CHAPITRE PREMIER
Le côté droit. — Les tripes à la mode de Caen. — Les cimetières. — La crémation. — Le jardin et le musée.
Le coté droit de la magnifique avenue qui part du rond-point de l'ancienne barrière de Clichy et se dirige, en se bifurquant, vers Clichy ou vers Saint-Ouen, a été séparé des Batignolles pour être réuni au XVIIIe arrondissement. De même que le coté gauebe, il abonde en cafés élégants, en restaurants fréquentés, surtout le dimanche, par une foule pour laquelle les salles les plus vastes deviennent trop étroites. Là est la métropole de ces établissements d'importation normande, où l'on ne vend que des tripes à la mode de Caen. Ce mets, longtemps inconnu dans Paris, y a tout à coup fait fortune, mais le restaurant de Jouanne, aux Batignolles, passe pour conserver le mieux les grandes traditions de l'art culinaire du Calvados; c'est aussi le seul qui ne se soit jamais relâché de la sévérité des principes. Les débitants de tripes parisiens peuvent offrir à leur clientèle d'autres j)lats du jour: chez Jouanne, on ne prépare que les intestins du bœuf. Quelques, familles, séduites par cette grande renommée, viennent naïvement s'abattre chez Jouanne, pour y faire un dîner régulier. Quand les convives sont attablés, le chef de l'expédition dresse le menu , et crie, à la cantonade : « Garçon ! un potage ! »
— Monsieur, il n'y en a pas.
— Comment! Vous voulez dire peut-être qu'il n'y en a plus'!
— Non , Monsieur, nous ne faisons jamais de potages.
— En ce cas, donnez-moi un fricandeau au jus.
— Il n'y en a pas.
— Un filet aux olives.
— Il n'y en a pas.
— Mais vous n'avez donc rien '? Au moins, vous nous donnerez bien une omelette?
— Non , Monsieur.
— Mais que mange-t-on donc ici?
— Des tripes â la mode de Caen.
Jamais, chez ce prototype des spécialistes, on n'a vu que du gras-double accommodé de la même manière sur les bords de l'Orne et de l'Odon.
Près de l'avenue de Clichy, où règne une animation perpétuelle, se trouve un séjour de silence et de deuil , le cimetière du Nord, dit de Montmartre.
L'annexion faisait légalement aux cimetières une fâcheuse position. Le décret du 23 prairial an xn ( 12 juin 1804) est formel : ii Aucune inhumation n'aura lieu dans les églises, temples, synagogues, hôpitaux, chapelles publiques, et généralement dans aucun des édifices clos et fermés où les citoyens se réunissent pour la célébration de leur culte, ni dans l'enceinte des villes et bourgs. Il y aura, hors de chacune de ces villes ou bourgs, a la distance de 35 à 40 mètres au moins de leur enceinte, des terrains spécialement consacrés à l'inhumation des morts. » Le décret d'annexion exigeait donc, comme corollaire, un décret qui reléguât les cimetières à 35 mètres au moins, non-seulement des fortifications, mais encore de la zone militaire. Dans l'état actuel dos choses, en face d'habitudes prises
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Paris. — Imprimerie de J. Claye, rue Saint-Benoit,
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et enracinées, l'administration ne pouvait songer à détruire immédiatement de grandes nécropoles, comme elle avait détruit autrefois les cimetières paroissiaux. Un arrêté du préfet de la Seine, eu date du 20 décembre 1859,contre-sigué par M. Charles Merruau, secrétaire-général de la préfecture, assigna :
1° Le cimetière du Nord, dit de Montmartre, aux inhumations des I", IIe, VIIIe IXe. et Xe arrondissements ;
2" Le cimetière de l'Est, dit Père-Lachaise, aux inhumations des IIIe, IVe, XIe, XIIe et XXe arrondissements;
3° Le cimetière du Sud, dit du Mont-Parnasse, aux inhumations des Ve, VIe, VIIe, XHIe et. XIVe arrondissements ;
4° Le cimetière des Batignolles, aux inhumations du XVIIe arrondissement ;
5° Le cimetière de Montmartre, à celles du XVIIIe arrondissement;
6» Le cimetière de la Villette, à celles du XIXe arrondissement ;
7° Les cimetières de Grenelle et de Vaugirard à celles du XVe arrondissement.
La circonscription du cimetière, de Grenelle embrasse la partie de l'arrondissement située à l'ouest d'une ligne allant de la Seine à l'enceinte fortifiée par la ligne d'axe de l'avenue de Suffren, de l'avenue Lowendal , de la Croix-de-Nivert et de la rue de Sèvres.
La circonscription du cimetière de Vaugirard comprend tout le surplus du XVe arrondissement.
8" Les cimetières d'Auteuil et de Passy aux inhumations du XVIe arrondissement.
La circonscription du cimetière d'Auteuil est déterminée par la Seine, l'enceinte fortifiée et la ligne d'axe du chemin des Tombereaux et de la rue de Boulainvilliers.
La circonscription du cimetière de Passy comprend tout le surplus du XVIe arrondissement.
Les cimetières de la Chapelle, de Belleville, de Charonne et de Bercy sont supprimés.
Que de place tiennent, les cimetières sur notre sol et dans notre civilisation ! Sans manquer de respect aux dépouilles inanimées des parents, des amis qui nous ont été chers, ne pourrait-on, en leur rendant hommage , se dispenser d'établir au milieu des villes des foyers pestilentiels? Faut-il absolument confier à la terre, cette dépositaire infidèle, des corps qu'elle dissout , qu'elle livre aux vers, et dont elle envoie une partie dans les airs en émanations délétères, comme pour augmenter plus vite son butin ?
Avant l'ère chrétienne, les morts de qualité étaient brûlés ; on n'enterrait que les esclaves. Dans la religion nouvelle, dont l'égalité était la base, les classes supérieures abandonnèrent le privilège d'être mises en cendres et enfermées dans des cippes ou columbaria. Nobles et serfs, riches et pauvres, furent indistinctement enterrés. Certes, pour les hommes qui consentaient à traiter en frères les malheureux qu'avaient décimés les murènes de Pollion et les lions du Colisée, à remplacer un droit absolu de propriété par un système de redevances, ce ne furent pas là les plus grands sacrifices. Le plus pénible, sans doute, fut la renonciation au droit d'être brûlé. Ils auraient pu s'envoler en fumée vers les cieux. Le caput mortuum , le résidu solide qu'ils auraient laissé sur la terre, et non dessous, — pourquoi descendre? — aurait tenu dans une urne; le moribond , dans ses illusions, aurait pu s'imaginer que ses cendres seraient parfois baignées des pleurs d'une épouse désolée et d'un héritier attendri. Au lieu de cela, il lui fallait pourrir dans la boue et dans les ténèbres !
L'idée d'une décomposition lente, froide, obscure, excite une instinctive répulsion ; l'esprit ne saurait s'y arrêter sans trouble, sans horreur.
L'humanité s'afflige des maladies qu'engendrent ou qu'entretiennent les miasmes qui se dégagent des tombeaux.
L'économie politique demande compte de tant d'hectares improductifs.
Au point de vue moral et physique, les inhumations ne sontelles pas condamnées, du moins telles qu'on les pratique? Nous ne sollicitons point le rétablissement de la crémation; mais la science ne fournit-elle pas mille autres moyens, beaucoup moins dispendieux, de réduire un corps inerte à sa plus simple expression? Un peu de chaux y suffirait, et sauverait les dépouilles humaines du déshonneur d'être changées en fumier et dévorées par des larves immondes.
En attendant que, dans l'intérêt commun des vivants et des
morts, les cadavres soient préservés d'une destruction lente, qu'ils soient pour ainsi dire escamotés, on jette sur eux des pierres et des fleurs. Le cimetière du Nord est à la fois un jardin et un musée.
Le jardin est charmant; les arbres, toujours verts, répandent dans les allées une ombre et une fraîcheur continues; les roses, les pervenches, les géraniums, les fuchsias, poussent avec une luxuriance qu'on trouve rarement en dehors des lieux réservés aux inhumations. Les merles, les pinsons, les moineaux, gazouillent à l'envi en sautillant de branches en branches, et quelques rossignols font leurs nids dans les plus épais massifs.
Le musée consiste en monuments assez généralement uniformes, mais dont quelques-uns, toutefois, se distinguent par leur excentricité. Tous ne sont pas d'un goût irréprochable; la douleur la plus vraie et la plus sincère peut avoir ses égarements, et se traduire par des exhibitions peu sensées d'objets en verre filé, de couronnes en fleurs artificielles, de reliques déposées sous des globes de pendule. Respectant la tendresse jusque dans ses erreurs, n'examinons ni le choix des emblèmes, ni le style des épitaphes, et contentons-nous d'explorer le cimetière du Nord pour y chercher les tombes des hommes qui ont bien mérité de leur patrie.