret et de M""-' Rolland. La gracieuse M1"0 Naptal-Aruault faisait sa première rentrée sur cette scène par les personnages de trois vierges françaises : sainte Geneviève, Jeanne Darc et Cliarlotte Corday. »
Le 'i'I décembre 1859, fut représentée la Tireuse de cartes, à laquelle M. Mocquart avait collaboré, et qui, par les rapports
de l'action avec l'affaire Mortara , avait une portée politique.
Après la Porte-Saint-Martin, on rencontre F Ambigu-Comique, dont nous ajournons l'histoire, inséparable de celle des théâtres du boulevard du Temple, où l'Ambigu-Comique a été fondé et où il a passé la plus longue et la plus belle partie de son existence.
En quittantl'Ambigu, nous passons devant le Chàteau-d'Eau, élevé en 1811, sur les dessins de M. Girard. La base est un bassin de treize mètres de rayon, d'où montent en gradins trois autres bassins concentriques. Ils sont couronnés par une double coupe en fonte, composée d'un piédouche et de deux patères d'inégale grandeur, qu'un fut sépare l'une de l'autre ; de la patère supérieure jaillit une geriie qui retombe en cascade jusque dans le dernier bassin, d'où les gueules de huit lions de fonte lancent des jets d'eau.
Derrière le Chàteau-d'Eau était le Vauxbull d'été qui, comme nous l'avons dit ci-dessus, avait été créé pour faire concurrence avec la Redoute-Chinoise, de la foire Saint-Laurent, et disposé par les mûmes architectes et le même directeur. Le \ auxhall était originaire d'Angleterre, la première salle de ce genre avait été bâtie à Londres, par un nommé Vaux. Le terrain qu'occupait à Paris cet établissement a été utilisé par M. Charles Duval pour la construction du Café-Parisien, café aussi vaste et plus somptueux que la plupart des théâtres.
La caserne du Prince-Eugène, terminée eu 1834. développe majestueusement sa façade à l'extrémité de la rue de Bondy; ou a abattu, pour lui faire place, des masures, uni.' maison de roulage et les derniers débris du Diorama, que le célèbre inventeur de la photographie, M. Daguerre, avait fondé dans les jardins de l'hôtel de Samson, trésorier de la chambre des Deniers.
Les quatre quartiers du Xe arrondissement sont ceux de Saint- Vincent de Paul, de la porte Saint-Denis, de la porte Saint- Martin et de l'hôpital Saint-Louis.
A propos des enceintes de Paris, nous avons décrit les deux portes érigées à la gloire de Louis XIV. L'hôpital Saint-Louis, fondé par Henri IV en 101)7, fut construit sous la direction de Claude de Villefaux, et sur -les dessins de Cbastillon. L'édifice étant destiné au traitement des maladies contagieuses, l'architecte y établit de doubles cours et l'entoura égalemeut d'une double enceinte de murailles, qui alors interceptaient toute communication avec la ville. Cette vaste construction fut achevée dans l'espace de quatre années, mais ce fut seulement en 1010 que l'on put y placer des malades. Depuis cette époque, il n'a pas cessé d'être en activité et a reçu successivement différentes améliorations. Pendant quelques années de la Révolution, cet hôpital perdit le nom qui lui avait été donné en mémoire du roi mort de la peste à Tunis, et il fut connu sous la dénomination d'hospice du Nord.
Autrefois, l'hôpital Saint-Louis était loin de renfermer un nombre de malades en proportion avec son étendue et ses ressources. Il n'était ordinairement peuplé que de six à sept cents individus; on n'y comptait que trois cents lits. Deux malades et quelquefois trois atteints d'affections différentes partageaient la même couche. La Révolution mit fin à ce tristeétat de choses, et dans les années qui suivirent on exécuta des améliorations considérables.
En 180(1, l'hôpital Saint-Louis est spécialement destiné au traitement des maladies cutanées, et on y compte onze cents lits. — Sept cents lits sont affectés aux galeux, quatre cents pour les hommes, trois cents pour les femmes; deux cents lits, aux blessés, aux affections dartreuses et cancéreuses; enfin, deux ents lits sont réservés aux scrofuleux, teigneux et fiévreux. On y peut prendre par jour un nombre considérable de bains, et les travaux exécutés en 1853 à l'intérieur de cet hôpital permettent de faire participer à ce genre de médication un plus grand nombre de malades du dehors dout les affections trop légères ne réclament pas l'admission.