CHAPITRE VII
Visite du '21 juillet Î789. — Mort de la dernière abbesse. — Bulles pontificales en faveur de l'église. — Montmartre eu 1S14.
Dès les premiers troubles de la Révolution, les religieuses de Montmartre perdirent leur douce quiétude. Le mardi 21 juillet 1789, le bruit se répandit que Paris allait être bombardé du haut de la butte; que le cloître recelait des armes, de la poudre, des munitions accumulées pour servir les perfides desseins de Louis XVI. Les portes du monastère furent promptement battues en brèche par une multitude courroucée. L'abbesse des bénédictines, Marie- Louise de Montmorency- Laval, se présenta courageusement, et apercevant dans la foule le curé de Saint-Eustache avec quelques électeurs, elle les invita à entrer en disant :
— Voici toutes les clefs du couvent; visitez, faites une per-
LES BUTTES MONTMARTRE
quisitinn aussi minutieuse que vous le jugerez convenable, et vous acquerrez la preuve que notre pieux asile n"est pas un arsenal.
Le couvent fut supprimé on vertu du décret du 13 février 1790; les bénédictines en furent expulsées le 14 août 1791, et les bâtimens ne tardèrent pas à être démolis.
La dynastie des abbesses de Montmartre tomba avec celle des Bourbons, mais pour ne plus se relever. La dernière abbesse mourut sur l'échafaud, avec celui qu'on appelait alors le dernier des rois. Mme de Montmorency-Laval se retira à Saint- Denis; mais apprenant que des poursuites allaient être dirigées contre elle par le terrible tribunal révolutionnaire, elle se cacha au château de Bondy, cbez la marquise de Crussol d'Amboise. Arrêtée et conduite h Saint-Lazare, elle fut condamnée à mort le 21 juillet 1794 (6 thermidor an n). C'était l'anniversaire du jour où le couvent avait été envahi par le peuple. On l'accusa d'avoir tyrannisé ses vassaux, d'avoir refusé de prêter serment à la nation, d'avoir entretenu des intelligences avec les ennemis de l'État, de leur avoir fait passer des secours en hommes et en argent. Des historiens catholiques ont raconté qu'elle avait été menée au supplice avec quinze de ses religieuses; qu'elles chantaient en chœur sur la charrette fatale :
Je mets ma confiance , Vierge, en votre secours.
lis ajoutent que des républicains, attablés à un banquet patriotique, voulurent obliger ces pauvres femmes à chanter le Chant du Départ, puisqu'elles s'en allaient dans l'autre monde, et que les filles intrépides répétèrent jusqu'à la mort leur pieux refrain. Cette anecdote est controuvée. D'abord le Chant tlit Départ ne fut composé par Marie-Joseph Chénier qu'après le 9 thermidor; en outre, il n'y avait pas une seule religieuse de Montmartre parmi les victimes qui prirent avec M"" de Montmorency-Laval le fatal chemin de la place de la Barrière- Renversée. En voici la liste officielle :
« Allain, âgé de vingt-huit, ans, né à Paris, instituteur, rue
Éloi ;
« Dcssinard, âgé de vingt ans, né â Versailles;
« Selle, âgé de quarante-quatre ans, né à Paris, ex-noble, rue Neuve-des-Mathurins ;
o Maillé, âgé de seize ans, né à Paris, ex-noble, rue du Bac ;
n Maillé, âgé de trente-sept ans, né à Verlante, ex-noble, exprêtre ;
« Champigny, âgé de cinquante-neuf ans, né à Doulan, excuré de Villepinte ;
« Graindorge, ex-comte de Mesnil-Durand, âgé de trentedeux ans, né à Lisieux, rue de la Loi ; .
u Flavi^nv, âgé de trente ans, né à Charno, ex-comte;
« Flavigny, âgée de vingt-huit ans, née à Charne, femme Desvieux, rue Neuve-Augustin ;
n Saucourt, âgée de trente-cinq ans, veuve Daèïle, ex-baronnei rue du Petit -Vaugirard;
.. Dubois, femme Fleury, âgée de trente-six ans, née â Paris, ex-marquise, rue de Valois;
« Meursin, âgée de vingt et un ans, née à Versailles, excomtesse, rue de Valois ;
« Gravier, dit Vergène père, âgé de soixante-quinze ans, né à Dijon, ex-comte, rue Neuve-Saint-Eustache;
u Gravier, dit Vergène fils, âgé de quarante-deux ans, né à. Dijon, ex-noble;
n Thibault Lagarde, âgé de trente et un ans, né à Saint- Ange, ex-noble;
ircharleval, âgé de quarante-six ans, né à Aix, ancien garde du roi, demeurant à Colombes ;
« Dagieux, âgé de quarante-cinq ans, né à Saint-Pé, ancien garde du roi, rue du Petit-Bourbon ;
« De Berrulle, âgé de trente-huit ans, né. à Paris, ex-premier président du parlement de Grenoble, demeurant à Sens;
« Bauvillé, dit Saint-Agnan, âgé de vingt-sept ans, né à Paris, ex-duc;
« Béranger, âgée de vingt-huit ans, née à Versailles, femme Beauvillé Saint-Agnan, ex-duchesse;
« Coppin de Villepreux, âgé de quarante-cinq ans, né à Paris, ex-baron, rue du Four;
« Laboulbomme-Montesquiou, âgé de quarante-sept ans, exnoble, ex-grand vicaire de Rouen ;
n Gigeot-Boisbernier, âgé de cinquante-huit ans, né h Sens, ex-grand-vicaire audit lieu;
n Gauthier, âgé de vingt-quatre ans , né à Moissac, ex-page du roi. »
Emportés par la tempête, les débris de la première abbaye faillirent disparaître avec la seconde. Les bancs, les chaises, les confessionnaux, la bannière patronale, les nappes d'autel et les retables furent brûlés sur la place publique, et les vases sacrés envoyés à la Monnaie. L'église Saint-Pierre fut sucessivement un magasin , un temple pour les fêtes patriotiques, une salle d'assemblée à l'usage des électeurs de la section. Le vieux chœur des dames fut dévasté, utilisé pour le service d'un télégraphe, et dans les tombes ouvertes on chercha le plomb des cercueils. Il fut un moment question de substituer au nom de Montmartre celui de Mont-Marat.
Malgré ces exagérations, Montmartre gagna à la Révolution. Sur les terrains de l'abbaye s'ouvrirent des rues nouvelles; les rampes qui montaient, au village furent aplanies; la population , qui n'était guère que de mille habitants , doubla ; l'église Saint-Pierre fut réparée et enrichie. Le curé, M. Bertherond de Long-Prez, demanda à Pie VU, en 1802, l'autorisation d'établir un Chemin de la Croix, composé de neuf stations, et des bulles d'indulgences plénières pour les principales fêtes de la paroisse. Ces bulles, monuments précieux de l'histoire de Montmartre, furent remises, le 3 mars 1805, au cardinal du Belloy, archevêque de Paris, qui se hâta de les rendre exécutoires. En voici la traduction :
« INous, Jean-Baptiste Caprara, du titre de saint Onuphre, cardinal-prêtre de la sainte Église romaine, archevêque de Milan.
" De l'audience de notre saint père le pape, « Paris, 3 mars 1S05.
« Pour accroître la dévotion des fidèles et leur piété envers les mystères de la mort et passion de notre rédempteur et seigneur Jésus-Christ, notre très-saint père Pie VII, voulant, accueillir favorablement la demande et prière du curé actuel de l'église succursale de Saint -Pierre de Montmartre, diocèse de Paris, accorde à l'ordinaire diocésain la faculté d'ériger dans la forme accoutumée, ou de faire ériger et établir, soit par le curé actuel de ladite église, soit par toute autre personne ecclésiastique qu'il jugera à propos de déléguer à cet effet, les Stations du Calvaire, ou Chemin de la Croix, avec l'application de toutes les indulgences qui ont été par le saintsiége apastolique annexées à cet exercice de piété, nonobstant tout usage et ordonnances contraires.
« J.-B. Card. Caprara. »
« Jean-Baptiste de Belloy, du titre de saint ' Jean-Porte- Latine, cardinal prêtre de la sainte église romaine, archevêque de Paris, â notre cher et aimé curé de l'église succursale de Montmartre, de notre diocèse, salut dans le Seigneur.
« En vertu de la faculté qui nous a été accordée par le souverain pontife, par acte du 3 de ce mois, transcrit ci-desssus, nous avons délégué et délégons par ces présentes, à l'effet d'ériger et établir dans l'église de Saint-Pierre de Montmartre, les Stations du Calvaire ou Chemin de la Croix, avec l'application de toutes les indulgences annexées par le saint-siége apostolique à ce pieux exercice.
u Donné à Paris sous le seing de notre vicaire général, notre sceau et le contre-seing du secrétaire de notre archevêché, le vingt-huit mars de l'an du Seigneur 1805.
« Moxs, vicaire général, u BuiR, secrétaire. »
« Pie VII, pape; pour la mémoire perpétuelle de la chose;
« Usant d'une pieuse charité pour augmenter par les richesses célestes de l'Église la religion des fidèles et le salut des âmes, par ces présentes, nous accordons miséricordieusement dans le Seigneur l'indulgence plénière et la rémission de tous les péchés à tous les fidèles de Jésus-Christ de l'un et de l'autre sexe vraiment pénitents, après s'être confessés et avoir reçu la sainte communion, visiteront avec dévotion, chaque année, à Montmartre, diocèse, de Paris, l'église succursale de Saint- Pierre, prince des apôtres, aux fêtes de saint Pierre apôtre, de l'invention et de l'exaltation de la sainte croix, de saint Denis
et de ses compagnons, et à un des jours pendant les octaves respectivement desdites fêtes, soit les jours où elles tombent, soit des dimanches où elles auront été transférées; et qui prieront Dieu avec piété, en ce lieu, pour la concorde avec les princes chrétiens, l'extirpation des hérésies et l'exaltation de l'Église notre sainte mère, tel des jours susdits, qu'ils aient exécuté ces conditions.
« Les présentes devant valoir à perpétuité pour les temps à venir, comme s'il en avait été expédié des lettres apostoliques en forme de bref, nonobstant toutes choses à ce contraires.
« Donné il Paris, ce troisième jour de mars, l'an du Seigneur 1805.
u J.-B. card. Capraha. »
« Jean -Baptiste de Belloy, du titre de Saint-Jcan-Portc- Latine, cardinal-prêtre de la sainte Église romaine, archevêque de Paris,
« Nous avons permis et permettons, par ces présentes, que l'induit ci-dessus rapporté, vu par nous, soit mis à exécution dans ladite église succursale de Saint-Pierre de Montmartre.
u Donné à Paris, dans notre palais archiépiscopal , sous le seing de notre vicaire général, le vingt-huit mars de l'an du Seigneur dix-huit cent cinq.
u Mons, vicaire général.
« Bum, secrétaire. »
A la même époque fut fondée à Montmartre, par M. Micault de La Vicuville, l'Asile de la Providence, où soixante vieillards des deux sexes achèvent paisiblement leur vie dans une maison spacieuse et commode, en bon air, et entourée de jardins. Les premiers fonds de cet établissement provenaient d'une cotisation volontaire de 20 francs par an que s'imposaient des personnes bienfaisantes, et la stabilité de la fondation fut assurée plus tard par les dons de Louis XVIII et des membres de sa famille. A la maison sont attachés un médecin, un aumônier et des soeurs hospitalières.
En 1814, Montmartre aurait dû logiquement jouer un rôle important dans la défense de Paris. Cette position, a dit un juge compétent, F. Kock, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de /S/6', « cette position, considérée dans son ensemble, s'étend depuis le faubourg extérieur de La Chapelle jusqu'à celui des Batignolles, sur un développement qui, mesuré par les crêtes, a près de deux kilomètres et demi; mais le centre, la gauche et la droite forment en quelque façon trois positions distinctes.
Celle de droite, appelée butte des Cinq-Moulins, s'étend sur un développement de plus de huit cents mètres, de La Chapelle à Clignancourt, comme une courtine élevée dont ces villages forment les saillants. La route de Paris à Saint-Denis, le chemin qui joint les villages en avant de la butte, celui qui règne sur la butte même et les boulevards extérieurs, permettent à toutes les armes d'y manœuvrer librement.
La position du centre est fermée par la crête élevée de Montmartre, sur laquelle on voit le village de ce nom. Mesurée de l'est à l'ouest, elle n'a pas moins de neuf cents mètres de développement; mais du sud au nord elle se rétrécit tellement qu'elle n'a pas cent mètres d'une surface de niveau. Ce n'est, pour ainsi dire, qu'une arête sur laquelle les buttes des Moulins et le chemin qui les unit sont bordés de part et d'autre par des pentes plus ou moins rapides. Sur celle du nord, des escarpements, des maisons, des terrains séparés par des rues étroites et d'une pente rapide, offrent mille moyens de résistance. La crête est inaccessible à l'ouest; à l'est, d'autres escarpements ne laissent d'accès que par un chemin roide et de peu de largeur, qui d'ailleurs aboutissent à Clignancourt, unit le centre à la droite, et ne devient praticable à l'ennemi qu'après qu'il s'est au moins rendu maître de ce village. Du coté de Paris, la hauteur offre aussi des escarpements; mais les anciens chemins et la nouvelle rampe donnent toutes les facilités désirables pour porter à son sommet les troupes et l'artillerie nécessaires à la défense.
La position de gauche s'étend depuis les escarpements qui terminent à l'est la crête élevée de Montmartre jusqu'à l'embranchement des routes qui , du faubourg de Batignolles , descendent à Clichy et à Saint-Ouen. Les deux points saillants de cette position sont formés par le faubourg des Batignolles, situé en avant des escarpements de Montmartre, et par les ma-
melons de la Hutte-des-Gardes, d'où s'incline en pente douce une large croupe qui se perd vers la Seine au-dessous de Clichy. Entre ces saillants, les buttes des Trois-Moulins et des Tertres, provenant du déblai des carrières, dessinent une espèce de courtine d'environ six cents mètres. Un chemin qui part du faubourg des Batignolles passe en deçà des Trois- Moulins, se divise en deux branches, dont une se dirige par la Hutte-des-Gardes et traverse Clignancourt, et l'autre va gagner le chemin transversal tracé à mi-cote entre la crête de Montmartre et les boulevards.
Ce chemin et ces boulevards unissent la gauche au centre et à la droite, et sous ce point de vue établissent l'unité de défense autant que le permettent les pentes et les escarpements d'un terrain bouleversé par une exploitation de carrières de plusieurs siècles.
On voit assez, d'après cette description, quelles ressources peut offrir la défense bien combinée de Montmartre. Sa force naturelle est telle que, gardé par de l'artillerie et des troupes établies d'avance, on ne saurait admettre qu'il puisse être enlevé autrement que par surprise. Occupé faiblement ou à la hâte par un général qui n'aura pas eu le loisir de l'étudier, on sent qu'une attaque peut réussir, surtout si l'ennemi, maître de Saint-Denis ou seulement des routes qui se dirigent de cette ville sur La Chapelle, et de Saint-Ouen sur les Batignolles, marche à la fois sur ces deux faubourgs, menace de Clignancourt le centre de la position pour en aborder la droite et la gauche, qui opposeront peu de résistance après la chute des villages situés sur leurs flancs. »
Ces avantages étaient incontestables; néanmoins les maréchaux Marmont et Moncey ne placèrent sur Montmartre que neuf pièces de canon, deux au Moulin-Neuf et sept au moulin de la Lancette. Sans donner aucun ordre positif, Moncey invita seulement la garde nationale à mettre des avant-postes sur Montmartre. Cet abandon était d'autant plus inconcevable que le conseil de défense était réuni, sous la présidence du roi Joseph, au premier étage du Château-Rouge, d'une des fenêtres duquel Allent , chef d'état-major de la garde nationale et directeur du dépôt des fortifications, étudiait la marche des assiégeants; leurs progrès étaient rapides, leurs masses supérieures accablaient l'armée française. Vers midi , un aide de camp de Marmont vient annoncer au conseil de défense que toute résistance est inutile. Le roi Joseph répond aussitôt :
Paris, lu 30 mars 1S14.
« Si M. le maréchal duc de Trévise et M. le maréchal duc de Raguse ne peuvent plus tenir leurs positions, ils sont autorisés à entrer en pourparlers avec le prince de Schwarzemberg et l'empereur de Russie, qui sont devant eux.
il JOSliPM.
Montmartre, a midi un quart, n Ils se retireront sur la Loire. »
Après avoir expédié cette lettre, Joseph quitta le Chàteau- Rouge, et le duc de Raguse se mit immédiatement en communication avec les souverains alliés.
Les Russes occupèrent Montmartre après la capitulation de Paris. L'empereur, à son retour de l'île d'Elbe, lit dresser sur la butte une batterie protégée par une palissade et de forts détachements y campèrent jusqu'à la tin de juin 1815, sous la direction du général Desfournaux.