CHAPITRE VIII
Clignancourt. — Découverte d'un monument romain. — Lu chapelle de la Trinité. — La fabrique de porcelaine. — La nitrière artificielle. — Développement industriel de Clignancoui't. — Eglise de Notre-Dame de Clignancourt. — Le Petit-Ramponneau. — Les bals des anciennes barrières. — Le restaurant Krautheimer.
De cette tour nous descendons au village de Clignancourt ou de Gligncncourt, dont plusieurs actes font mention dès le xnie siècle. Longtemps auparavant, les Romains y avaient eu des établissements. En 1037, des fouilles pratiquées à mi-côte firent découvrir un parallélogramme de solides murailles, divisé en plusieurs chambres par des murs moins épais. Sur un point des ruine-, les savants crurent reconnaître un hypocauste; sur un autre étaient des fragments de bas-relief en marbre blanc représentant deux génies conduisant un char; un vase de terre cuite d'un travail assez grossier; une tète en bronze de grandeur naturelle, et un bras aussi en bronze, dont les grandes proportions feraient penser qu'il provient d'une statue de 3 mètres.
En 1579, Clignancourt appartenait a Jacques Légier, trésorier du cardinal de Bourbon; il y avait fait construire pour son usage une chapelle dédiée à la Trinité, où le curé de Montmartre venait dire la messe. Elle était à l'angle de la rue Saint- Denis et de la place Marcadet.
Le couvent de Montmartre possédait à Clignancourt un fief, pour lequel il payait à la manse de l'abbaye de Saint-Denis une somme de 1,000 livres à chaque mutation d'abbesse. Plus tard, il acquit la seigneurie de tout, le village; mais en l'année 1700, M""1 de Bellefond la vendit au duc du Maine pour 5,500 fr. Ce chiffre donne une pauvre idée de l'importance qu'avait alors Clignancourt. Elle augmenta en 1771, lorsque Desruelles y eut créé une manufacture de porcelaine, dont la pâte et la couverte étaient tirées de la Manufacture royale de Limoges. Les bénitiers de la seconde église abbatiale sortaient de cette fabrique, et Desruelles fils les avait surmontés d'un groupe d'anges de sa composition. En 1787, des spéculateurs établirent à Clignancourt une uitrière artificielle pour les besoins de la régie des poudres et salpêtres.
De ce temps date le développement industriel de Clignancourt, où habitent, en 1860, des distillateurs, des fondeurs de caractères, des scieurs de bois à la mécanique, des épurateurs de littcrie, des fabricants de bonneterie, de toiles et sangles, de vernis pour voitures, etc., etc. C'est à Clignancourt que sont le dépôt des bois et la scierie d'Ignace Pleyel, dont les pianos rivalisent avec ceux d'Erard.
Le 3 mai 1859 a été posée la première pierre d'une église dédiée à Notre-Dame-de-Clignancourt, à l'angle formé par la petite rue Saint-Denis et la rue des Portes-Blanches. Le cardinal archevêque de Paris présidait la cérémonie religieuse, à laquelle assistaient le préfet de la Seine, le sous-préfet de Saint-Denis et les autorités municipales de Montmartre. La garde nationale formait la haie sur le passage du cortège, qui, parti de la mairie, a pu dans son trajet inaugurer également la nouvelle rue Pierre-Picard, ouverte sur la chaussée Clignancourt et aboutissant à la place Saint-Pierre. La musique de la garde nationale et celle du 13e de ligne accompagnaient les autorités, qui, après la cérémonie, se réunirent dans un banquet donné dans la cour de la mairie, transformée en salon et magnifiquement ornée.
A l'entrée de la chaussée de Clignancourt, près de l'ancienne barrière Rochechouart, est un vaste établissement gastronomique et bachique, qu'on nomme le Petit-Ramponneau, et qui peut rivaliser avec les maisons analogues de la ci-devant barrière du Maine. C'est à la fois un restaurant et un café ; celui-ci n'a été créé qu'en. 1859 et complète l'institution.
Comme toutes les grandes entreprises; le Petit-Ramponneau commença modestement. En 1790, c'était un quadrilatère entouré de piquets et de cordes. Au centre était un jeu de tonneau ; les amateurs de cet exercice et les buveurs s'asseyaient alentour sur des bancs grossiers devant des tables que détérioraient la pluie et le soleil. Peu à peu le cabaret augmenta sa clientèle.
Les salles qui furent construites étaient d'abord d'une simplicité rudimentaire; mais d'autres y ont été ajoutées qui unissent l'élégance au confort. Le Petit-Ramponneau est un hôtel qui traite tout le monde avec égards, mais qui proportionne, ses raffinements culinaires aux habitudes, à la fortune et aux goûts de ses consommateurs. Ceux qui ne peuvent consacrer qu'une somme minime à leur nourriture dînent gaiement entre des murailles nues et sur des tables de sapin; les plus riches savourent, dans de magnifiques salons , des suprêmes do volailles arrosées d'excellent chambertin, de hautbrion et de Sillcry.
Les propriétaires du Petit-Ramponneau, MM. Lallemand, successeurs de M. Nicolct, leur oncle, ont donné à leur établissement une extension qui en fait une des curiosités parisiennes.
11 en est d'autres encore sur les boulevards de Clichy, des Martyrs et de Rochechouart. Notons le Bal de la Reine-Blanche, VHermitage, la Houle-Noire, I ' Êlysée-Monimartre, les Folies- Robert. Krautheimer mérite aussi d'être mentionné; ce restaurateur spécial excelle dans la préparation de la choucroute et des nouilles. Le fameux chiromancien Desbarolles, qui a été élevé en Allemagne et a su en apprécier la cuisine, a enseigné la route de la maison Krautheimer à une foule de littérateurs, de journalistes, de peintres et de comédiens.