CHAPITRE IX
La chapelle Saint-Denis. — Sainte -Geneviève. — Les bohémiens. — Monuments publics de la Chapelle. — Industrie locale. — Chapelle et ses amis.
La commune de La Chapelle-Saint-Denis compose avec Montmartre et Clignancourt le XVIIIe arrondissement. Elle doit son nom à une chapelle où l'on prétend que sainte Geneviève s'arrêtait avec ses compagnons lorsqu'elle allait, dans la nuit du samedi au dimanche, célébrer les vigiles à Saint-Denis. Cette petite église fut brûlée par les Anglais eu 1358, et par les Armagnacs le 8 juillet 1418. Ce fut à La Chapelle qu'en l'an 1427 se logèrent les bohémiens que l'autorité ne crut pas devoir laisser pénétrer dans la capitale.
» Quand ils furent à la Chapelle, dit le Journal d'un bourgeois de Paris, on ne vit oneques plus grande allée de gens à
LES BUTTES-MONTMARTRE
la béuisson du Laudit que là allait de Paris, de Saint-Denis et d'entour Paris pour les voir et vray, et que les enfants d'iceux étoient tant habiles et filles que nuls plus; et le plus et presque tous avoient les deux oreilles percées, et en chacune oreille un anel d'argent, et deux en chascune, et disoieut que c'étoient gentillesse en leur pays.
« Item, les hommes estaient très-noirs, les cheveux crespés, les plus laides femmes que en pust voir, et les plus noires; toutes avoient le visage de playe, les cheveux noirs comme la queue d'un cheval; pour toutes robes une vieille flaussoie trèsgrosse d'un lien de drap ou de corde liée sur l'espaule, et dessous un pauve raquet ou chemise pour tous paremens. Bref c'estoient plus pauvres créatures que on vit en France de âge d'homme. Et néanmoins leur pauvreté, en la compagnie avoit sorcières qui rehardoient es mains des gens, et disoient ce que advenu leur estoit ou à advenir, et mirent contens en plusieurs mariages; car elles disoient au mari : « Ta femme t'a fait cour; » ou à la femme : Ton mari t'a fait coulpe. » Et qui pis estoit, en parlant aux créatures par art magique ou autrement, ou par l'ennemi d'enfer, ou par entregent d'abilité, faisoient vuides les bourses aux gens, et le mettoient en leur bourse, comme on disoit. Et vrayment j'y fus trois ou quatre fois pour pailer à eux ; mais oncques ne m'apperceus d'un denier de perte, et ne les vis regarder en main ; mais ainsi le disoit le peuple partout; tant que la nouvelle en vint à l'évesque de Paris, lequel y alla et mena avec lui un frère mineur nommé Le Petit, jacobin, lequel par commandement de l'évesque, fit là une belle prédication en excommuniant tous ceux et celles qui se faisoient, et avoient cru monstre leurs mains ; et convint qu'ils s'en allassent; et se partirent le jours Nostre-Dame en septembre, et s'en allèrent vers Pontoise. »
L'importance de La Chapelle s'est considérablement accrue depuis trente ans; des usines s'y sont établies. Le nombre des habitants, qui n'était que de 2,440 en 1831, s'est élevé à près de 40,000. Cet accroissement rapide avait donné aux terrains et aux maisons une plus-value considérable, et rendu insuffisants les édifices communaux. En 185S, la ville de La Chapelle fut autorisée par une loi à emprunter la somme de 500,000 fr., et à s'imposer extraordinairement pour rembourser cet emprunt. Le conseil municipal vota la construction d'une nouvelle église; il ajouta une école communale gratuite aux cinq qui étaient déjà ouvertes depuis longtemps. Un pont jeté sur le chemin de fer du Nord relia les deux parties séparées de la commune. De nouvelles rues furent percées, tandis que les anciennes étaient garnies de trottoirs et de fontaines.
La première pierre de la nouvelle église fut posée solennellement le 10 août 1858, rue d'Alger, dans le quartier de la Goutted'Or, qui unit La Chapelle à Montmartre.
Cette église a été dédiée à saint Bernard par le cardinal Morlot, qui, se fondant sur des autorités qui lui sont inconnues, prétend que le saint orateur a prêché plusieurs fois la croisade à La Chapelle. Le vaisseau a la forme d'une croix latine; il appartient au style gothique de la fin du xve siècle. A défaut de clocher, elle a six clochetons, deux de chaque côté des trois portes et un septième sur le chevet. La façade principale est tournée à l'Orient. Les travaux, dirigés par l'architecte Magne, ont été poussés avec une activité prodigieuse.
L'ancienne église de La Chapelle, dont quelques parties paraissent remonter au su? siècle , ne peut contenir plus de 800 personnes.
Dans l'ancienne mairie de La Chapelle siège la justice de paix du XVIIIe arrondissement. Un poste de sapeurs-pompiers a été placé non loin de là, à côté des écoles communales.
Les cafés-restaurants de La Chapelle jouissent d'une réputation acquise par de nombreux services. La rue Jessaint voit souvent des noces et des corporations se diriger en procession vers les Vendanges de Bourgogne. L'entrée de la Grande-Rue est égayé par le Globe, le Café de Paris, le Grand Salon de la Folie et le Capucin de La Chapelle. Dans la rue Doudeauville, le Café de la Mairie s'est embelli depuis que la commune a été absorbée par la capitale. Seulement, il s'est trouvé dans la nécessité de changer de titre ; puisqu'il n'y avait plus de mairie, le sien était évidemment hors de saison. Lequel prendre : celui de Café de la Justice de Paix, de Café des Ecoles ou des Sapeurs-Pompiers ? Après d'amples et mures réflexions, le propriétaire de l'établissement l'a tout simplement appelé Café de l'Annexion.
La Chapelle est animée par le commerce et l'industrie. Les
gares des marchandises des chemins de fer du Nord et de l'Est y entretiennent un mouvement perpétuel ; le rond-point qu'elles entourent sert de Marché aux bestiaux, aux fourrages, aux légumes. C'était là que se tenait, jusqu'en 1444, la foire du Landit, une des plus célèbres du moyen âge. Les écoliers de l'université de Paris s'y approvisionnaient de parchemin. Des marchands de toutes les contrées vendaient de la lingerie, des. pelleteries, des chevaux, des souliers, des charrues, des bahuts, de l'épicerie, de la mercerie et des armes. Au centre du champ de foire était construite une baraque où s'installait l'abbé de Saint-Denis pour décider des discussions qui s'élevaient entre les marchands.
La Chapelle est un entrepôt de lait considérable. On y trouve des fabriques de liqueurs fines, de produits chimiques, de fécules, moutarde, vinaigres, couleurs et rindelles , équipements militaires, toiles cirées, peaux de buffle ; des raffineries de sel, des huileries, des distillations d'eau-de-vie, des fonderies de fer et de cuivre; des chandelleries; des manufactures de ressorts pour voitures, de paliers graisseurs, de ressorts pour chemins de fer, de wagons, de moulins à vent, de savons, de soques et chaussons; des entrepôts d'huiles, de charbon, etc.
A La Chapelle naquit, en 1020, Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, fils naturel de François Luillier, maître des comptes, qui ne le légitima qu'en 1642, et qui fut élevé sous le nom de son pays natal. Il a laissé une réputation de littérateur sans avoir jamais écrit autre chose que le compte rendu en prose et en vers d'un voyage qu'il fit avec son ami Bachaumont. Ce qui lui a valu sa célébrité, c'est qu'au milieu d'une société guindée et compassée il semait des saillies de bon aloi ; c'est qu'il ne cherchait que le plaisir, tandis que d'autres couraient après la fortune et les honneurs. Qui peut d'ailleurs apprécier ce qu'il a produit indirectement, et jusqu'à quel point l'originalité de son esprit, la sûreté de sa philosophie, la finesse de ses aperçus, sont entrées dans les œuvres immortelles de ses amis ! Il gourmandait parfois Boileau, et quand celui-ci lui reprochait d'être ivre, Chapelle ripostait : « Toi tu n'es ivre que de tes vers ! » Molière le consultait , et Racine lui doit plusieurs traits des Plaideurs. La Fontaine lui lisait ses fables, et Claude Saumaise lui dédia ses éditions grecque et latine des Amours deClitophon et de Leucippes, par Achille Tatius (Lugdwii Batavorum, Hegerus, 1660, in-12).
Les anecdotes dont Chapelle est le héros, nous le font voir indépendant, caustique, incapable de flatter, quoique les plus illustres de ses contemporains s'abaissassent à de plates dédicaces. Viveur, aimant la bonne chère et menant en apparence une vie d'oisivité, il n'était étranger à aucune des questions de religion , de morale, ou de physiologie qu'avaient soulevées les Bonnet, les Nicole, les Descartes et les Gassendi. Il était recherché dans tous les cercles, parce qu'il était à la fois bon convive, causeur spirituel, et savant quand il le fallait.
Chapelle, fort mécontent d'un dîner qu'il avait fait chez un bourgeois de sa connaissance, avec Chevreau, sou camarade de bouteille, ne fut pas plutôt sorti de table, qu'il s'approcha de Chevreau, et lui dit à l'oreille, de manière à se faire entendre du maître de la maison.
« Où irons-nous dîner en sortant d'ici? »
On louait devant lui le portrait d'un seigneur de la cour, grand discoureur, et l'on disait qu'il n'y manquait que la parole :
« Il n'en est pas plus mauvais pour cela, » répondit-il.
Un jour Chapelle dînait, en nombreuse compagnie, chez le marquis de Marsilly, qui n'avait qu'un page pour servir à boire à tout le monde : Chapelle, à qui on ne servait point à boire aussi souvent qu'aux autres, perdit patience, et dit :
— « Eh! monsieur le marquis, donnez-nous, je vous prie, la monnaie de votre page ! »
Le duc de Brissac, allant passer quelque temps dans ses terres, engagea Chapelle à l'y accompagner. Ils arrivèrent le quatrième jour à Angers, sur le midi, avec dessein d'y passer le reste de la journée. Chapelle avait dans cette ville un chanoine de ses amis, chez lequel il alla faire un long et agréable dîner. Le lendemain, comme le duc était prêt à monter en voiture pour continuer son voyage, Chapelle lui signifia qu'il ne pouvait le suivre, qu'il avait trouvé sur la table du chanoine une vieille édition de Plutarque, où il avait lu à l'ouverture du livre : Qui suit les grands, serf devient.
— o Qu'importe! dit le duc : je vous considère comme mon ami; vous serez absolument le maître chez moi.
— Je vous suis bien reconnissant, monseigneur; mais Plutorque l'a dit : Qui suit les grands, serf devient.
— Oubliez-vous, mon cher Chapelle, toute la bienveillance, toute l'amitié que je vous ai toujours témoignées?
— Dieu m'en garde, monseigneur; mais Plutarque l'a dit. » On n'en put tirer d'autre réponse, sinon que Plutarque
l'avait dit, et que ce n'était pas sa faute.
Sur cela, il quitta le duc, et s'en revint à Paris.
Un homme de l'humeur de Chapelle ne dut sans doute jamais être tenté de subir le joug du mariage. La duchesse de Bouillon lui demandait s'il n'avait jamais eu envie de se marier.
— « Quelquefois, le matin, répondit-il. »
Chapelle, revenant d'Auteuil, après avoir bu largement chez Molière, eut querelle au milieu de la petite prairie d'Auteuil avec un valet qui le servait depuis plus de trente ans. Ce vieux domestique avait l'honneur d'être toujours dans le carrosse de son maître. Il prit fantaisie à Chapelle, en descendant d'Auteuil, de lui faire perdre cette prérogative, et de le faire monter derrière son carrosse. Godcmer, accoutumé aux caprices que le vin causait à son maître, no se mit pas beaucoup en peine d'exécuter ses ordres. Celui-ci se mit en colère; l'autre se moqua de lui ; ils se disputèrent dans le carrosse, et le cocher descendit de son siège pour aller les séparer. Molière, qui était à la fenêtre, aperçut les combattants : il crut que les domestiques do Chapelle l'assommaient ; il accourt au plus vite.
— " Oh! Molière ! lui dit Chapelle, puisque vous voilà, jugez si j'ai tort! Ce coquin de Godemer s'est élancé dans mon carrosse, comme si c'était à un valet de figurer auprès de moi.
— Vous ne savez ce que vous dites, répondit Godemer; monsieur sait que je suis en possession du devant de votre carrosse depuis plus do trente ans; pourquoi voulez-vous me l'ôter aujourd'hui sans raison?
— Vous êtes un insolent, qui perdez le respect, reprit Chapelle; si j'ai voulu vous permettre de monter dans mon carrosse, je ne le veux plus; je suis le maître, et vous irez derrière ou à pied.
— Y a-t-il de la justice à cela? Me faire aller à pied présentement que je suis vieux, et que je vous ai si bien servi depuis si longtemps ! Il fallait m'y faire aller pendant que j'étais jeune; j'avais des jambes alors, mais à présent je ne puis plus marcher. En un mot, comme en cent, vous m'avez accoutumé au carrosse, je ne puis plus m'en passer; et je serais déshonoré si l'on me voyait aujourd'hui derrière.
— Jugez-nous, Molière, je vous prie, ajouta Chapelle; j'en passerai par votre décision.
— Eh bien , puisque vous vous en rapportez a moi , dit Molière, je vais tâcher de mettre d'accord deux si honnêtes gens. Vous avez tort, dit-il à Godemer, de perdre le respect dû à votre maître, qui peut vous faire aller comme il voudra; il ne faut pas abuser de sa bonté; ainsi je vous condamne à monter derrière son carrosse jusqu'au bout de la prairie, et, là, vous
lui demanderez fort honnêtement la permission d'y entrer ; je suis sûr qu'il vous la donnera.
— Parbleu! s'écria Chapelle; voilà un jugement qui vous fera honneur dans le monde. Tenez, Molière, vous n'avez jamais donné une marque d'esprit si brillante. Eh bien ! ajoutat-il, je fais grâce entière à ce maraud, en faveur de l'équité avec laquelle vous venez de nous juger. Ma foi , Molière, je vous suis obligé, car cette affaire m'embarrassait; elle, avait sa difficulté. Adieu, mon cher ami; tu juges mieux qu'homme de Franco !
Chapelle soupait un soir en tête à tête avec le maréchal do Hocquincourt. Quand ils eurent un peu bu, ils se mirent à faire des réflexions sur les misères de cette vie et sur l'incertitude de ce qui doit la suivre. Us convinrent que rien au monde n'était si dangereux que de vivre sans religion; mais ils trouvaient en même temps qu'il n'était pas possible de passer en bon chrétien un grand nombre d'années, et que les martyrs avaient été bien heureux do n'avoir que peu d'instants à souffrir pour gagner le ciel.
Là-dessus, Chapelle imagina qu'ils feraient bien de s'en aller tous les deux en Turquie prêcher la religion chrétienne.
On nous arrêtera, on nous conduira à quelque pacha; je lui répondrai avec fermeté. Vous ferez comme moi, monsieur le maréchal. On m'empalera, on vous empalera après moi, et nous voilà en paradis! »
Le maréchal trouva mauvais que Chapelle se mît ainsi avant lui.
« C'est à moi, dit-il, qui suis maréchal de France et duc et pair, à parler au pacha, à être martyrisé le premier.
— La religion ne reconnaît point de préséance, et je prétends être empalé avant vous.
— C'est ce que nous verrons ! reprit M. de Hocquincourt.
— Je maintiens mon droit à être empalé avant vous.
— Quoi ! les Turcs n'auraient point d'égards à la dignité d'un maréchal et d'un duc? Us feraient passer devant un petit compagnon comme vous?
— Je me moque du maréchal et du duc ! répliqua Chapelle. »
Là-dessus M. de Hocquincourt lui lance sou assiette au visage. Chapelle se jette sur le maréchal ; ils renversent tables, buffets, sièges. On accourt au bruit. On peut s'imaginer la stupeur de ceux auxquels ils expliquèrent le sujet de leur querelle et qui entendirent leurs raisons.
Laplace fit à Chapelle cette épitaphe :
A ses plaisirs toujours fidèle, Ci-gît l'ingénieux Chapelle, Le plus aimable de'bauche" Que jamais ait produit la France, Et qui n'admettait de péché Que celui de la tempérance.
Pourquoi n'élèverait-on pas une statue Grand Salon de la Folie?
Chapelle près du