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CHAPITRE VI

Grenelle. — Le cnâteau de Grenelle. — L'explosion de la poudrière. Conspiration du camp de Grenelle. — Conspiration Malet. .

Le village de Grenelle, contigu à Vaugirard, est de formation beaucoup plus récente ; mais il existait, au moyen âge, sur un emplacement actuellement occupé par une caserne de cavalerie, un château de Grenelle appartenant à la célèbre famille des sire de Craon. C'était le siège d'une haute, moyenne et basse justice, qui relevait de l'abbaye de Sainte-Geneviève, Dans la

chapelle, la'messe était dite les dimanches et les jours de fêtes par un prêtre de la paroisse de Saint-Étienne-du-Mont, de laquelle dépendaient le manoir, la ferme et les maisons voisines. L'enceinte fortifiée du château s'étendait probablement au nord jusqu'à la barrière de la Cunette, puisque le mot cimette désigne un fossé rempli d'eau pratiqué au milieu du fossé sec d'un rempart.

Grenelle vient de granelle (granellà), qui avait la même signification que gravelle, sable ou plaine sablonneuse. Ce mot est employé par Bernard le Trésorier, qui écrivit une Chronique des croisades, de 1095 à 1230. Nous n'en n'avons pas sous les yeux le texte original; mais nous lisons dans la traduction qui en fut faite de la langue d'oil en latin, par François Pépin : Colligitur in Mis hortis granellà quœdam, ex quo fit vitri species (on recueille dans ces jardins une sorte de grenelle, avec laquelle on fabrique une espèce de verre.) Une plaine, dont le sol était arénacé, s'appelait granelle, grenelle, ou gravelle, comme le prouve ce passade du Roman d'Athis :

Athîs et tous ses compagnons Furent issus tons es sablons; En la gravelle furent luit.

Pleurant de joie et de déduit.

La plaine de Grenelle acquit subitement de la célébrité. Après 1792, la France, menacée par l'Europe entière, établit dans cette plaine déserte une poudrière qui suffit longtemps seule à fournir de poudre cette foule innombrable de volontaires, que l'enthousiasme de la liberté faisait voler avec tant de dévouement à la défense des frontières. Le chimiste Chantai que le gouvernement républicain avait mis à la tête de cet établissement, était parvenu, par une nouvelle application de son art, à fabriquer, dans cette manufacture, des quantités de

poudre incroyables. Il en sortait chaque jour des chariots chargés qui allaient approvisionner nos places et nos armées. La poudrière de Grenelle était regardée comme un des remparts de la République.

Le 31) août. 1794, plus' de cent cinquante milliers de poudre venait d'être dirigée vers les frontières, et ce fut un bonheur pour Paris, car le lendemain, par des causes qui sont restées inconnues, une partie de la poudrière sauta, a sept heures et demie du matin. L'explosion brisa des vitres, renversa des cheminées, et jeta la terreur dans toute la capitale. Un nuage épais de fumée S'éleva du lieu du sinistre et guida les Parisiens, qui se précipitaient en foule pour porter des secours.

La Convention se réunit à huit heures et demie du matin, sous la présidence de Vouland. Elle chargea le comité de salut public de rédiger sur-le-champ une proclamation au peuple de Paris pour le rassurer et l'inviter au maintien de l'ordre. Elle décréta que toutes les pertes seraient supportées par la République; que les parents de ceux qui auraient pu périr par l'effet de l'explosion, ainsi que ceux qui auraient été blessés, seraient traités comme les défenseurs de la patrie et comme les parents de ces défenseurs. La Convention nomma une commission chargée d'entretenir avec elle et le comité de salut public une correspondance de tous les insants.

L'activité la plus grande fut déployée par les représentants : les uns allèrent chercher des nouvelles, les autres se mirent a rédiger une proclamation. Sur la motion de Billaud-Varennes, vingt-quatre commissaires se transportèrent dans les quarantehuit sections de Paris pour y rassurer la population. A neuf heures et demie, Boursault vint donner les détails suivants :

» J'arrive de la fabrique de Grenelle où, malgré toute la diligence que j'avais faite, j'ai trouvé quelques-uns de mes collègues.

« La crainte a fait dire à quelques femmes qu'il fallait se sauver, et elles voulaient, de concert avec quelques gendarmes, m'empêcher d'avancer. Je leur ai dit : o Là où est le danger est le poste des membres de la Convention. (Applaudissements.) » Le peuple a été électrisé aussitôt, et il a dit que : « Puisque les représentants s'exposaient, il ne devait pas plus craindre qu'eux. (Applaudissements.) » On hasard heureux a fait que le plus grand nombre des ouvriers qui travaillent à cette fabrique n'était pas encore arrivé, et nous n'aurons pas à essuyer autant de larmes que nous pensions.

« On a sauvé beaucoup de barils de poudre. On ne voit sur la route que des épiciers, des cafetiers, qui s'empressent de donner ce qu'ils ont pour secourir les malheureux blessés. Je vais retourner, et j'espère vous apprendre bientôt qu'il n'y a plus rien à craindre.

u Au moment où le danger s'est manifesté, ajouta Amar, plusieurs représentants du peuple se sont, portés sur les lieux. Tout est calme, tout est dans l'ordre; il n'y a plus rien à craindre. Les trois comités de salut public, de sûreté générale et de la guerre sont réunis et ils sont dans la plus grande tranquillité. Ils auront soin d'instruire la Convention de quart d'heure en quart, d'heure de tout ce qui se passera. »

Les autres représentants du peuple envoyés h Grenelle annoncèrent que le danger était passé ; puis les comités, par l'organe de Goujon, présentèrent un projet de proclamation qui fut adopté en ces termes :

« Citoyens, dans le moment même où de grandes victoires assurent la liberté publique, un événement affreux vient de porter l'alarme et l'effroi au milieu des citoyens. La poudrerie de Grenelle a fait explosion ; heureusement, il ne s'y trouvait que le produit de la fabrication journalière. La Convention nationale est a son poste; déjà les mesures nécessaires pour remédier à ce malheur sont prises.

« La force armée est sur pied et les pompiers sont en activité; les asiles sont ouverts aux blessés; les mesures pour leur transport sont assurées; les officiers de santé sont requis; la Convention nationale a décrété que toutes les pertes seront supportées par la République. Les blessés, les pères et mères et enfants de ceux qui auraient péri auront droit aux mêmes secours que les parents des défenseurs de la patrie. Enfin, tous les établissements publics sont en sûreté et de fortes patrouilles comprimeront les malveillants. Que chacun concoure de tout son pouvoir à établir l'ordre; que les citoyennes restent dans leurs familles : et vous, bons citoyens, ne courez point en foule dans un même lieu; cette affluence nuirait plutôt qu'elle

ne serait utile. La Convention nationale vous invite à vous tenir tranquilles et prêts autour de vos sections respectives pour vous porter au premier signal partout où les autorités constituées vous appelleront au nom de la patrie.

« Signé : Merlin (de Thionville), président; P. Barras et Coi.ombf.lle, secrétaires. »

Le reste de la séance fut consacré à entendre de nouveaux renseignements sur le sinistre et à échanger des récriminations; les uns et les autres intéressent trop Vaugirard et Grenelle pour que nous puissions nous dispenser de reproduire au moins les opinions des principaux orateurs.

Cambom. — On ne peut pas encore bien dire quelle est la cause du malheureux événement qui a fait couler nos larmes, but- la route il avait beaucoup d'hommes qui voulaient empêcher d'avancer en disant que le grand magasin n'était pas sauté et ce grand magasin n'existait que dans leurs têtes. On ne trouve plus que décombres et un reste de. l'établissement à deux cents toises du feu.

Lakanal. — Le danger est passé, les malheureuses victimes ont reçu tous les secours qui leurs sont dus par des frères. Plusieurs milliers depeudresont sauvés. On a mis des barrières a«x avenues pour empêcher la confusion et la malveillance.

Nous ne pouvons répondre que du feu apparent ; car si par un art perfide des mèches phosphoriques étaient déposées... C'est pourtant comme cela que les détails donnés disent que le feu a commencé.

Bouygues. — Je m'étais transporté au feu, je n'ai pu y pénétrer. Je me suis rendu à l'hôpital des Invalides pour y voir les blessés. J'airequis les matelas du voisinage; les draps, le linge, les voitures; l'hôpital est rempli d'officiers de santé ; les citoyens prodiguent leurs secours à ces infortunés; tous les blessés sont bien soignés.

Plusieurs représentants du peuple rentrent dans la salle et montent à la tribune.

Thlreau. — Les citoyens ont porté des secours si prompts, si nombreux, qu'il n'est plus, question maintenant que d'arrêter ce mouvement de sensibilité. J'ai entendu des femmes dire : Eh bien ! nous ferons des armes si ' nos maris périssent. Le malheur est au-dessous de la Convention, elle le réparera, elle s'occupera de faire rebâtir les asiles des citoyens; j'espère que la République n'aura rien perdu de son énergie et n'en sera que plus forte.

Carrier. — Comme l'a très-bien observé mon collègue, les secours ont été grands en proportion du malheur. 11 restait un assez grand magasin de poudre. La Convention apprendra avec satisfaction que cette poudre a été soustraite à la rapidité des flammes, ainsi qu'un magasin de soufre. Je crois que des mesures ultérieures ne pourraient qu'entraver la marche des opérations ; il y a assez de pompiers, assez d'eau. Nous avons fait visiter les caves ; l'ordre est parfaitement rétabli ; no:is réparerons ce grand malheur.

Lequinio. — J'ai oublié de vous dire que des citoyens sont allés d'eux-mêmes chez les marchands de vin des environs dire: « Ne donnez votre vin qu'aux blessés. » La commune de Vaugirard a envoyé de son propre mouvement deux tonneaux de vin pour eux.

Bezard. — Je me suis transporté dans les sections de l'Homme-Armé, de la Réunion et de la trente-deuxième division de gendarmerie.

J'ai parlé au milieu des cris de Vive ta République et la Cunrentiun nationale!

Toutes les mesures que l'humanité prescrit ont été prises; aussitôt l'événement connu, voitures, matelas, charpies étaient offerts pour les blessés; des citoyens offrent de recevoir des blessés dans leurs lits.

L'inquiétude que la malveillance cherche à grossir est dissipée. Les citoyens veillent les aristocrates, et les méchants auront beau s'agiter, ils ne pourront tourner l'événement à leur profit.

JJelmas. — Il est d'autres vérités que la Convention doit entendre. Les représentants du peuple témoins de cette scène affligeante ont entendu des propos exécrables; ce qui prouve que la police de Paris est sans force et sans énergie, ce qui prouve qu'il existe dans cette commune des contre-révolutionaires élargis. Je demande que , pour faire cesser cette anarchie, Merlin monte à la tribune et fasse le rapport sur l'organisation de la police de Paris.

VÀUGIRARD.

Carrier. — Puisque l'on aborde enfin cette question, que je n'ai pas voulu aborder encore, je déclare que Delmas a grande raison. Sans doute, citoyens, les événements qui se passent nous amèneront à de grandes connaissances; ils nous donneront le fil de grands complots .dont nous avons été menacés. Sans doute, mon collègue Boursault avouera qu'au moment où il voulait se porter au lieu de l'explosion, il a trouvé des obstacles qu'on lui opposait.

Des pompiers m'ont dit que dans la rue Honoré il y avait des scélérats qui les empêchaient de courir au feu. Quand tous ces faits seront comparés aux mots de désastre qu'on faisait retentir depuis quelque temps, il ne restera plus de doute sur les auteurs de ces désastres. Il ne restera plus que les incrédules à convaincre.

On saura ce que c'est que d'avoir accordé la liberté à tant de chevaliers des poignards, jusqu'à celui qui commandait au 10 août le massacre des patriotes. On saura bien enfin, quoiqu'on n'ait pas voulu livrer à l'impression la liste de ceux qui avaient demandé ces élargissements; on saura bien enfin ce qu'on entendait par cette conspiration du 10 fructidor...

Un membre s'écrie : Tallien l'a annoncé aux Jacobins.

Carrier. — On verra de quel côté sont les vrais continuateurs de Robespierre, où est la queue de Robespierre.

Feraud. — Nous avons marché et nous marchons encore sur des cendres qui couvent un feu violent. En me portant au magasin à poudre, j'ai été effrayé d'entendre les propos les plus atroces.

J'ai invité les comités de salut public et de sûreté générale à prendre les mesures les plus vigoureuses sur la police de Paris. La République est perdue si nous ne savons pas agir avec force.

Peut-on douter de ce que j'avance, quand il est constant qu'on a prêché hautement la royauté. La police de Paris saura qu'il y a dans cette ville 4 à 5,000 officiers et soldats qui devraient être aux frontières. On vous a dit que Robespierre avait appelé autour de lui 8 à 10,000 contre-révolutionnaires; je n'en doute plus depuis les propos que j'ai entendus. Oui, mes collègues, j'ai entendu dire : Depuis que Robespierre est mort, cela ne va pas bien.

Boorsault. — Je ne passerai point sous silence un fait qui touchera la Convention. Le restaurateur qui est établi au pont Tournant, le citoyen Levestre et sa femme, ont montré l'exemple du plus grand désintéressement. Ils ont donné pour leurs frères blessés tout leur vin, tout leur linge, tous leurs lits; ils allaient avec leurs garçons les supplier d'entrer chez eux de préférence.

Voici un trait plus admirable encore. Un malheureux maçon blessé au feu demandait qu'on lui jetât sur le corps une couche d'huile; ce même homme lui disait : Tu a bien souffert? mon ami. — Non, répond ce brave citoyen, on ne souffre point pour la patrie. Ce furent ses dernières paroles. Voilà, mes collègues, voilà de l'huile sur nos blessures.

La Convention ordonna l'insertion de ces faits au Bulletin avec mention honorable.

La question agitée par Delmas sur le mauvais état de la police fut jugée la plus importante de celles que l'événement soulevait. Merlin de Douai donna lecture d'un projet de loi constitutif d'un nouveau système d'administration pour la commune de Paris, lequel fut adopté après de légers débats.

On n'a jamais su d'une manière certaine comment la poudrière de Grenelle avait pris feu ; il y eut à peine, à cet égard , un commencement d'enquête, et l'on ne songea ni à faire un rapport ni à instruire un procès. Quoi qu'il en soit, les Jacobins furent d'abord accusés. « Rien dans la suite, dit Toulongeon , ne confirma ces soupçons, mais ils servirent pour le moment à détourner sur les Jacobins l'animadversion publique; ce sentiment suffisait; on prévit même qu'il serait dangereux de les convaincre ; c'eût été leur supposer impolitiquement des moyens 'et une puissance qui suffiraient pour les faire craindre. On laissa l'opinion circuler et s'établir, et l'on se contenta de maintenir à la tribune un système et un plan de conduite dont la conséquence était la destruction des Jacobins. »

En 1795, un camp fut créé dans la plaine de Grenelle; quelques anciens montagnards, victimes de la réaction thermidorienne, conçurent le projet de soulever les troupes, de renverser le Directoire exécutif et de substituer la constitution de 1793 à celle de l'an m. Les principaux conjurés étaient Javogues et Cusset, anciens représentants du Rhône et de la Loire ; Iluguct, ancien représentant de la Creuse; Antoine-Marie Bertrand, qui avait été maire de Lyon, et dont la fougueuse éloquence avait

souvent ému le club des Cordeliers. On comptait encore à la tête de la conspiration Jean-Jacques Fyon, brasseur liégeois, qui s'était enrôlé dans l'armée française au commencement do la révolution , et qui était parvenu au grade de général de brigade; François Bonbon, cordonnier, ancien président du comité révolutionnaire de la Butte des Moulins ; Gagnant , artiste peintre, secrétaire du conventionnel Drouet.

Afin de dépister le gouvernement, les conjurés simulèrent une tentative royaliste pendant la nuit du 12 au 13 fructidor an iv. Du 29 au 30 août 1790, des coups de feu et les explosions de quelques boites d'artifices furent entendus dans plusieurs quartiers de Paris. Au point du jour, on trouva suspendu au-dessus de la porte de l'hôtel Beauveau un drapeau blanc avec l'inscription : « Vive le roi, mort aux républicains! » Un placard manuscrit appelait aux armes la jeunesse royaliste. La police ne s'y trompa point ; elle sut ou elle savait d'où venaient ces démonstrations, d'autant qu'une des boîtes avait éclaté et tué l'homme qui y avait mis le feu ; c'était un membre du comité révolutionnaire d'une des sections de Paris. Le Directoire annonça par une proclamation que le parti anarchiste était coupable de ces désordres.

Dans la soirée du 23 au 24 fructidor an iv (du 18 au -19 septembre 1796), le ministre de la police vint annoncer au général en chef de l'armée de l'intérieur qu'une soixantaine d'hommes étaient en ce moment même réunis dans un cabaret du village de Vaugirard ; que, dans d'autres auberges, dans les jardins et sur la route de Vaugirard à Paris, une grande quantité de gens étaient dispersés par groupes et se tenaient prêts, au signal donné, à se porter sur l'état-major du camp de Grenelle, tandis que d'autres conjurés s'assureraient des membres du Directoire, des ministres et de plusieurs représentants.

Les ordres furent donnés sur-le-champ ; le général Chanet , à la tète de douze dragons, partit pour le camp de Grenelle, afin de faire prendre les armes à la troupe. En quittant le boulevard des Invalides pour suivre le chemin de Vaugirard , il se trouva cerné par des hommes qui sortirent soudainement des fossés de la route et des jardins environnants. Se croyant hors d'état de résister, il revint par la rue de Vaugirard au Luxembourg, afin de donner les ordres nécessaires à la garde du Directoire qui allait sans doute être attaquée.

En effet, après s'être réunis à Vaugirard, environ douze cents hommes armés de pistolets et poignards, s'acheminèrent vers le Luxembourg, mais s'apercevant que les pestes avaient été doublés, ils se replièrent sur la troupe principale qui marchait vers le camp de Grenelle ; des intelligences avaient été liées entre quelques officiers et les conjurés.

C'était vainement que les conspirateurs comptaient sur la sympathie des soldats. Ils entrèrent dans le camp en chantant la Marseillaise et en criant : Vive la République! vive la Constitution de 1795 ! à bas les conseils ! à bas les nouveaux tyrans! mais par une fâcheuse méprise, au lieu de s'adresser aux bataillons dont ils se croyaient sûrs, ils tombèrent sur un avantposte qui ne s'attendait à rien, et qui, troublé dans son sommeil, se mit immédiatement sur la défensive. En même temps la générale battait; un aide-de- camp , qui avait pu traverser Vaugirard, venait de réveiller le général Foissac- Latour. Le commandant Malô, en chemise, accompagné de neuf dragons demi-nus, montait à cheval et chargeait les assaillants. Ils furent promptement dispersés, et on en arrêta plus d'une centaine qui furent enfermés à l'École militaire.

Le Corps législatif, instruit de cet événement, déclara que tous les corps d'armée de l'intérieur avaient bien mérité de la patrie. Le lendemain, le Directoire fit parvenir aux Cinq-Cents un message par lequel il demandait que les prisonniers fussent jugés par une commission militaire. Il faisait valoir en faveur de cette mesure exceptionnelle les inconvénients que présenterait un procès poursuivi selon les formes ordinaires contre 132 accusés, car tel était leur nombre; et il faut ajouter qu'ils étaient presque tous blessés. Par un second message, le gouvernement sollicitait encore l'autorisation de faire des visites domiciliaires dans Paris; ces deux demandes lui furent accordées. Seulement, les visites domiciliaires ne furent autorisées que pendant le jour et jusqu'à la fin du mois. Le Conseil exécutif avait sollicité plus encore de la complaisance du Corps législatif. Il avait proposé aux Cinq-Cents de décréter que les accusés n'eussent qu'un seul défenseur pour tous, afin d'abréger les débats. On passa à l'ordre du jour sur cette demande monstrueuse.

La première séance de la commission militaire eut lieu le 27 fructidor (13 septembre). Elle fit comparaître d'abord 52 prévenus. Les débats furent très-tumultueux ; les accusés commencèrent par récuser leurs juges, par protester contre la mesure exceptionnelle qui leur était appliquée ; ils prirent à partie les témoins; ils embarrassèrent l'accusation par l'énergie de leur défense. L'un d'eux parvint à s'échapper la veille du jugement qui le condamna à mort, ainsi que 12 autres accusés, et en acquitta 10. Les condamnés en appelèrent au conseil de révision ; mais celui-ci confirma le premier arrêt. En conséquence, ils furent extraits du Temple et conduits au camp de Grenelle, où ils furent fusillés.

Le 0 vendémiaire an V (27 septembre 179G), intervint un second jugement qui condamna quatre des accusés à mort, six à la déportation et trois à la réclusion. Neuf autres furent mis en liberté. Fyon, ex-général de brigade, fut renvoyé devant la cour de Vendôme comme complice de Babeuf. Les quatre condamnés furent, le 8, fusillés au camp de Grenelle, après la révision du conseil militaire.

Le troisième jugement condamna à mort neuf accusés, parmi lesquels se trouvaient Huguet Cussct, Lavngues, Bertrand, Gagnant, Bonbon, etc. Deux accusés furent condamnés à la déportation, quatre à la détention, et cinq furent acquittés. Ceux contre lesquels fut portée la peine de mort furent exécutés le lfl vendémiaire. Bonbon évita le supplice en se précipitant du haut de l'escalier du Temple; mais son cadavre fut conduit jusqu'à la place de Grenelle. Chemin faisant Gagnant, étant parvenu à délier ses mains, s'élança tout à coup hors de la charrette dans le dessein de s'évader. Mais bientôt atteint d'un coup de baïonnette et d'un coup de sabre, il fut reporté sur la voiture et fusillé comme les autres.

La commission militaire termina avec les accusés du camp de Grenelle par deux derniers jugements. Dans l'un, elle condamna six accusés à mort, huit à la déportation, trois à la détention, et en acquitta quatre; par l'autre, elle condamna quatre accusés à la déportation, cinq à la détention, dix furent acquittés. Tout était fini le 6 brumaire (27 octobre).

Longtemps après, sous le régime impérial, la plaine de Grenelle vit ledénoùment d'une des plus singulières conspirations dont fait mention l'histoire. Un général proscrit, prisonnier d'État, entreprit presque seul de renverser la puissance de Napoléon I".

Né à Dôle, le 28 juin 1754, Claude-François Malet était entré dès l'âge de seize ans dans les mousquetaires. Après le licenciement de ce corps, il revint dans son pays natal, d'où il partit en 1702 comme capitaine de volontaires.

Il se distingua en plusieurs occasions, devint adjudant général en mai 1793, et général de brigade le 14 août 1700. Employé à cette époque sous Championnet, il fit la campagne des Alpes, et obtint ensuite un commandement aux Sablesd'Olonnc. Il avait un moment commandé le département de la Gironde; mais ses opinions républicaines le mettaient en suspicion. Il avait voté ostensiblement contre le consulat à vie; et lorsqu'il reçut la Légion d'honneur, il écrivit au grand chancelier Lacépède qu'il se rendrait digne d'une association fondée sur l'amour de la patrie et de la liberté. Après la proclamation de l'Empire, il adressa cette lettre à Napoléon :

K Citoyen premier consul, nous réunissons nos vœux à ceux des Français qui désirent voir leur patrie, heureuse et libre. Si un empire héréditaire est le. seul refuge contre les factions, soyez empereur; mais employez toute l'autorité que votre suprême magistrature vous donne pour que cette nouvelle forme de gouvernement soit constituée de manière à nous préserver de l'incapacité ou de la tyrannie de vos successeurs, et qu'en cédant une porlion si précieuse de notre liberté nous n'encourions pas un jour, de. la part de nos enfants, le reproche d'avoir sacrifié la leur.

u Je suis, etc. »

En même temps il écrit au général de division Gobert :

« J'ai pensé que, lorsqu'on était forcé par des circonstances impérieuses de donner un telle adhésion, il fallait y mettre de la dignité et ne pas trop ressembler aux grenouilles qui demandent un roi. »

Il ne tarda pas à donner sa démission.

En "1807, pendant que l'empereur était en Prusse, Malet entra dans une conspiration à laquelle étaient mêlés des roya-

listes et des républicains. Elle fut dénoncée, et cinquante-cinq personnes furent incarcérées sans jugement, par mesure de sûreté et de répression. Malet languit pendant quatre ans, tant à Vincennes qu'à La Force ; puis, prétextant, une indisposition, il obtint d'être transféré dans la maison de santé du docteur Belhomme, près de la barrière du Tronc. Il se dit : « L'Empereur est à Moscou; les nouvelles arrivent avec la plus grande difficulté. Si on annonçait brusquement la mort du chef de l'État, que deviendrait le gouvernement?... »

Malet imagina de réaliser l'hypothèse avec le concours d'un autre détenu, l'abbé Lafond; et,, de connivence avec Camano, prêtre espagnol qui demeurait rue Saint-Gilles, il fabriqua de faux ordres, de faux pouvoirs, de faux procès-verbaux du sénat; il supposait qu'une séance extraordinaire avait eu lieu le 22 octobre 1812, et en dressait ainsi le procès-verbal :

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