CHAPITRE PREMIER
Difficultés de l'histoire de Paris. — Paris avant le déluge.
L'auteur qui veut écrire une histoire générale de Paris se trouve en face d'un obstacle difficile à vaincre ; il risque à chaque instant d'empiéter sur l'histoire générale de France. La ligne de démarcation entre l'une et l'autre est comme ces frontières de convention que les voyageurs franchissent parfois à leur insu. Les destinées de la nation se sont si souvent débattues dans la capitale, que le récit des événements politiques se trouve enchevêtré avec le compte rendu du développement moral et matériel de Paris, dont la position favorable devait attirer naturellement les peuples chercheurs d'aventures, et dont les annales sont antérieures à l'histoire de France proprement dite.
Quoique les faits qui concernent Paris puissent être isolés des faits qui concernent le sol français, tel qu'une œuvre séculaire Fa constitué, il n'en est pas moins vrai que les premiers ne pourraient être à la rigueur élucidés que par l'exposé des seconds.
Que doit faire l'écrivain? Comment éviter cet embarras? Il doit déblayer le terrain, ne pas se perdre dans des considérations trop étendues , enfin élaguer ce qui ne se rapporte pas absolument à son sujet?
Il faut qu'il songe qu'il s'adresse à des lecteurs intelligents; que l'histoire de France ne leur est pas étrangère,- qu'il peut dès lors sous-entendre ce qui est trop connu , soigner davantage les détails et marcher d'un pas plus ferme dans la voie spéciale qu'il s'est tracée.
Les fastes des cités ne partent pas seulement du temps où elles ont une constitution municipale. Comme tous les chiffres commencent par l'unité, ainsi les plus grandes villes débutent par un groupe de maisons; et encore n'est-ce pas là leur point de départ. L'établissement qu'on y fonde est motivé par des raisons de stratégie, de commerce ou d'industrie.
Le site de Paris, avec son fleuve navigable, ses mines de carbonate de chaux, ses fertiles terrains d'alluvion, était fait pour tenter les peuplades primitives qui, partant de l'Asie, berceau du monde, se disséminèrent sur la surface de la terre.
Avant qu'elles vinssent dans les Gaules, cette contrée, comme le reste de l'Europe, avait été bouleversée par un de ces cataclysmes épouvantables qui renouvellent la face du monde.
Pour savoir de quelle manière s'est formé le sol qu'elle occupe, la capitale n'a qu'à bâtir. Les moellons lui parlent; les couches dans lesquelles elle ouvre des tranchées lui fournissent en abondance des débris de mollusques, de poissons, de reptiles, de mammifères, non pas pêle-mêle et en désordre, mais régulièrement stratifiés dans la craie, dans le calcaire pisolithique, dans les argiles, les sables, les marnes et le gypse. Avec les matériaux extraits des entrailles de la terre, tout en con-
Paris. — Imprimerie de J. Claye, rue Saint-Benoit, 7.
struisant nos maisons, nous reconstituons les époques ultralointaines. Nos carrières sont de vrais puits de science.
Le sol de Paris, avant comme après le déluge, eut bien des révolutions. C'est d'abord un vaste golfe, et, pour en dessiner les contours, il faut tracer une ligne dont les points de repère sont les emplacements actuels des villes de Mantes, Dreux, Fontainebleau, Nemours, Montereau, Épernay, Laon , Compiègne et Gisors. Quelques îles sortent çà et là du sein des flots. Une des plus importantes est celle qu'ombragent, en 1860 , les bois de Bellevue, de Meudon et de Verrière. L'île oblongue qui s'étend depuis Saint-Cloud jusqu'à l'embouchure de la rivière de Mauldre, est séparée du continent par le détroit de Versailles. Les côtes, hérissées de rochers, de falaises crayeuses, bordées de bancs de sable où les tortues et les trionyx déposent leurs œufs, ont l'aspect le plus sauvage. La végétation n'existe nulle part. Les seuls habitants du golfe sont des poissons, des requins, des chéloniens, et surtout une variété infinie de mollusques, d'astéries, de hélemnites, de radiaires, de zoophytes. Quel beau port de mer ferait Paris !
Cependant la mer se retire; sur la base du calcaire marin se forment des lits d'argile, de sable, de grès. Le sol s'exhausse; une végétation luxuriante le couvre et l'enrichit; les quadrupèdes paraissent. Le palœothère, sorte de tapir aux jambes grêles, abonde depuis la porte Saint-Denis jusqu'à Pantin. La loutre guette le brochet sur le port Saint-Nicolas; le renard chasse le lapin dans la foret du Louvre ; le mosasaure, lézard gigantesque, rampe dans les vases des marais. L'anoplothère , pachyderme à poil lisse, déracine, au fond de la Seine, les plantes aquatiques; l'anthracotère, sorte d'hippopotame, se vautre entre les roseaux. Un animal du genre canis, mais distinct de nos chiens actuels, rôde au milieu des bois. La sarigue à queue prenante saute de branche en branche, et cache ses petits dans sa bourse abdominale, sans avoir malheureusement un Florian pour chanter ses vertus maternelles. Ces animaux inoffensifs et leurs variétés ont pour ennemis un raton gros comme un loup et d'une férocité supérieure, un carnassier du genre des genettes, un autre du genre des civettes, et les monstrueux crocodiles qui ont établi leur quartier général dans la Cité.
Tout à coup tombe du sud -est un torrent d'une largeur, d'une profondeur et d'une force incalculables. Il roule des galets, des sables, des roches, des pierres meulières, des blocs de grès, de gneiss, de granit, dont quelques-uns ont jusqu'à 12 mètres cubes. Il nous apporte aussi des animaux et des végétaux inconnus, des éléphants d'Asie, des élans d'Irlande, des troncs de palmiers ou autres arbres des pays chauds. C'est le déluge, et quand il a passé sur notre territoire, un ordre régulier s'établit, une nouvelle ère commence. Les hommes sont déjà sur les sommités de l'Asie; dans quelques milliers de siècles ils émigreront par bandes nombreuses et viendront animer nos déserts.
Si nos lecteurs doutaient de la fidélité de ce tableau, qu'ils lisent Cuvier, Moreau de Jonnès, Broingnart, Alexandre Bertrand, Charles d'Orbiguy, ou, ce qui vaudra mieux, qu'ils fassent une visite au Muséum d'histoire naturelle, où ils verront de leurs propres yeux les restes de toutes les races disparues que nous avons sommairement indiquées.