CHAPITRE VII
Montmartre en 1SG0.
Depuis lors, et jusqu'à l'annexion, Montmartre s'est développé en paix. En 1822, un théâtre y fut bâti par les soins des frères Séveste.
Une mairie fut construite eu 1836, et inaugurée le 3 mai 1837, par M. de Rambuteau. Les eaux de la Seine furent amenées à 130 mètres au-dessus de leur niveau, sur le point culminant de la butte. Le réservoir, d'où elles se distribuent dans ce quartier, est un gracieux monument octogone du style de la Renaissance. Des carrières, dont les Voûtes peu solides s'écroulaient, furent comblées; des remblais exécutés, des rues tracées sur le.j versants disposés en terrasses. Sous l'ad-
LES BUTTES-MONTMARTRE
ministration de M. Piémontési, en 1853 , fut dessinée la place Saint-Pierre, qui peut-être sera belle un jour, et qui est certainement pittoresque. Tout en admirant ces métamorphoses, les vieux Parisiens ne peuvent s'empêcher de regretter un peu la vieille butte où, dans leur enfance, ils erraient a l'aventure dans des sentiers escarpés; ils se souviennent de la Vache noire , dont les bosquets poussaient sur une pente presque à pic, d'où jaillissait une source limpide et fraîche. Ils voient encore les vignes suspendues aux flancs du coteau , les beaux jardins dont la plupart ont été remplacés par des maisons de cinq étages, et les carrières profondes où scintillaient les facettes de la pierre a Jésus. Montmartre appartenait alors, pour ainsi dire, aux visiteurs ; maintenant des murailles ont remplacé les haies et intercepté l'horizon.
Quoique bien mutilée, l'église de Montmartre mérite encore l'attention des archéologues.
C'est une basilique romane divisée en trois parties par deux rapgs de piliers, dont les chapiteaux ne manquent point d'élégance : la plupart se composent de feuilles et de végétations fouillées avec délicatesse. Il y en a un qui représente un homme à califourchon sur un bouc dont il tient la queue. Sur un autre, un paysan se bat contre un dragon. La façade, où s'ouvraient trois fenêtres circulaires, lobées de trèfles et de quatrefeuilles, a été depuis longtemps supprimée.
Le maître-autel est fait d'une pierre trouvée dans des fouilles, en 1833, et qu'on croit être celle sur laquelle le pape Eugène III célébra la messe.
La pierre tumulaire de M™" de Rochcchouart, trouvée dans un coin, après la suppression du monastère, a été sciée dans toute sa longueur, et chacune de ses deux parties sert aujourd'hui de degré collatéral aux angles du maître-autel.
Une des chapelles a été longtemps dédiée à saint Chrysogon, qui était honoré sous le nom de saint Raboni, parce qu'il avait soutenu dans leurs peines des femmes mal loties, et qu'il avait bonifié leurs époux. Le recueil intitulé Menagiana dit qu'une Parisienne mécontente de son mari avait entrepris de faire une neuvaine à Montmartre pour l'amener à résipiscence. Elle gravit patiemment la montagne et pria avec ferveur pendant quatre jours. Au retour de son pèlerinage, comme elle redescendait la chaussée des Martyrs, des messagers vinrent lui apprendre que son mari était mort, et dans le premier élan d'une joie sans doute répréhensible, elle s'écria : « Que ta bonté est grande, ô saint Raboni ! puisque tu accordes glus que l'on ne te demande! »
Les fonts baptismaux de Montmartre portent le millésime de 1537, avec deux clefs en sautoir sur un écusson. Ils sont enjolivés de sculptures où il est facile de reconnaître le style de la Renaissance. La cuve est un ovale allongé.
La situation de Montmartre avait dû y attirer dans les temps les plus anciens ceux qui cherchaient l'air et les vastes horizons. Avant le monastère, avant les maisons de plaisance modernes, et dont la plus belle fut celle de M. Chartraire de Montigny, trésorier des États de Bourgogne, il existait assurément des habitations sur la montagne. Quand on y fit des retraites religieuses , on utilisa les débris des maisons romaines ou des temples païens. Ainsi se trouvent enclavées dans les murs de l'église Saint-Pierre quatre colonnes monolithes de marbre vert antique, surmontées de chapiteaux ouvragés.
Le Calvaire, établi en 1805, à l'intérieur de l'église, n'est qu'une suite de tableaux médiocres. Un autre a été établi au dehors, par les soins de M. Ottin, curé de Montmartre. Les stations, au nombre de neuf, se composent de bas-reliefs de pierre sculptés par M. Courtin. Les trois croix se dressent sur un rocher factice, sur lequel est une grotte destinée à rappeler le saint-sépulcre. Ces stations, restaurées avec soin en 1850, sont au milieu d'un jardin, au sud de l'église.
Des indulgences spéciales sont attachées à la visite du calvaire extérieur de Montmartre. En voici la traduction :
« De l'audience de N. S. P. le pape, à Kome, le 2S juillet 18-33.
« Sa Sainteté Je pape Grégoire XVI, sur le rapport que nous, soussigné, secrétaire de la sainte Congrégation de la Propagation de la Foi, lui avons fait, donne et accorde en Notre-Seigneur, et à perpétuité (toutefois avec le consentement de l'ordinaire) :
« 1° Une indulgence plénière applicable par forme de suffrage aux âmes du pargatoire, à tous et chacun des fidèles de
l'un et de l'autre sexe qui, vraiment pénitents, s'étant confessés et ayant communié , visiteront dévotement l'église de Montmartre, au diocèse de Paris, ainsi que la grande croix ou le calvaire érigé en la même église, aux jours des fêtes de l'Invention et de l'Exaltation de la sainte Croix et pendant leurs octaves , et y prieront dévotement pendant quelque temps pour la propagation do la foi.
« 2° Une indulgence partielle de cent jours à gagner deux fois le mois par ceux qui visiteront dévotement la grande croix ou le calvaire, aux jours désignés par l'ordinaire.
« Donné a Rome à la sacrée congrégation, les jour et an que dessus.
« Signé Ange Mai, secrétaire de la Congrégation de la Propagation de la Foi. »
« Hyacintc-Louis De Quélen, par la miséricorde divine et la grâce du saint-siége apostolique, archevêque de Paris, etc.,
« Vu le bref d'indulgence ci-dessus, nous avons permis et permettons par ces présentes de le publier dans notre diocèse, avec les autres lettres d'indulgences accordées antérieurement et pour le même objet, après que nous nous sommes assuré de leur authenticité; et pour gagner l'indulgence partielle mentionnée audit bref du 28 juillet 1833, nous désignons le second et le quatrième dimanche de chaque mois.
« Donné à Paris, sous le seing de notre vicaire général, le sceau de nos armes et le contre-seing du secrétaire de notre archevêché, le trente et un août de l'an du Seigneur mil huit cent trente-trois.
« BoinOT, vicaire général.
« Par mandement,
o Molimer, chanoine, secrétaire. »
En 1842, la huitaine obtenue par M. Ottin ne suffit plus aux fidèles, et il fut requis de demander au saint père un supplément de grâce. Il écrivit a Rome la lettre suivante, dont l'original est en latin :
« Très-saint Père,
« Le curé de l'église de Montmartre, située en France, auprès de Paris, humblement prosterné aux pieds de Votre Sainteté, la supplie de vouloir bien accorder une indulgence plénière qui puisse être gagnée deux fois l'année par les fidèles qui assisteront à l'office des morts qui se célèbre le jour qui suit immédiatement les octaves des fêtes de l'Invention et de l'Exaltation de la sainte Croix. »
Grégoire XVI répondit par la bulle suivante :
i. De l'audience du souverain pontife.
. « Sa Sainteté le pape Grégoire XVI accorde â perpétuité, deux fois l'année, le jour consacré au service solennel pour les trépassés qui suit immédiatement l'octave des fêtes de l'Invention et de l'Exaltation de la sainte Croix, une indulgence plénière applicable aux âmes du purgatoire, à tous les fidèles de l'un et de l'autre sexe qui , vraiment pénitents et après s'être confessés, recevront le sacrement de l'eucharistie et visiteront l'église paroissiale de Montmartre, y prieront pendant quelque temps à l'intention de. Sa Sainteté et assisteront à l'office des défunts qui se célèbre dans cette église.
o Donné à Rome, sans autre expédition de bref, au secrétariat de la sacrée congrégation des indulgences, le 26 avril 18i2. « Le cardinal Castracoene, préfet.
« Vu et approuvé pour être publié dans le diocèse, par Monseigneur Denis Affre, archevêque de Paris, le 17 juin 1842.
« Gr.os, vicaire général. »
Au nord, le Calvaire a pour pendant un cimetière, fermé depuis le Ier janvier 1831, sous l'administration de M. Bazin. Les familles de Montcsquiou-Fczensac, de Laborde, de Flavigny, de Cabre, de Salive, des Touches, de Fitz-James, de Vaufleur, de la Bourdonnaye, de Launay, de Houdetot, de Champigny, de Caraman, de Sourcbes, de Romanet, de Vaudreuil, mêlent là leurs cendres et leur histoire.
Les illustrations féminines y sont représentées : la Russie, par la princesse Barbe Galitzin, la comtesse de Swefchine de Somaînoff; l'Allemagne, par Jeanne Népomucène de Somifeld, née en Brisgaw; la Hollande, par la baronne de Fytte, et la
France, par Macloavie de Coatquen , dernière du nom, maréchale et duchesse de Duras.
On remarque encore dans ce vieux cimetière les tombes de l'amiral comte de Marseille; du comte de Bougainville, officier général de terre et de mer et premier circumnavigateur; d'Hubert de Vintimille; du comte de Soimanoff, général d'infanterie russe; de Mathieu Dumas; 'du maréchal de Brancas et du colonel d'Espréménil ; de Louis Berton des Balbes de Grillon, lieutenant général des armées du roi ; du général de Rigaud de Yaudrcuil; de Louis de Saint-Georges, dont, voici l'épitaphe :
IL MARCHA DEVANT LE SEIG\El'R,
ET MOtni'T DANS LXE HEUREUSE VIEILLESSE,