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CHAPITRE IX

L'église Sainte-Marie. — La fête patronale. — Église Saint-Michel. — Culte ëvangélique — École polonaise. — Théâtre des Batignolles. Auguste Ricard. — Baouv-Loiuiian. — J. Cahaigne.

La libéralité des fidèles batignollais a décoré avec luxe l'église paroissiale. Des draperies de velours rouge entourent les colonnes aux grandes fêtes; un soleil d'or darde ses rayons du milieu de la voûte bleue de l'abside; les tableaux viennent presque tous de donations. La ville de Paris a fait présent à Sainte-Marie d'une copie de la Sainte Famille de Raphaël et d'une Présentation -au Temple, peinte en 1845 par A. Chazal. Au bas d'une copie de la Vierge de Murillo, on lit cette inscription : « Offert à la ville de Batignolles par M. Lahoclie, 1852. » A gauche du maitre-autel est un tableau qui représente saint Vincent de Paul entouré de ses jeunes protégés , et dont le cadre porte ces mots : « Donné par M. et Mmc Fauconnier, en mémoire d'Henri-Étienne, leur fils. »

Une seconde Présentation au Temple a été donnée par M"" Gallais, en mémoire, de feu son époux. La meilleure des toiles qui cachent la nudité des murs de cette église est peutêtre celle où M. Tourde a représenté les Ames du Purgatoire soulagées par le sacrifice de la messe ( 1852).

La fête patronale, des Batignolles -Monceaux commence le premier dimanche après le 15 août, et dure quinze jours consécutifs. Elle a été conservée, ainsi que celles des principales localités suburbaines , en dépit de l'annexion. Le plateau sur lequel se donne cette fête est voisin du chemin de fer de l'Ouest et de la station du chemin de fer d'Auteuil, par lequel les Batignolles sont desservies. Aussi les réjouissances patronales ont-elles toujours attiré aux Batignolles une multitude de Parisiens, et elles doivent en attirer davantage maintenant que le mur d'enceinte est démoli, car c'était un obstacle que plusieurs n'osaient franchir : il leur semblait que de l'autre coté de la barrière se trouvait, un monde inconnu ; et puis, il répugnait aux gens susceptibles de passer devant les commis de l'octroi, dont les yeux investigateurs se portaient avec une curiosité malveillante sur les poches ou sur les crinolines suspectes de receler des objets de contrebande. Les fêtes des Batignolles, loin de péricliter à la suite de l'annexion, sont appelées à acquérir une. importance nouvelle. L'emplacement est favorable; les acrobates, les théâtres en plein vent, les cirques, les boutiques ambulantes n'ont jamais manqué à cette solennité du plaisir, que termine un feu d'artifice combiné par les soins de l'habile Ruggieri.

L'accroissement, de la population des Batignolles a nécessité la construction d'une nouvelle église, située rue Saint-Jean, entre l'avenue de Saint-Ouen et celle de Clichy; elle a été livrée au culte le 19 septembre 1858, sous le vocable de Saint- Michel. Elle offre une superficie de 850 mètres de construction, les sacristies comprises. Elle a 42 mètres de longueur sur 18 mètres de largeur intérieurement. La hauteur des voûtes, qui est de 10 mètres à leur sommet, égale celle des voûtes de l'église Saint-Germain-des-Prés.

L'architecte de la nouvelle église, M. L.-A. Boileau, auquel on doit déjà l'église Saint-Eugène, avait à sa disposition des subsides très-restreints. Il a donc cherché un type qui réalise à peu de frais la majesté indispensable au temple chrétien. Les voûtes, en coupoles, établies au moyen d'une charpente fort, ingénieuse, sont surtout remarquables par leur beau développement et par uiie hardiesse que la ténuité des piliers qui les supportait fait ressortir avec avantage.

La charpente de l'église Saint-Michel, qui a été exécutée en bois à cause de l'insuffisance des ressources, doit être considérée comme le modèle d'un système de voûtes qui se prêterait admirablement à l'application économique de la fonte et du fer combinés avec la pierre de taille. La disposition intérieure qui résulte de ce système offre à la décoration polychrome et à la peinture murale un champ plus vaste et des points de vue plus favorables que tout autre. Il en résulte aussi des conditions acoustiques toutes particulières qui méritent d'être étudiées. En un mot, ce type de construction permet d'obtenir de grands effets avec le moins de dépense possible.

La décoration intérieure de l'église Saint-Michel consiste en peintures et en verrières de couleurs simples et douces à l'œil.

Les protestants ont aux Batignolles une chapelle, située sur le

boulevard, et à laquelle est auuexée une école de garçons, avec pensionnat; une école protestante de filles est établie rue Saint-Etienne. Des institutions pour les deux sexes se sont formées depuis longtemps dans cette cité, où elles pouvaient se procurer au rabais de l'espace, de l'air, de la verdure et des \ ivres. Sur le boulevard des Batignolles, dans une maison qui a été gratuitement livrée par son propriétaire, le docteur Gatezowski, est l'école nationale polonaise, dont les dépenses sont couvertes par la générosité do quelques riches bienfaiteurs, de la municipalité de Paris et du gouvernement français.

Les Batiguolles eurent un théâtre presque en même temps qu'une église : il était rue Lemercier. Une nouvelle salle fut construite sur le boulevard des Batiguulles par les soins d'une société dont le principal actionnaire était M. Puteaux. A l'extérieur, elle est ornée de quatre statues de Muses et de bas-reliefs mythologiques. Treize cent cinquante spectateurs peuvent y trouver place. Le privilège du théâtre, qui embrasse tous les genres, appartint tour à tour aux frères Sevestre, à M. Gaspàri et à M. Chotel. Des pièces inédites, et composées spécialement pour cette scène, y ont été représentées avec succès, entre autres Lebau, le Pèlerin, Aello le gondolier, Ivanhoé, les Étudiants, une Revue des Batignolles, la Barrière Clichy ; l'Orient, grande pièce militaire de M. Labrousse ; l'École des Pères , comédie en cinq actes, de M. de Beaufort; Batignolles au pied du mur, revue en trois actes, de MM. Gourdon de Genouillac et Paul Michel.

Parmi les acteurs distingués qui ont débuté au théâtre des Batignolles , on peut mentionner Parade et Neitann , du Vaudeville; Emile Thierry, des Variétés; Gibeau, de la Porte- Saiut-Martin ; Hodin, William, Manstein et M"1' Bamelly, de l'Odéon ; M"" Renée, du Cirque.

Laurent, le meilleur comique de l'Ambigu et des théâtres ch'convoisins, a fait ses premières armes au théâtre des Batignolles ; il s'y distinguait surtout par l'exactitude de ses imitations, et voici une amusante anecdote que raconte à ce sujet Léon Bonvallet dans ses Caravanes dramatiques :

o Un jour , au moment de se costumer pour la première pièce, on demande instamment à Laurent de faire la charge de Jules Sevestre.

11 faisait cette charge supérieurement.

Laurent consent, et ses camarades, — pour que l'illusion soit plus complète, — montent dans le cintre et écoutent sans regarder.

Laurent commence à imiter Jules Sevestre, et peu après partent du cintre de nombreuses marques d'approbation.

Mais au beau milieu de cet exercice, Laurent aperçoit. Jules Sevestre en personne qui pénètre dans les coulisses.

11 ne fait ni une ni deux, cesse de suite la charge de son patron et disparait d'un autre côté.

Jules Sevestre descend à l'avant-scène, et comme il s'aperçoit que le décor n'est pas encore, placé, il se met à morigéner assez vertement messieurs les machinistes.

Des artistes, toujours dans le cintre, qui ignorent que c'est le vrai directeur qui parle, et qui se figurent que ce. qu'ils entendent n'est que la continuation de la plaisanterie de leur ami Laurent, se mettent à applaudir avec fureur à chaque nouvelle parole de Jules Sevestre.

— Bravo! bravo! s'écrient-ils. Oh! comme c'est ça! comme c'est bien ça ! Bravo ! bravo ! bravissimo !

— Qu'est-ce que vous avez donc, là -haut, tas d'imbéciles'.' reprend Jules avec colère.

— Parfait! parfait!

— Messieurs ! s'écrie le directeur furieux, vous serez tous à l'amende si vous ne cessez ce vacarme!

— Oh! les amendes... c'est ça... Va donc!... va donc toujours

— Sacrebleu! messieurs, vous moquez-vous de moi, à la lin V

— C'est magnifique | hurla en riant la bande perchée dans les frises, qui croit toujours avoir affaire au camarade Laurent, — c'est superbe! admirable! étourdissant.

— Akl pour le coup, c'est trop fort! — s'écrie Jules en montant quatre, à quatre l'escalier du cintre, et en tombant, comme une bombe, au milieu de ses pensionnaires. Ceux-ci, ne le reconnaissant pas, grâce à l'obscurité, le prennent pour Laurent, le reçoivent avec de grands éclats de rire, le bousculent joyeusement et lui tapent sur le ventre.

— Ah! disent-ils eu chœur, la fais-tu assez bien sa charge à ce vilain ètre-lâ!... Tout y est : sa voix, ses expressions. C'est

frappant!... Si cet affreux Jules t'entendait, quel polisson de liez il ferait, bon Dieu!

Je ne vous dirai pas tous les méchants complimenta que Jules s'attira ce jour-lâ. Qu'il vous suffise de savoir que messieurs les artistes lui octroyèrent toutes les épithètes et toutes les injures dont peuvent gratifier leur directeur des pensionnaires trop peu payés. — Quant â Jules, la fureur lui clouait la langue.

Enfin, le lampiste entra avec un quinquet, et les jeunes gens virent avec, épouvante, au milieu d'eux, non pas Laurent, connue ils le supposaient, mais bien Jules Sevestre lui-même! ! ! Horrible spectacle! qui se termina par une formidable amende. — Quant il Laurent, Jules le rencontra en descendant du cintre, lui serra la main et l'augmenta de cent sous par mois! »

Puisque nous évoquons des souvenirs littéraires, rappelons la mémoire de quelques gens de lettres qui sont venus terminer leurs jours aux Batignolles. Au n° 3'2 de la rue Lemercier, expira, en 1813, à quarante-un ans, un romancier populaire, Auguste Ricard. Atteint de la maladie cruelle dont Louis XIV fut opéré deux fois, il supporta ses souffrances avec une résignation stoîque, et conserva presque jusqu'au dernier jour cette verve communicative qui pétille dans le Marchand de coco et les Ëtrennes de mon oncle.

Le 20 décembre 18ôi, fut conduit, au cimetière de la ville, des Batignolles, un membre de l'Académie Française, Baour- Lormian, dont l'oraison funèbre fut prononcée par INisard. Ce poète avait été l'objet d'une admiration que la postérité n'a point justifiée, car il était presque centenaire, et l'on pouvait, dire que la postérité avait commencé pour lui; il avait traduit en prétendus vers français les prétendues poésies d'Ossian. 11 avait donné au Théâtre-Français, en 1807, l'Histoire île Jus -pli vendu par ses frères, arrangée en tragédie racinienne; sous le nom d'Omasis; il avait aussi traduit la Jérusalem délivrée: mais son chef-d'œuvre était la satire des Trois mots, dont quelques vers sont bien frappés.

Le l'J mai 1800 est mort, aux Batignolles, à soixante-trois ans, un homme politique recommandable par la sincérité et la constance de ses convictions, Joseph Cahaigne. Dès 1830, il se jetait avec ardeur dans la lutte, était impliqué dans plusieurs affaires, et fulminait contre le pouvoir des chansons et des articles de journaux. La tournure de sou esprit et les sentiments auxquels il resta fidèle se reflètent assez exactement dans ce couplet de sa chanson intitulée l'Homme de Juillet, qui parut dans le Tyrtée, en mai 1832 :

J'avais l'êvê* la gloire de la France ; Je la voyais, reine de l'avenir, Da monde entier signant la délivrance! De cet espoir fallait-il me punir?

La liberté', poursuivant sa conquête, Poussait du pied des trônes vermoulus ; J'avais rêvé le beau, le vrai, l'honnête; Messieurs, je ne le ferai plus.

Après la révolution de 1 848, Cahaigne avait été rédacteur de /» Commune île Paris. Longtemps proscrit, il commençait à goûter un peu de repos lorsqu'il a été enlevé â ses amis.

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