‹ Le nouveau ParisChapitre 150 sur 441 · A JACQUES LAFFITTE · texte numérisé non relu

A JACQUES LAFFITTE

LA SOUSCRIPTION NATIONALE Aollt 1S30.

La seconde artère part du coin de la rue du faubourg du Temple et du boulevard, et aboutit à la place du Trône. La plupart des terrains sur lesquels elle a été ouverte n'étaient que des marais, expression qui, dans le langage parisien, désigne non pas des marécages, mais des jardins potagers; aussi a-t-on pu livrer promptemeut au public une grande partie de la voie. Au commencement de 1800, des palissades de plancbes,

des murailles ou des maisons, se sont élevées le long des propriétés entamées par les démolisseurs; la ebaussée a été macadamisée, des plates-bandes eu terreau ont reçu deux rangées d'arbres qui ombrageront les contre-allées, des candélabres ont été posés pour le gaz, des bordures de granit marquent la limite des trottoirs. Tous ces travaux ont été accomplis avec une prodigieuse rapidité.

En arrivant à la rue de la Roquette , le nouveau boulevard dessine une place carrée sur le côté occidental de la rue; de l'angle nord-ouest de cette place part une autre voie publique, large comme le boulevard lui-même, qui va déboucher rue des Amandiers-Popincourt, dans l'axe de l'avenue Parmentier, pour la continuer jusqu'à la place et au boulevard du Prince- Eugène. Probablement sur cette place s'élèvera une statue équestre du prince.

L'achèvement du boulevard du Prince-Eugène entraînera la destruction de quelques théâtres.

Sur la place du Cbàtelet vont être transférés le Cirque-Impérial et le Théâtre-Lyrique. 11 est aussi question de l'émigration des Délassements-Comiques. La Gaîté et les Folies-Dramatiques les suivront sans doute. Ainsi changera de face ce boulevard du Temple, jadis si célèbre, foire perpétuelle, où se pressait la foule, où s'accumulaient les spectacles, où, avant d'entrer dans les salles de pierre ou dans les baraques, un public avide se pâmait d'aise devant les tréteaux.

Ce fut au boulevard du Temple que se perfectionna la parade, dont les personnages étaient invariablement Léandre, Cassandre, Paillasse, Gilles, Pierrot, Colombine, Isabelle, et qui

Paris. — Imprimerie de J. Claye, rue Saiut-Benoit , 7.

se terminait toujours par un appel chaleureux aux sympathies des assistants. On trouve dans quelques recueils des échantillons de ces farces populaires, qui sont en général dépourvues de toute espèce de sens commun, mais qui sont de nature à provoquer un invincible hilarité. Les gravelures, les expressions ordurières qui fourmillent dans quelques-unes, donnent une médiocre idée des mœurs de nos pères, dont, à ce qu'il parait, les oreilles étaient moins délicates que les nôtres. Nous n'oserions pas même reproduire les titres des parades insérées dans le Théâtre des Boulevards (Manon, 1755, 3 volumes in-1'2).

Les parades qu'on a pris la peine d'écrire ne se jouaient pas telles que nous les lisons.

Chaque acteur en plein vent brodait sur le thème donné, dont il renforçait les bouffonneries et les absurdités. L'essentiel était de prodiguer les coq-à-1'àne, et l'on en trouvera la preuve dans la parade que nous allons citer, et qui est un des types du genre.

CAS SANDRE.

Eh bien ! mon ami Paillasse, il parait que tu reviens d'un long voyage.

Oui, monsieur Cassandre, je viens do voyager dans la marmite.

CASSA Pi DUE.

Tu as voyagé dans la marmite? tu veux dire dans l'Amérique, Paillasse ?...

PAILLASSE

Oui, monsieur, dans l'Amérique... dans la suie...

CASSANDRE

Imbécile!... dis donc dans l'Asie...

PAILLASSE

Oui, dans l'Asie, vers l'hydropique du Cancer...

CASSANDRE

Vers le tropique du Cancer?...

PAILLASSE

C'est juste; vers le tropique du Cancer. Dans ce pays-là, j'ai traversé dix-sept lieues de moutarde sans éternuer... vers les cannes à dards...

CASSANDRE

Vers le Canada... Qu'il est bête !

PAILLASSE

Vers le Canada et la nouvelle Écorce.

CASSANDRE

Et la Nouvelle-Ecosse, sot!...

Et Notre-Dame... ville considérable de la Hollande.

CASSANDRE

Dis donc, Rotterdam, ignorant!...

PAILLASSE

Oui, Rotterdam..-, chez mademoiselle Malaga...

A Malaga !

Oui ; et à Ote-toi-d'ici.

CASSANDRE

PAILLASSE

CASSANDRE

A Otaîti... butor!...

PAILLASSE

Dans le capitale de mon pied...

CASSANDRE

Comment, dans la capitale de montpied? L'animal! je sais qu'il veut dire dans la capitale du Piémont.

PAILLASSE

Oui, c'est cela, dans la capitale du Piémont.

CASSANDRE

Dis-nous comment tu as voyagé?

Par mer, dans de vieux sceaux.

CASSANDRE

Dis donc dans des vaisseaux...

PAILLASSE

Oui, une fois en pleine mer, nous avons été assaillis par un ours...

CASSANDRE, étonné.

Par un ours.?...

PAILLASSE

Oui, par un ours qui a des gants.

CASSANDRE

Il veut dire un ouragan. Et comment vous en êtes-vous tirés?

PAILLASSE

Monsieur, je fus avalé par une baleine...

CASSANDRE

Par une baleine?

PAILLASSE

Oui, monsieur; j'y suis resté quinze jours à me régaler de saumons, de lamproies, de sardines, de morues, de raies bouclées, de merlans... Mais, comme je ne voyais pas clair dans le ventre de la baleine, et que je voulais en sortir, je me souvins que j'avais du jalap dans ma poche, je tirai deux ou trois pincées de ce laxatif, j'en farcis les intestins du ça suffit...

CASSANDRE

Comment, ça suffit?... que veux-tu dire par là?... Je ne t'entends point, Paillasse...

PAILLASSE

Quoi ! vous ne savez pas ce que c'est qu'un ça suffit?...

cassandre, cherchant.

Non... un moment; je crois que j'y suis... oui..", m'y voici; il veut dire un cétacé.

PAILLASSE

Oui, monsieur... justement, un c'est assez, vous m'en faites souvenir, c'est assez, ou ça suffit, est-ce que ce n'est pas la même chose?...

CASSANDRE

Je te l'ai dit cent fois, Paillasse, il y a plusieurs espèces de poissons, des cétacés, des testacés et'des crustacés.

PAILLASSE

Pardinc... je le sais bien, des c'est assez, des têtes cassées, des cruches cassées... Monsieur, à peine avais-je donné du jalap à la baleine, qu'elle fait des efforts, des efforts?... Et comme je me trouvais plus près de la queue que de la tète, je suis tout bonnement sorti par une porte dérobée; alors j'ai nagé pour gagner la côte... Mais, monsieur, je ne peux vous en conter davantage pour le moment, il faut que je me rende à la maison.

CASSANDRE

Auparavant, invite bien poliment la compagnie à entrer voir le spectacle extraordinaire que l'on va donner ici dedans, ce soir...

paillasse, brusquement.

Haïe!... les autres... entrez...

cassandre, lui donnant un coup de pied. Animal !... est-ce ainsi que l'on engage une aimable société?...

Vous avez raison... je me suis trompé... Hohé! entrez, les autres...

Page 1