CHAPITRE IV
Auteuil. — Les vignes d'Auteuil. — Molière et ses amis. — Le frère lai. — Le souper d' Auteuil. — Mondorge. — Molière et le pauvre.
— Le jardinier de Boileau. — Racine déclamant. — La bourse de mille louis. — Impromptu de Voltaire. — Les Arlequines et les Scaramouches. — Vers de Chénîer. — La princesse de Carignan.
— Église d'Auteuil. — La source ferrugineuse.
Avant d'être un quartier de Paris Auteuil était un bourg de l'arrondissement de Saint-Denis. Ce fut d'abord la seigneurie d'Altolium , Altaulium ou Autolium , seigneurie productive dont les vignobles n'étaient pas à dédaigner. Elle appartenait à l'abbaye du Bec, qui l'échangea en 1109, avec l'abbaye de Sainte-Geneviève, contre des terres sises à Vernon. L'acte d'échange fut confirmé par Louis le Gros et par Henri Ier, roi d'Angleterre et duc de Normandie.
,Quelques-unes des vignes d'Auteuil appartenaient aux chanoines de Notre-Dame de Paris, qui en donnaient le revenu à la cathédrale, à la condition que le jour anniversaire de leur décès, il serait fait un repas à quatre services. Ces chanoines prévoyants voulaient faciliter à leurs successeurs des jouissances gastronomiques qu'ils avaient eux-mêmes goûtées.
Auteuil devint, au xvuc siècle, une sorte de Parnasse. Les littérateurs s'y donnaient rendez-vous : deux maisons, celle de Molière et celle de Boileau, étaient le centre de leurs réunions. Là venaient La Fontaine, Racine; l'épicurien Chapelle et le moraliste Pierre Nicole ; Lulli , Jonsac, Nantouillet, Brossette ; du Troussct de Valincour, gentilhomme de lettres, collègue de Boileau dans la charge d'historiographe ; Jacques de Tourreil, traducteur des Philippiques de Démosthène; Baron, qui débutait dans la carrière dramatique.
Molière, que beaucoup de gens s'imaginent avoir été pauvre, parce que c'était un homme de génie, vivait dans l'aisance,
grâce à ses bénéfices d'acteur et d'auteur. Il faisait le voyage d'Auteuil à Paris sur un bateau qu'il avait frété. Un matin , se trouvant après déjeuner sur le bord de la Seine avec Chapelle et le jeune comédien Baron , il voit arriver un moine qui les prie de vouloir bien lui faire remonter la rivière jusqu'au couvent des Bons-Hommes.
Le moine est admis; ravis de l'occasion d'avoir l'avis d'un frère minime sur des questions théologiques ou philosophiques, Molière et Chapelle interrogent a plusieurs reprises le religieux , après avoir parlé avec chaleur de Descartes , de Gassendi et d'Épicure.
Le moine se contentait de répondre par des sons à peine articulés.
— Cependant, dit Chapelle, De-cartes n'est-il pas comme un de ces inventeurs qui organisent une belle machine sans tenir compte de l'exécution? Le système des atomes crochus n'est-il pas contraire à une multitude de faits observés?
— Hum! se contenta de dire le minime, qui semblait approuver l'opinion de Chapelle.
Molière riposta, et lorsqu'il se fut exprimé avec son éloquence naturelle, le moine se crut obligé par la politesse à faire des signes d'adhésion; mais il n'articula pas une seule syllabe compréhensible.
Après do longs débats, auxquels le bonhomme avait assisté avec la plus grande impassibilité , en se bornant à une pantomime qui pouvait passer pour un assentiment aux yeux de chacun des ergoteurs, on arriva a Passy. Le religieux prit tranquillement sa besace, remercia ses hôtes et disparut.
En demandant des renseignements sur son compte, Molière et Chapelle apprirent que c'était un frère lai qui savait à peine le français. Les deux philosophes furent désolés de s'être mis en frais d'éloquence pour essayer de produire de l'effet sur un auditeur incompétent, et Molière dit a Baron ;
PASSY
I&éÉSèT^
Les écuyères de l'Hippodrome.
— Voyez, petit garçon, ce que fait le silence quand il est. observé avec conduite!
Boileau, La Fontaine, Chapelle, Baron et plusieurs autres gens de lettres se trouvaient à souper chez Molière. Ce dernier, depuis quelque temps, ne vivait que de lait et se couchait de bonne heure. Il quitte ses convives pour se mettre au lit, et son absence ne refroidit pas la gaieté du festin. Le vin, largement servi, échauffe peu à peu les têtes, et la conversation tombe sur les malheurs de la vie. On trouve qu'il n'est rien de si triste que notre, existence, que nos jours sont monotones ou livrés aux chagrins , que la vie n'est qu'une chaîne de misères, et qu'il est sage de s'en débarrasser tout d'un coup; on conclut, par le projet d'aller tous ensemble se noyer dans la Seine. Il est accueilli avec transport. La Fontaine envoie un exprès avertir qu'il ne rentrera pas chez lui ce soir, et, en avalant une dernière rasade, on s'écrie unanimement :
— Allons, mes amis, mourons avec courage!
Baron, qui avait un peu moins bu que les autres, court prévenir Molière. Celui-ci, effrayé, s'élance hors de son lit; mais tandis qu'il s'habille, les convives arrivent à la rivière et s'emparent d'un bateau pour prendre le large et se noyer au beau milieu. Quelques paysans et des domestiq les, instruits de leur dessein, se jettent avec eux dans le bateau pour les retenir. Furieux de cet obstacle, ils mettaient l'épée à la main, lorsque Molière se montre •-
— Eh! que vous ont donc fait ces gens-la? s'écrie-t-il.
— Comment! lui répond Boileau avec emportement, ces coquins veulent nous empêcher de nous jeter dans la rivière! Kcoute, mon cher Molière, tu as de l'esprit, vois si nous avons tort. Fatigués des peines de ce monde-ci, nous avons résolu de passer dans l'autre. La rivière nous a paru le plus court chemin pour nous y rendre, et ces marauds nous l'ont bouché !
— Fort bien ! dit Molière; mais je vous croyais de mes amis.
Quoi! Messieurs, vous entreprenez une action qui doit vous immortaliser, et vous oubliez de m'associer à votre gloire!
— Il a raison, dit Chapelle, nous nous conduisons mal avec lui. Oublie cette faute, mon cher, et viens te noyer avec nous...
— C'est bien mon intention. Mais un moment; songeons à ce que nous allons faire. Nous voulons nous illustrer, et nous nous y prenons nuitamment! N'est-ce pas donner des armes à l'envie, toujours prête à rabaisser les belles actions! Ne pourrat-elle pas dire, si nous procédons immédiatement après souper, que c'est plutôt le vin que notre raison qui nous a conduits? Non, mes amis; c'est demain, à jeun, en plein midi, qu'il faut nous jeter à l'eau.
— Bien raisonné! s'écria Chapelle. Morbleu! Molière a toujours plus d'esprit que nous.
Ils allèrent tous se coucher, et le lendemain, on n'eut plus besoin de se battre avec eux pour les empêcher de se noyer.
Baron amena un jour à Auteuil Mondorge, un comédien sans emploi et sans ressources, et entra d'abord pour l'annoncer.
— Ce pauvre diable n'ose se montrer, dit-il, tant sa toilette est délabrée.
— Je le connais, dit Molière; il a été mon camarade en Languedoc; c'est un honnête homme; que pensez-vous qu'il faille lui donner?
— Quatre pistoles, dit Baron après avoir hésité un instant.
— Eh bien! répliqua Molière, je vais les lui donner pour moi; donnez-lui pour vous ces vingt autres que voici.
Mondorge parut : Molière l'embrassa, l'engagea à reprendre, courage, et joignit au présent qu'il lui faisait un magnifique habit de théâtre pour jouer les rôles tragiques.
Ce fut en revenant d'Auteuil à Paris avec le musicien Charpentier que. Molière, ayant donné par mégarde un louis d'or à un mendiant qui s'empressa de le lui rapporter, s'écria: « Où la vertu va-t-elle se nicher? Tiens, mon ami; en voici un autre. »
La maison de campagne où Molière aimait à réunir ses amis a fait place â un petit temple, sur le fronton duquel on lit : Ici fut la maison de Molière. Il eût été préférable de la conserver, mais son état de dégradation ne le permettait pas ; l'édifice qu'on lui a substitué était enclavé dans le parc de la duchesse de Montmorency, parc admirable qui a été dépecé et subdivisé en plusieurs villas.
Le temple érigé à Molière est une rotonde en briques, précédée d'un péristyle dont les quatre colonnes doriques soutiennent le fronton, où l'on a représenté Thalie éplorée et laissant tomber son masque. Aux deux cotés de la porte d'entrée sont les bustes de Corneille et de Racine : au centre est le buste de Molière, entre ceux de La Fontaine et de Boileau. Au fond, sur un siège semi-circulaire, les visiteurs peuvent se reposer pour rêver à la gloire de l'auteur de Tartufe.
Boileau eut à Auteuil une charmante habitation, et l'un de ses meilleurs morceaux est l'épître spirituelle qu'il adressa à son jardinier Antoine Riquié :
Laborieux valet du plus commode maître, Qui pour te rendre heureux ici bas pouvait naître, Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil, Qui dirige chez moi l'if et le chèvrefeuïl.
Racine venait très-souvent chez Boileau, avec lequel il vivait en excellente intelligence, bien que le satirique se considérât comme très-supérieur au poète qui avait fait Andromaque, Britanniciis et Athalie. Noël Falconet, médecin distingué, qui était admis dans leur intimité, racontait qu'étant allé voir Despréaux à sa maison d'Auteuil , on parla des génies de la France.
— Je n'en connais que trois ! s'écria Boileau ; Corneille, Molière....
— Sans doute, Racine est le troisième, repartit Falconet?
— Racine! répliqua Boileau avec humeur, n'est qu'un bel esprit à qui j'ai appris difficilement à faire des vers; le troisième, c'est moi!
Cependant, plus d'une fois, Racine eut tous les honneurs des réunions que présidait son ami. « Je me souviens, dit Valincour , qu'étant un jour à Auteuil , chez Despréaux, avec Nicole et quelques autres amis d'un mérite distingué, nous mîmes Racine sur l'OEdipe de Sophocle : il nous le récita tout entier, le traduisant sur-le-champ ; et il s'émut à tel point que tout ce que nous étions d'auditeurs nous éprouvâmes tous les sentiments de terreur et de compassion sur quoi roule cette tragédie. J'ai vu nos meilleurs acteurs sur le théâtre ; j'ai entendu nos meilleures pièces ; mais rien n'approche du trouble où me jeta ce récit; et au moment même où je vous écris, je m'imagine encore voir Racine avec son livre à la main, et nous tous consternés autour de lui. »
Racine rapportait un jour de Versailles une bourse de mille louis d'or, et trouva sa femme qui l'attendait à Auteuil, dans la maison de Boileau ; il courut à elle :
« Félicitez-moi , lui dit-il en l'embrassant ; voici une bourse de mille louis que le roi m'a donnée. »
Elle lui porta aussitôt des plaintes contre un de ses enfants qui depuis deux jours ne voulait pas étudier.
« Une autre fois, reprit-il, nous en parlerons; livrons-nous maintenant â notre joie. » Mais sa femme continuait ses plaintes contre l'enfant, lorsque Boileau, qui, dans son étonnement, se promenait à grands pas, perdit patience, et s'écria :
« Quelle femme ! quelle insensibilité!... Peut-on ne pas songer à une bourse de mille louis. »
Cet amour pour l'argent décida Boileau à vendre sa maison à un nommé Le Verrier. « Je vous promets, dit celui-ci, que vous en resterez pour ainsi dire le maître, vous y conserverez une chambre, et j'espère que vous viendrez souvent l'occuper. »
Quinze jours après la vente, Boileau retourne à Auteuil, entre dans son jardin , et n'y trouvant plus le berceau sous lequel il avait coutume d'aller méditer, appelle Antoine et lui demande où est son berceau ?
— M. Le Verrier l'a fait détruire, répond Antoine.
— Ah ! ah !
Après avoir rêvé un moment, Boileau remonte dans son carrosse en disant: «Puisque je ne suis plus le maître ici, qu'est-ce que j'y viens faire? »
Il n'y revint plus.
A Le Verrier succéda Claude Deshaies Gendron , médecin ordinaire du régent Philippe d'Orléans, et mort à Auteuil le
3 septembre 1750. C'était un ami de Voltaire, qui , lui rendant un jour visite, salua l'ancienne demeure du satirique par cet impromptu mythologique :
C'est ici le vrai Parnasse
Des vrais enfants d'Apollon ; Sous le nom de Boileau, ces lieux virent Horace, Esculape y pavait sous celui de Gendron.
La maison de Boileau existe toujours, mais ses différents propriétaires lui ont fait subir des changements qui la rendent méconnaissable.
Les fêtes champêtres d'Auteuil étaient à la mode dès le commencement du xvnr5 siècle, et nous en avons pour preuve deux pièces de théâtre :
Le Bal d'Auteuil , comédie en un acte et en prose, par Nicolas Boindin, procureur du roi au bureau des finances, représentée au Théâtre-Français (mardi 11 août 1702) ; elle était suivie d'un divertissement dont Gillier avait fait la musique,
La Fête d'Auteuil , comédie en trois actes et en vers libres, avec un divertissement, par Louis de Boissy, musique de Grandval , représentée le jeudi 28 août 1742.
La pièce de Boindin est précédée d'un prologue qui se passe au parterre du théâtre, et dont les personnages sont le bailly M. de La Faquinière et M. Maigret, marchand. Le magistrat, le gentilhomme et le bourgeois d'Auteuil , expriment la crainte d'être ridiculisés par l'auteur. La comédie même n'est qu'un prétexte à des danses de paysans, de paysannes, d'arlequins et de scaramouch.es, qui se trémoussent au son des violons, des hautbois et des musettes. S'il fallait en croire Boindin, le langage des vilains des environs de Paris n'eût pas été trop relevé en 1702. Dans la scène VI, Lucas dit à Vulpin , organisateur du bal :
« Hé ! tatigué ! Monsieur ! venez donc mettre ordre à. ces vilains ! Une tempête de filles qui vient de fondre sur votre bal et qui l'avont fait commencer sans vous! »
Plus loin , le même Lucas rend compte d'un scandale causé par une jeune fille.
« Parce qu'aile a fait un faux pas, aile a prétendu que c'était la faute des violons; les violons l'ont traitée de je ne sais qui ; aile a traité les violons de je ne sais comment; enfin l'orage a crevé, et aile a baillé tant de coups de pieds dans le ventre de ces gros instruments, qu'aile en a fait sauter toutes les cordes, et les ménétriers s'en allant, jurant qu'ils en auront raison et qu'on ne brutalise pas comme ça un arquestre ! »
Cette prose est assaisonnée de couplets; Frontin, valet de Vulpin, invite en ces termes le beau sexe d'Auteuil à veuir au bal :
Venez fillettes du village,
Venez sous ce charmant feuillage
Y faire un époux d'un amant ;
Qu'au plaisir vos cœurs s'abandonnent.
Dansez, dansez ! que le bal est charmant,
Quand l'hymen et l'amour le donnent !
Une Scaramouche, en travestissement noir, fait à une arlequine bariolée cette malicieuse observation :
Si toutes les femmes galantes Faisaient mettre sur leurs habits Autant de couleurs différentes Quelles ont eu de favoris, Ah! que de figures plaisantes, Que d'ailequines dans Paris !
L'arlequine riposte :
Si l'on obligeait les coquettes, De porter pour leur favoris, Des robes de veuves complètes, Comme elles font pour leur maris, Ah ! que l'on verrait de fillettes En scaramouches à Paris !
Quoique le bal d'Auteuil ne soit qu'une fantaisie, il est vraisemblable qu'il a un fond de vérité, et que ce séjour champêtre était recherché par les amis du plaisir qui voulaient prendre leurs ébats loin des regards indiscrets, et prolonger le carnaval pendant l'été.
Au xviiic siècle, plusieurs personnages célèbres vinrent encore habiter Auteuil. La veuve d'Helvétius, née de Ligneville,
PASSY
s'y établit après la mort de son époux, qui, tout en s'occupant de philosophie, avait eu le bon esprit de faire fortune dans les fermes générales. Elle rassembla autour d'elle une société d'élite où figuraient l'abbé Morellet, le ministre Turgot, le spirituel Chamfort, l'emphatique Thomas, le sémillant chevalier de Boufflers, Cabanis, et même Napoléon Bonaparte, auquel elle disait en se promenant : « Vous ne vous doutez pas de ce que l'on peut trouver de bonheur dans trois arpents de terre ! » Née en 1719, elle mourut au mois d'août 1800, regrettée des malheureux dont elle était la bienfaitrice, ce qui l'avait fait surnommer par Franklin : Notre-Dame d'Auteuil.
Marie-Joseph Chénier, ce poëte qui avait eu le tort de se lancer trop tôt dans la carrière, et dont la verve se développait au moment où il mourut prématurément, demeura à Auteuil pendant les dernières années de sa vie. Il a chanté ce séjour de prédilection en vers classiques, qui ne sont pas bons intrinsèquement, mais que nous reproduirons, vu que nous n'en connaissons pas de meilleurs sur le même sujet :
Auteuil, lieu favori, lieu saint pour les poètes! Que de rivaux de gloire unis sous tes berceaux. C'est la qu'au milieu d'eux, l'élégant Despréaux, Législateur du goût, au goût toujours fidèle. Enseignait le bel art dont il offre un modèle. La, Racine évoquait Andromaque et Pyrrbus, Contre Néron puissant faisait tonner Buniuis, Peignait de Phèdre en pleurs le tragique délire. Ces pleurs harmonieux que modulait sa lyre, Ont mouillé le rivage, et de ses vers sacrés La flamme anime encor les échos inspirés.
Parmi les habitants célèbres d'Auteuil, on cite encore Condorcet, et le sculpteur Houdon.
Une princesse de Carignan a fini tristement ses jours à Auteuil. C'était une fille du duc de La Vauguyon; et Victor- Emmanuel Ier avait toujours refusé de reconnaître une alliance qu'il ne regardait pas comme digne d'un héritier du trône. Le prince de Carignan étant venu à mourir, sa veuve fut exilée sans pitié des États sardes, quoique le roi crût devoir retenir les enfants issus de ce mariage.
La princesse se retira à Auteuil, dans l'ancien château des abbés de Sainte-Geneviève. Elle y était le 10 février 18*29, lorsqu'elle reçut une lettre de Charles-Félix, le roi régnant, qui permettait à la princesse de s'installer à Rome, dans le palais des princes de Carignan, avec les enfants dont elle était depuis si longtemps séparée.
Transportée de joie, la princesse saisit une plume et se hâte d'adresser à Charles-Félix une lettre de remercîments; mais tandis qu'elle est tout absorbée dans son travail, une étincelle jaillit du foyer sur sa robe. Les flammes montent avec une terrible rapidité; la princesse se lève, sonne, appelle, s'élance au dehors et tombe sur le pavé de la cour. Vainement on lui prodigue des secours... il était trop tard !
La vieille église d'Auteuil a été rebâtie au xviic siècle. Elle a été enrichie de tableaux par la libéralité des habitants. Sur la demande de M. Legros, membre du conseil général, la ville de Paris lui a donné, en 1844, un Jésus-Christ guérissant les paralytiques. Elle doit à M1" Gillon une Résurrection de Jésus- Christ. Les stalles du chœur sont en bois sculpté et d'un travail élégant.
A l'entrée de la nef est un bas-relief de marbre blanc qui représente une femme mourante étendue sur un canapé; au chevet, une autre femme tombe abattue; sur un fauteuil, de l'autre coté, un jeune homme au désespoir se penche sur un vieillard; deux enfants, dont le plus jeune semble comprendre ' à peine cette scène de deuil, sont au pied de la couche mortuaire. Une inscription nous apprend que ce monument a été élevé par Étienne-Nicolas-Louis Ternaux, à sa femme, Caroline- Blanche Rousseau, née â Paris le 9 juin 1780, et morte le 8 octobre 1817, en mémoire de sa piété, de sa tendresse pour sa famille, et de sa charité pour les pauvres.
La fabrique a fait placer contre un pilier une inscription latine, qui rappelle que le docteur Sébastien Juillie, chevalier de la Légion d'honneur et de plusieurs ordres (legionis militum honoratorum necnon midtorum ordinum eques), recteur honoraire de l'Institution des Jeunes Aveugles ( institulionis juvenum Lutetiœ eœcorum rector honorarius), a fondé, à perpétuité, quatre messes annuelles pour le repos de son âme, et que cette fondation a été acceptée par délibération du 18 janvier 1850.
On remarque dans le chœur le tombeau de Nicolaï (Antoine- Nicolas), premier président de la cour des comptes do Paris, mort en 1731.
La place qui précède le portail de l'église était autrefois le cimetière. Des monuments dont il était embelli, on a conservé un obélisque de granit, fixé sur un socle de marbre noir, et surmonté d'un globe qui porte une croix. C'est le mausolée du chancelier d'Aguesseau et de sa femme, Anne Lefebvre d'Ormesson. On lit sur une des faces du piédestal : « Aux mânes de d'Aguesseau ; monument élevé par ordre du gouvernement, an ix. » Sur une autre, à la même époque, on a gravé : « La nature ne fait que prêter les grands hommes à la terre. Ils s'élèvent, brillent et disparaissent, leur exemple et leurs ouvrages restent. »
Les inscriptions primitives sont les suivantes :
« Chrislo salvatori, spei credentium, in quo crediderunt et speraverunt Henricus Francisons d'Aguesseau, Gattiarum eaneellarius, et Anna Le Fevre d'Ormesson, ejus conjux.
« Acorum liberi, juxte utriusque parentis exoriens , hanc crucem dedicavere.
« Anno Reparaloris salutis MDCCLIII. »
Sur une autre face :
« Solide, juste et piè consecrati, in hoc sœculo, expectant beatam spem et adventum gloriœ magni Dei et Salvatoris nostri JesuChristi, qui dédit semetipsum pro nobis in cruce, ut nos redimeret, et mundaret sibi, populum acceptabilem sectatorem bonorum operum.
h Ora pro eis, viator. »
Auteuil reçoit l'eau de la Seine au moyen d'une pompe à feu dont les bassins sont établis dans, le bois de Boulogne, et qui alimente plusieurs autres localités.
Sur le plateau qui domine Auteuil fut découverte une source ferrugineuse froide, qu'un médecin nommé Hubert vanta dans un opuscule publié en 1628. Oubliée plus tard, elle a été retrouvée par M. Quicherat; et, comme plusieurs malades l'ont employée avec succès, un élégant chalet a été construit en 1858 pour les buveurs ou les baigneurs. M. Ossian Henry, chef des travaux chimiques à l'Académie de médecine, a constaté que mille grammes de l'eau ferrugineuse d'Auteuil contiennent :
Azote , quantité indéterminée.
Principes minéralisateurs fixes.
grammes.
„, , (de magnésium ) „ , „„„
Chlorures ! , ,? 0,1200
( de sodium )
de chaux 1,7400
de strontiane '. trace sensible.
de magnésie 0,1 100
Sulfates I de soude 2,9220
anhydres \ d'alumine, potasse et ammoniaque 0,0510
d'alumine et de fer protoxydé (sel
double particulier) 0,7150
Sel de manganèse 0,0140
Azotate de potasse traces.
Acide silicique (silice) 0,1400
Matière organique et perte 0,0730
Principe arsenical dans le dépôt sensible.
Total 3,2550
Bue à la dose d'un ou plusieurs verres, cette eau éveille l'appétit, active la digestion, et la magnésie qu'elle renferme la rend légèrement laxative.
Les affections contre lesquelles on prescrit l'eau d'Auteuil avec le plus de succès sont : l'inappétence, les maux d'estomac et les différentes formes de gastralgie; la chlorose, l'aménorrhée, la dysménorrhée; le diabète; les engorgements du foie, de la rate et des autres viscères de l'abdomen ; la bouffissure du visage, l'œdème des membres inférieurs, certaines hydropisies commençantes; les palpitations de cœur par suite d'anémie. Vous vous en trouverez également bien dans les convalescences longues et difficiles, alors qu'il s'agit de redonner du ton à l'ensemble de l'organisme. Inutile d'ajouter que le tera-
péramenl lymphatique est. celui auquel cette eau est le mieux appropriée.
C'est surtout au printemps que la foule des buveurs se presse dans le jardin qui avoisine la source. La plupart sont venus de Paris le matin, puis, après avoir bu ou s'être baignés, ils retournent à leurs affaires; quelques-uns font même la route à pied.
L'eau ferrugineuse d'Anteuil supporte le transport sans subir la moindre altération, soit dans sa composition chimique, soit dans ses vertus thérapeutiques. Avec les sels qui en sont extraits, on fabrique des pastilles qui, par leurs propriétés digestives, conviennent surtout aux estomacs faibles et délicats.
L'histoire d'Auteuil offre un bel exemple du longévité administrative. Nommé maire en 17X0, M. lienoît resta chargé des affaires de la commune jusqu'en 1813.
L'administration municipale d'Auteuil, qui a cessé ses fonctions le 1" janvier 1800 se composait de MM. Jéhénot, maire; Polak et Dulud, adjoints; Giver-Berthier, Ozenne, Raverdy, Baugrand, Lebert i Isidore), Cuissard, Delaniotte, Monchy, Vlansion, Lassudrie-Duchesne, Leméteyer, Soutre, Hubert, Dequen, Vallot, Baltard, Trémois, d'Almbert et Jouet, membres du conseil municipal. Parmi les améliorations qu'elle a introduites, nous devons signaler l'agrandissement des écoles, qui contiennent 280 élèves (150 garçons et 130 filles); la salle d'asile est le refuge de 80 enfants des deux sexes; les travaux de la mairie, du cimetière, la construction d'une maison pour le conservateur du cimetière, l'établissement d'égouts dans les rues de La Fontaine, de Magenta, Boileau, Molière; la construction de trottoirs dans les rues Boileau, de la Tuilerie, de l'Égout et François Gérard; l'amélioration du rondpoint de Boulainvilliers, l'ouverture des rues de l'Assomption, de Magenta, des Pâtures, Cuissard, des Arts, de Montmorency, de l'embarcadère, du Chemin de la Galiote, et des places de l'Église, de La Fontaine et du Château-d'Eau.
D'importants travaux de voirie ont été exécutés à Auteuil depuis 1850, tant pour l'alignement et la délimitation que pour le redressement et le classement de différentes voies publiques ou chemins vicinaux qui ont été portés à une largeur de L2 mètres.
Auteuil a été aussi doté d'un éclairage permanent.
Auteuil est relié à Paris par un chemin de fer qui dessert en même temps les Batignolles, Courcelles, la porte Maillot et la porte DaViphine.
Un décret du 17 août 1852 déclara d'utilité publique l'exécution d'un chemin de fer formant le prolongement du chemin de fer de ceinture, et qui, partant de celui de Saint-Germain, dans la commune de Batignolles, se dirigerait sur Auteuil par Neuilly et Passy. Une enquête eut lieu en conséquence de ce projet, qui trouva quelque opposition dans la commission municipale, et qui fut assez profondément modifié par elle dans une de ses séances. A la suite de l'enquête, la commune de Passy avait proposé un contre-projet qui n'était pas sans inconvénients dans son exécution, et dont la disposition principale consistait à diriger le nouveau chemin de fer par les plaines d'Auteuil.
La commission apporta quelques modifications dans ce second projet tout en l'améliorant. De Batignolles à la porte Maillot, le nouveau chemin de fer fut bordé d'un double boulevard de six mètres de largeur qui offre aux piétons et aux voitures une promenade agréable et pittoresque. 11 côtoie ensuite la route stratégique jusqu'à la Muette, qu'il longe en décrivant une courbe considérable. Il traverse deux fois la route de Passy à Auteuil, dite l'allée des Sycomores, au moyen de deux ponts assez larges pour livrer passage à deux voitures, et bordés de larges trottoirs; puis il se dirige sur la commune d'Auteuil par le parc de Montmorency, dont une voie de 12 mètres de largeur facilite l'accès.
La ville céda à la compagnie qui se chargea de l'exécution du chemin de fer 4 hectares de terrain nécessaires pour son établissement, et celle-ci, de son côté, renonça à toute demande de svbvention nouvelle, en s'engageant à embellir par des plantations tous les abords de la voie de fer entre la Petite- Muette et Auteuil.
La gare d'Auteuil a été livrée au public le 2 mai 485'*.
De la commune d'Auteuil faisaient partie les hameaux du Point-du-Jour et de Billancourt.
La population d'Auteuil avait considérablement grandi depuis un siècle. Un dénombrement de 1745 portait le nombre des
feux à cent vingt, dont chacun avait en moyenne quatre bahitans. En 1850, la population était de 0,143 âmes, et elle s'est accrue, jusqu'à l'annexion, de plus de 2,000. Quelques portions du territoire d'Auteuil ont été réunies à la commune de Boulogne; mais la plus grande partie est incorporée à l'arrondissement de Passy.