CHAPITRE VIII
Paris en 1(192. — Adresse des administrateurs de la police. — Projets de destruction du Palais-Royal. — Grande vogue des galeries. — Les paieries de bois. — Décadence du palais. — Le Ghateau-d'Bau. — 1848. — Restauration du l'alais-lîoyal.
En 1792, le Palais-Royal était devenu suspect, et les administrateurs de la police parisienne adressaient cette singulière admonition aux provinciaux qui accouraient pour la fédération du 14 juillet :
« Le conseil , craignant les pièges qui sont tendus sous ses pas :
ii Au Palais-Royal, dans ce lieu qui fut le berceau de la
révolution, le rendez-vous constant des patriotes pendant longtemps; dans ce lieu charmant, où le plaisir va vous attirer, il existe des repaires affreux, où, sous l'espoir d'une fortune incertaine et balancée par la ruse, des brigands vous attirent; où des femmes, se prostituant pour mieux servir leurs complices, vous enchaînent sous les verrous de trois épaisses grilles de fer, au milieu des poignards; à chaque porte de ces tripots; où les malheureux étrangers, heureux encore de n'y pas perdre la vie, laissent sur une table, à la merci des fripons qui l'entourent, leur fortune, des hommes gagés pour ce métier infâme se promènent, et vous invitent à monter pour une jolie société. On vous distribuera des cartes pour des concerts, pour des clubs ou des festins agréables. Rejetez, repoussez loin de vous ces appels dangereux.
« Vos parents, vos épouses, vous ont envoyés au milieu de nous pour célébrer la fête de la liberté conquise, pour vous préparer encore à la défendre; que ces jours ne soient point empoisonnés par des regrets.
« Si les magistrats du peuple, malgré leurs efforts, ne peuvent détruire complètement ces cavernes affreuses, au moins ils auront rempli un devoir en vous les indiquant. « Les administrateurs de la police,
« Peiirox, Vignrb, Sergent, Panis. »
Quand la tourmente révolutionnaire commença à s'apaiser, en 1797, on rêva la destruction du Palais-Royal, devenu le Palais -Egalité. Nous lisons dans une feuille royaliste du temps, le Thé, ou le Contrôleur général (n° 108, 14 thermidor an îv, ou mardi 1er août 1797) :
« On a présenté au Directoire un plan de destruction du Palais-Royal, et un plan de rues pour le remplacer. Ainsi donc doit être anéanti cet infâme repaire de brigands, foyer de tous les crimes, depuis qu'il fut question de fonder en France la liberté, l'égalité, la fraternité, sur les débris ensanglantés du trône du meilleur des rois et des hommes. Effectivement, le Directoire a pris un arrêté par lequel il approuve le projet de destruction et le plan de rues. »
Voici ce que disait le même jour, sur le même sujet, un autre journal, la Petite Poste de Paris, ou le Prompt Avertisseur :
h Le 18 messidor dernier, il a été proposé au Directoire de mettre en vente le terrain du jardin Égalité, de détruire les boutiques de bois, et d'ouvrir quatre rues parallèles qui aboutiraient au perron. On dit que ce projet a été accueilli avec empressement par le ministre de l'intérieur Benezech, parce que cette proposition était appuyée par la perspective de i millions qui devaient en résulter; on n'a point mis en balance les intérêts des propriétaires des boutiques et de tous ceux qui ont loué sur ce local, en raison des avantages qu'ils attendaient de la publicité d'un lieu qui était le rendez-vous de tous les étrangers et de tous les oisifs de la capitale. Le ministère a cru qu'il pourrait les satisfaire en leur donnant des bons... Sur qui? Sur la trésorerie nationale qui a tant de bonté pour nous, qu'elle finira par nous ruiner par ses bons. »
En dépit des projets de démolition, et quoique le Palais- Royal changeât son nom contre celui de Palais-Égalité et do Palais- du -Tribunat, sa vogue grandit toujours. « Le Palais- Royal, dit un ouvrage publié en 1819 chez L'Écrivain, est le point unique sur le globe. Visitez Londres, Amsterdam, Madrid, Vienne, vous ne verrez rien de pareil. Un prisonnier pourrait y vivre sans ennui et ne songer à la liberté qu'au bout de plusieurs années. C'est justement l'endroit que Platon voulait qu'on assignât au captif afin de le retenir sans geôlier et sans violence par des chaînes douces et volontaires.
« On l'appelle la capitale de Paris: tout s'y trouve; mais mettez là un jeune homme ayant vingt ans et cinquante mille livres de rente; il ne voudra plus, il ne pourra plus sortir de ce lieu de féeries; il deviendra un Renaud dans le palais d'Armide ; et si ce héros y perdit tant de temps et presque sa gloire, notre jeune homme y perdra le sien, et peut-être sa fortune : ce n'est plus que là désormais qu'il pourra jouir; partout ailleurs il s'ennuiera. Ce séjour enchanté est une petite ville luxurieuse, enfermée dans une grande; c'est le temple de la volupté. »
La galerie projetée, de soixante toises de long sur onze de large, qui, d'après les plans de Louis, devait séparer le jardin de la cour du palais, n'avait pas été exécutée. Son emplacement était occupé par deux rangées de baraques où se tenaient des libraires, des marchandes de modes, des pâtissiers,
LE LOUVRE
des cabinets de lecture, etc. La se pressait une affluence immense, attirée le soir par la quantité considérable de pbrynés qui venaient y étaler leurs visages fardés et leur toilette éclatante. C'était une société mélangée, à laquelle ne manquaient ni les filous, ni les mouchards. Louis -Philippe fit démolir ce repaire, chassa des galeries la prostitution, et la loi qui supprima les maisons de jeux acheva d'épurer le Palais-Royal. Dès lors la multitude des oisifs et des étrangers émigra; les galeries devinrent peu à. peu désertes; et quoique les somptueux restaurants de Tavernier, de Douix, des Frères-Provençaux, aient conservé leur antique renommée; quoique deux théâtres importants, chacun dans son genre, appellent le public; quoique les magasins soient décorés avec plus de magnificence que jamais, le Palais-Royal n'a point recouvré son antique splendeur.
Il y avait sur la place du Palais-Royal un vieux bâtiment construit sur les dessins de Robert de Cotte, premier architecte de Louis XV; l'avant-corps, formé par quatre colonnes d'ordre toscan , portait un fronton dans le tympan duquel Coustou avait sculpté les figures allégoriques de la Seine et de la fontaine d'Arcueil. C'était le Château-d'Eau qui renfermait des réservoirs pour les bassins des Tuileries et du Palais- Royal. En 1848, le poste de gardes municipaux, qui était installé au rez-de-chaussée de ce vieux monument, fut attaqué avec fureur. La bande des assiégeants envahit le Palais-Royal, brisa les meubles, lacéra les livres et les collections d'estampes, et détruisit une suite de tableaux modernes qui représentaient plusieurs épisodes de l'histoire du Palais-Royal. Ces dégâts furent réparés en partie en 1849, lorsqu'on choisit le palais abandonné pour y mettre l'exposition annuelle des beaux -arts. Le prince Jérôme et son fils, en prenant possession des appartements, leur ont restitué une partie de leur éclat; mais on peut dire que les beaux jours du Palais-Royal sont passés.