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CHAPITRE II

Le cimetière du Nord. — Le maréchal de Ségur. — Armand Marrast.

— Les trois Cavaignac. — Autres morts célèbres. — Paul Nicquct.

— Mme Garneray. — Les Polonais.

Une des tombes les plus anciennes du cimetière est celle de Philippe-Henri, marquis de Ségur, maréchal de France, ministre d'État, gouverneur du comté de Foix, commaudant en Franche-Comté et chevalier des ordres du roi, né à Paris le 20 janvier 1724, décédé à Paris le 3 octobre 4801.

Une couronne d'immortelles et des palmes sont jetées sur la tombe d'Armand Marrast, membre du gouvernement provisoire, président de l'Assemblée nationale, né à Saint-Gaudens le à juin 1801, mort le 10 mars 1852.

Le tombeau de la famille Cavaignac renferme la dépouille mortelle de Jean-Baptiste, député à la Convention, mort en exil à. Bruxelles le 24 mars 1823 ; Godefroy, décédé le 5 mai 1845, à quarante-cinq ans, et Eugène, décédé le 28 octobre 1857, à l'âge de cinquante-cinq ans. On n'a inscrit sur la tombe de ce dernier aucun des titres qui le recommandent à l'attention de la postérité. Il était né le 15 octobre 1802; admis à l'École polytechnique le 1er septembre 1820, il était entré en 1824 au 2e régiment du génie. Il avait gagné ses grades en Afrique, où l'avait illustré la défense de Tlemcen et celle de Cherchell. Après 1848, il avait été nommé général de division et gouverneur de l'Algérie. Nommé représentant du peuple par les départements de la Seine et du Lot, il se trouva investi du pouvoir dans les circonstances les plus difficiles. Il appartient à l'avenir de le juger en dernier ressort. Ses obsèques furent les plus brillantes dont le cimetière Montmartre ait été témoin. Une brigade d'infanterie et un escadron de chasseurs escortaient le convoi, auquel assistaient d'anciens ministres, d'anciens représentants ou fonctionnaires de la République, ainsi que des émigrés d'Italie, de Pologne, de Hongrie et d'Espagne. Aucune statue n'a été élevée au chef du pouvoir exécutif de 1848; mais les mausolée où il repose porte l'image en bronze de son frère Godefroy, oeuvre admirable de François Rude, assisté de son jeune élève Christophe, qui a modelé les draperies.

Godefroy Cavaignac est là, couché, immobile, dans les plis de son linceul, sur la pierre même qui scelle son tombeau, le corps étendu droit, les pieds joints, la tête renversée en arrière, fixe, la poitrine haute, les bras allongés, les mains légèrement roidies, la droite posée sur une plume et la garde d'une épée. C'est déjà la mort, mais tiède, calme, semblable au sommeil, et l'on dirait un ami qui vient de vous serrer la main avant de défaillir et de s'affaisser pour toujours; un athlète fatigué qui étend ses membres et laisse retomber sa tète pour le repos éternel. La tête surtout vit et respire dans son immobilité même; c'est un portrait d'une ressemblance austère, d'une vérité idéale; la physionomie et le caractère s'y creusent profondément, et toute sa personne y resplendit. On s'arrête fasciné, attendri, exalté devant cette statue que ne glace point le lin-

LES BUTTES-MONTMARTRE

ava

ceul, et qui nous parle de la mort avec tant de majesté et de candeur.

Cette statue n'est pas seulement une conception belle de simplicité et de sentiment, c'est une œuvre savante et sévère, composée et traitée avec tout le scrupule et tout le génie de l'art. La symétrie monumentale de la ligue est tempérée par d'heureuses et légères ondulations. La figure entière se déploie grandement, et les plis dessinent même les parties qu'ils recouvrent. Le nu et la draperie se partagent et ne scindent point la forme; le nu est d'une étude serrée, d'une beauté large, d'un nerf saillant; et ce qui l'a fait encore ressortir davantage, c'est le travail môme de la draperie qui voile à demi le reste de la figure. Cette draperie, fine, souple et transparente, est à. elle seule un travail précieux; l'outil ajoute beaucoup à l'habileté de la disposition.

Une foule d'hommes célèbres sont réunis dans le cimetière du Nord. Le maréchal Lannes, duc de Montebello, repose dans les caveaux du Panthéon; mais sou cœur est conservé au cimetière Montmartre dans une chapelle de famille. Manin et sa fille Émilia y dorment loin de leur chère Vénétie, qui gardera éternellement leur souvenir.

En parcourant les sentiers pittoresques du lieu funèbre , nous trouvons les tombeaux de l'amiral Charles Baudin, né le 21 juillet 1784, mort le 7 juin 1854; de Voyer-d'Argenson, millionnaire qui, à la tribune comme dans ses ouvrages, se fit l'avocat des classes laborieuses; de Michel-Ange Buonarotti, qui trempa dans la conspiration Babeuf, et qui en a écrit une intéressante et fidèle relation; de Charles-Antoine Teste, qui, dès ses premières années, était persécuté par la réaction thermidorienne à cause des idées politiques de sa famille, et qui leur resta invariablement dévoué jusqu'au dernier soupir; de Charles Fourier , ce grand utopiste qui a mêlé tant d'idées utiles â tant de rêveries. Un poète aimé des dames, Gabriel- Marie-Jean-Baptiste Legouvé, est enseveli à côté de sa femme, née Elisabeth Sauvaul, dont les qualités et les vertus contribuèrent à lui inspirer son meilleur ouvrage : le Mérite des Fein mes.

Guyon Lethière, né à la Guadeloupe eii 1760, a sa tombe a gauche de l'entrée, au pied du mur de clôture. Élève de Doyen, ce peintre n'a rien produit de mieux que son grand tableau de Junius Brutus condamnant ses fils, envoi de Rome. Il est mort le 22 avril 1832, en mettant la dernière main à un tableau de Virginius poignardant sa fille.

Dans un mausolée dont Félix Duban a sculpté les couronnes de fleurs et de lauriers, Paul Delaroche a suivi sa femme, fille d'Horace Vernet. Un caveau renferme les restes de deux peintres regrettables, Alfred Johaunot, mort en 1837, Tony Johannot, mort en 1852. Plus loin est le caveau de F. -Léon Bénouville, mort le 14 février 1859, à l'âge de 38 ans. Dans cette galerie d'artistes figurent Greuze, Mme Haudebourg Lescot; le sculpteur Pigale, auteur du fameux mausolée du maréchal de Saxe qu'on admire dans le temple de Saint-Thomas de Strasbourg; Amable-Paul Coutan, sculpteur, décédé le 30 mars 1837, à l'âge de 45 ans. Parmi les architectes, signalons François -Charles Gau, architecte de l'église Sainte-Clotildc , de la Banque , des hospices de Paris , voyageur en Palestine, auteur des Antiquités de la Nubie, continuateur de Le Mazois sur les ruines de Pompéi, né en 1789, mort en

Un monument d'une originalité remarquable est celui de Pierre-Léonard Laurécisque, architecte des palais de l'ambassade de France, de l'église Saint-Louis et de la chancellerie à Constantinoplc, né le 20 avril 1797. Son nom, ceux de sa femme et de son jeune fils sont inscrits sur le socle. Au-dessus se dresse une façade dans le marbre de laquelle sont sculptées trois boîtes pareilles à celles qui renferment des momies. A la place qu'occupent habituellement les têtes égyptiennes, se détachent les portraits de l'architecte, de sa femme et de son enfant. Deux urnes et deux hibous complètent la décoration.

Sur un soubassement, arrondi aux extrémités, s'élève une pierre qui se termine a plein cintre et que surmonte une croix ouvragée. Aux deux côtés sont des hibous de bronze qui tiennent au bec des serpents. Au centre est le buste d'Artot, né en 1815 , mort en 1847. Il se distingua comme compositeur et comme instrumentiste; et le sculpteur lui a donné pour attributs un violon, un archet, et un cahier de musique.

Voici un nom qui rappelle les souvenirs du vieux Paris ; c'est celui de Paul Nicquet, que son épitaplie qualifie d'ancien mar-

chand. Il est mort le 4 août 1829, laissant à ses héritiers, rue aux Fers, un débit d'eau-de-vie et de liqueurs ouvert jour et nuit. Le comptoir était à l'extrémité d'une allée, dans un enfoncement. En face régnait un banc où s'asseyaient les consommateurs. L'allée qui commençait à la rue aboutissait a une petite cour au fond de laquelle était une sorte de chenil jonché de paille; c'était la couche des buveurs malheureux. Quelques gens de lettres, en quête d'émotions ou attardés à la suite d'un dîner trop copieux, avaient découvert Paul Nicquet. Ils avaient fraternisé avec sa curieuse clientèle, et il y eut une époque où l'étranger qui visitait Paris, après avoir vu la colonne Vendôme et la girafe, ne manquait pas de dire à son cicérone : » Conduisez-moi chez Paul Nicquet! »

On lit sur une tombe le nom de M'ue Garneray, décédée le 13 janvier 1858, à l'âge de 72 ans. Qui se douterait que cette modeste épitaphe rappelle un crime mystérieux 1 Cette vénérable dame logeait rue des Martyrs, n° 20. Un jour on la trouva étranglée dans son lit, au milieu d'un appartement dont les meubles commençaient à brûler; un voleur homicide avait évidemment allumé ce commencement d'incendie. Les soupçons se portèrent sur le concierge, qui fut renvoyé absous après une longue et minutieuse instruction, mais qui devint fou de désespoir d'avoir été injustement accusé. Les recherches de la police n'ont fait découvrir aucunes traces de l'assassin de M°"! Garneray.

Plusieurs réfugiés polonais, grâce aux largesses d'un de leurs compatriotes, ont trouvé un asile dans le cimetière Montmartre. Les sentiments qui les animaient à leurs derniers moments se résument dans ce vers tracé sur une tombe :

Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultoi' !

Le plus remarquable des monuments consacrés a la mémoire des exilés de la Pologne, est celui sur lequel ou lit : « Ci-git Léon Stampowski, maréchal de la noblesse d'Uzika en Podolie, fondateur des tombeaux polonais au cimetière Montmartre, né en 1794, mort en 1855. » Les angles du socle de pierre sur lequel est gravée cette inscription, portent quatre trophées composés d'armes, d'étendards, de boulets et d'écussons. Ils soutiennent les cercueils en pierre de plusieurs autres officiers polonais.

Pour avoir une idée de l'architecture russe, regardez cette chapelle couverte de peintures et de dorures; elle est érigée a la mémoire de la princesse Soltikoff, qui mourut à Paris le 21 janvier 1845. Nous trouvons encore dans le cimetière du Nord, Marc-Antoine Julien, fondateur de la Revue encyclopédique; Auguste Julien, son fils, auteur de Recherches sur les proverbes et rédacteur du Siècle, où il a laissé de sincères regrets; Billecoq, bâtonnier de l'ordre des avocats; Numancc, comte de Girardin, né le 13 mars 1794, mort le 6 novembre 1855; le colonel Soubeiran d'Hauterville, né le 27 juillet 1770, mort le 28 juillet 1848; le pianiste Kalbrenner; Adolphe Nourrit, dont la carrière fut si éclatante et la fin si triste; Moroau Cinti, professeur au Conservatoire, décédé le 30 mars 1800, à soixante et un ans ; l'acteur Dazincourt ; Claude-Fortuné Euggieri, artificier du roi, né en 1777, mort en 1841.

Dans le cimetière israélite s'élève une tombe ornée des symboles les plus compliqués. On y voit une barque, un homme et une femme, un serpent qui se mord la queue, un trépied, un triangle environné de rayons : c'est le mausolée de Marc Ledarride, officier d'état-major de l'ancienne armée, grand conservateur de l'ordre maçonnique pour la France, grand dignitaire des puissances suprêmes de l'ordre dans divers royaumes étrangers, grand commandant des chevaliers défenseurs de la maçonnerie, et possédant tous les rites, décédé le 1» avril 1840.

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