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CHAPITRE VIL

Le Palais-Royal. — Sa fondation. — Première exposition des beaus-arts dans la cour de ce palais. — Travaux ordonnés par Louis-Philippe-Egalité. — Cafe's et spectacles au Palais-Royal. — Le cirque et le canon. — L'arbre de Cracovie. — Le Palais-Royal en 17SS et 17S9. • — Calembours révolutionnaires. — Les gardes françaises. — Inconvénient d'être trop véridique. — Le 13 juillet. — Camille Desmoulins.

Le premier arrondissement renferme encore un troisième palais, de date plus récente, mais dont la célébrité européenne égale au moins celle des deux autres, le Palais-Royal. Il fut créé par le cardinal de Richelieu, sur les ruines de l'hôtel de Mercœur et de l'hôtel de Rambouillet, en l'année 1029, et terminé en 1036, par les soins de. Jacques Lemercier. Il s'appela d'abord le Palais-Cardinal, titre qui fut critiqué comme une usurpation, parce qu'il semblait que le cardinal Richelieu fut unique, dans "son espèce, et que cette outrecuidance n'était en harmonie ni avec les idées du temps, ni avec la modestie imposée à un dignitaire de l'Église apostolique. Comme pour se faire pardonner, le ministre fit présent de son palais à Louis XIII, qu'il traitait toujours comme son maître, quoiqu'en réalité le maître véritable fût l'homme qui avait pris La Rochelle et sapé les derniers débris de la féodalité. Après la mort du cardinal et de son légataire Louis XIII, Anne d'Autriche habita ce palais, qui s'appela dès lors royal ; et les émeutes de la Fronde grondèrent autour de cette enceinte.

Un fait assez inconnu, c'est, que la première exposition des beaux-arts eut lieu, en l'année 1073, dans la cour du Palais- Royal. Les tableaux, garantis par quelques auvents, étaient placés le long des murs, et notamment de celui d'une maison de la rue de Richelieu, où logeaient les académies de peinture et de sculpture. A cette exposition , qui a été suivie de tant d'autres et qui a ouvert une voie nouvelle, figurait la Défaite de Porus, le Passage du Granique, la Bataille d'Arbelles et le Triomphe d'Alexandre, par Charles Le Brun. On y remarquait encore des tableaux de Van der Meulen, de Baptiste, de M"e Chéron, de Francisque Milet, et de Philippe de Champagne.

Lorsque Louis XIV eût créé Versailles, il abandonna le Palais- Royal à la famille d'Orléans. Le régent, de France fit démolir en partie les vieilles constructions, et les remplaça par des bâtiments ornés de colonnes doriques ou ioniques. Les appartements du Palais-Royal furent le rendez-vous des roués de la

La Halle.

régence et des spéculateurs que le système de Law éleva à des hauteurs inespérées ou précipita clans l'abîme.

En vertu de lettres patentes du 2fi anùt 1781, le duc, qui fut plus tard Louis-Philippe-Égalité, fit encadrer le jardin du Palais-Royal dans un rectangle de constructions monumentales dont l'architecte Louis fut l'organisateur. Ce jardin, ouvert au public en 1787, renfermait des établissements divers, qui attirèrent la foule. Les cafés de Foy, de Corazza, de Valois, du Caveau, devinrent le rendez-vous des oisifs, des étrangers et des' orateurs politiques. Un théâtre, où s'est installée la Comédie française, fut ouvert sous le nom de spectacle des Variétés- Amusantes, et sous la direction de MM. d'Orfeuille et. Gaillard. A la place qu'occupe actuellement le théâtre du Palais-Royal se succédèrent le spectacle des petits comédiens du comte de Beaujolais, le théâtre de M"' Montansier, et enfin le café de la Paix. On vit, en outre, s'établir au Palais-Royal les Fantoccini italiens, le musée des enfants du sieur Tessier, les ombres chinoises du sieur Séraphin et les figures de cire du sieur Curtius. Des restaurateurs, des clubs, des maisons de jeux, et d'autres établissements encore moins moraux, occupèrent les vastes salons des premiers étages.

Au milieu du jardin, à la place du bassin actuel, s'élevait un cirque à moitié souterrain, commencé au mois d'avril 1788, et terminé à la fin de 1780; au-dessus du sol, il était garni de treillages, et autour du vitrage circulaire qui éclairait l'intérieur, régnait une terrasse ornée de fleurs et d'eaux jaillissantes; il se reliait au palais par une galerie à jour, suivie d'un couloir souterrain. Du côté opposé s'élançait un bassin flanqué de quatre kiosques où l'on vendait de la bière et des brochures, des rafraîchissements et des pamphlets. Au milieu du boulingrin qui était ménagé entre le bassin du cirque et les arcades septentrionales, un sieur Rousseau avait placé sur la ligne du méridien de Paris un canon, dont la lumière était

surmontée d'une lentille, et auquel les rayons du soleil méfiaient le feu à midi précis.

On comprend ce que la position unique du Palais-Royal offrait d'avantage aux citoyens qui voulaient se réunir et se communiquer librement leurs pensées. A l'époque des élections aux états-généraux, le jardin était déjà une arène sur laquelle tous les partis venaient combattre avec les armes courtoises de la discussion, auxquelles succédaient par intervalles celles de la violence et du pugilat. En 1789, ces partis s'étaient cantonnés ; ils avaient fait élection de domicile en répartissant entre eux les cafés, qui étaient comme des Chambres, où chaque bureau délibérait à part.

Le jardin était réservé pour les assemblées générales. En abattant la sombre allée plantée au xvnc siècle par le cardinal de Richelieu, on avait renversé le fameux arbre de Cracovie, ainsi nommé à l'époque de la guerre de Pologne, parce que tous les nouvellistes se rassemblaient sous son ombrage ; mais les jeunes marronniers qu'on y avait substitués étaient autant d'arbres de Cracovie, sous lesquels les innombrables successeurs des politiques de 1773 traitaient de la liberté de la presse, des abus, du budget, de l'abolition des privilèges, des subsistances, enfin de omni re scibili en matière de gouvernement.

L'atlluence était souvent telle au Palais-Royal qu'un objet quelconque jeté d'en haut ne serait jamais arrivé à terre. De cette multitude s'élevait un bourdonnement confus, dominé par les voix discordantes des orateurs. Pour se faire mieux entendre, ils montaient sur des chaises; ils en superposaient plusieurs qui fléchissaient et cassaient sous leurs pieds. Les motions se croisaient; on dénonçait aux vengeances populaires le comte d'Artois, les princes de Condé, de Conti et. de Bourbon. Ou condamnait, dans les formes suivies au parlement, la duchesse de Polignac et son ami M. de Vaudreuil, l'abbé de Vermond, qui était resté le lecteur et le conseiller de la reine,

,E LOUVRE

La colonne Vendôme.

après avoir été son instituteur à Vienne. On inventait un vocabulaire nouveau; on jouait sur le mot aristocrate.. Duval d'Espréménil, naguère exilé aux îles Sainte-Marguerite pour avoir résisté aux projets de la cour dont il était devenu le déterminé champion, était qualifié d'aristocràne. Le prince d'IIénin était un aristocruche ; M. de Juigné, dont le carrosse avait été assailli à coups de pierre par les habitants de Versailles, un aristocrossé.

Mille autres quolibets étaient décochés aux défenseurs de l'ancien régime : on avait fait un anagramme sur Malouet, député de Riom, qui s'était opposé fortement à l'adoption du titre d'Assemblée nationale. Les lettres de son nom retournées, en admettant l'ancienne confusion de Vu et du v, donnaient ces deux mots : vote mal.

Les plaisants du Palais-Royal avaient combiné une charade sur l'ex-ministre Brienne : « Otez ma tête et ma queue, vous saurez qui je suis. » — Rien.

On avait fait un calembour sur le conseiller d'État Foulon , qu'on appréhendait de voir arriver au ministère : « Si l'on choisit un pareil homme, ce sera iou, mais pas long. »

Ce fut sur les tables du café Foy, tenu par Josserand, qu'une lettre de félicitations adressée au nom du peuple à l'Assemblée nationale, fut revêtue de trois mille signatures. Ce fut du Palais- Royal que partirent les manifestations parisiennes, sérieuses ou grotesques. On y vit se promener un caniche* revêtu d'habits brodés, portant une épée au côté et une cocarde sur l'oreille : à sa queue traînait un écriteau sur lequel les curieux pouvaient lire ces mots : « Je ne suis pas noble, mais je m'en f... »

Au mois de mars 1789, l'ancien ministre de Calonne s'était permis d'adresser au roi une lettre dans laquelle il lui donnait des conseils. Lue à haute voix au café de Valois, cette malencontreuse épître fut condamnée au feu; on la brûla, on en recueillit les cendres dans une boîte et on les envoya à l'auteur.

Malheur à ceux qui, dans ces tumultueuses assemblées, osaient émettre des vœux contraires à ceux de la majorité! Un jeune homme, qui avait hasardé quelques observations en faveur de la noblesse, prit un bain forcé dans le bassin du cirque. Un attaché d'ambassade, qui s'était permis des insinuations contre le tiers-état, fut condamné à faire amende honorable devant la porte du café du Caveau.

Les grenadiers et les fusiliers des gardes françaises avaient leur quartier général à l'hôtel Richelieu, et étaient répartis dans un grand nombre de casernes, rue de la Pépinière, rue Poissonnière, rue du Faubourg-du-Temple, place de l'Estrapade, rue de Babylone, rue de l'Oursine, etc. Ils y étaient con signés ; mais ils s'échappaient par bandes, sans armes, et accouraient au Palais-Royal. On les applaudissait, on les cajolait, on leur offrait de la bière et des glaces, et ils retournaient dans leurs casernes respectives, en criant : Vive le tiers-état ! Vivo la nation !

Necker fut congédié le 11 juillet 1 780, et la nouvelle en était encore ignorée à Paris dans la matinée du 12 juillet. Au Palais- Royal les groupes étaient peu nombreux et peu animés. Ils avaient tant commenté la conspiration aristocratique, les marches et contre-marches des troupes, la prochaine dissolution de l'Assemblée nationale, qu'ils avaient fini par être blasés sur ces graves sujets. Tout à coup un homme essoufflé se présente aux environs du bassin, à l'endroit où se tenaient les jeunes et fougueux motionnaires dont la réunion avait été surnommée le Club des enragés. Il monte sur une chaise, il s'écrie impétueusement : — Messieurs, j'arrive de Versailles!

— Eh bien! qu'y a-t-il? que se passe-t-il?

— Messieurs, Necker est chassé de France, et son successeur est le baron de Breteuil.

— Ce n'est pas possible! c'est faux!

— Oui , Messieurs, reprend l'orateur d'un ton ferme, ce

baron de Breteuil qui a demande la tète de Mirabeau. Ce n'est pas lout : le maréchal de Broglie entre au ministère de la guerre, et il a pour adjoint Foulon, Foulon qui a dit qu'il faucherait Paris comme un pré, et que, s'il était ministre, il ferait manger du foin aux Français.

Le silence de la stupeur accueille l'orateur, qui va propageant la nouvelle de groupe en groupe ; il ne rencontre que des incrédules. On l'écoute d'un air de défiance, on jette sur lui des regards de soupçon. Quel est cet homme? qui le connaît? Un orage s'amasse sourdement contre lui. — C'est un espion! il nous en impose! c'est un émissaire des princes! a lias! au bassin! au bassin!

Et le pauvre martyr de la vérité, injustement condamné pour imposture, est houspillé, poussé, rudoyé, et finalement plongé dans les marronniers du jardin. Comment protéger l'assemblée, défendre Paris menacé? Les motions se succèdent, les chaises et les tables ne suffisent plus aux harangueurs, qui montent sur les arbres et pérorent en s'y tenant suspendus.

On regrettait Necker ; on disait que le duc d'Orléans était également exilé pour s'être montré constamment favorable aux réformes ; on se communiquait les listes de proscription dressées par les nouveaux ministres; on en dressait d'autres; on promettait une récompense à ceux qui apporteraient au café du Caveau les tètes du comte d'Artois, du prince de Cnndé, du maréchal de Broglie, de Foulon et de son gendre Bertier; et personne ne songeait au canon du sieur Rousseau: le coup part ; cette détonation soudaine , répercutée par les échos , cause à tous les assistants un tressaillement involontaire. Tous les autres bruits se taisent; ce phénomène quotidien, qui n'intéresse d'habitude qu'un petit nombre d'oisifs, émeut, la foule et emprunte aux circonstances quelque chose de solennel. Il semble que le soleil donne le signal de la guerre, le signal de la révolution !

On croit généralement, mais à tort, que, le 1C juillet, des groupes partis du Palais -Royal, sous la conduite de Camille Desmoulins, allèrent prendre la Bastille. La célèbre intervention de l'ardent jeune homme, alors avocat au parlement de Paris, est du 13 juillet. Le prince de Lemberg, à la suite du royal-allemand, venait de charger la foule dans le jardin des Tuileries. Des cris : aux armes ! retentirent dans toutes les rues et au Palais-Royal. Camille Desmoulins, un pistolet dans chaque main, monte sur une table et s'écrie : — Le sang coule, notre arrêt est prononcé; voyez ce qui se passe aux Champs- Elysées! Des troupes s'emparent de tout l'espace qui s'étend entre l'étoile de Chaillot et les Tuileries, et s'y rangent en bataille. Nous avons assez délibéré; délibérons avec nos bras! Nous sommes les plus nombreux, et nous serons les plus forts! Armons-nous !

— Armons-nous! répète l'immense auditoire.

— Il nous faut une cocarde, un signe de ralliement, ajoute Camille; que ces feuilles nous en servent; elles ont la couleur de l'espérance !

Il attache a sa boutonnière une feuille de marronnier. Tous les assistants l'imitent; mais une objection saisissante sauve les ombrages du jardin. — Le vert est la couleur du comte d'Artois.

On adopte la cocarde bleue et rouge, aux couleur» de la ville de Paris. Les marchands des galeries livrent spontanément leur rubaneries; les femmes se mettent à l'œuvre; elles fouillent leurs tiroirs, ne craignent pas de dégarnir leurs ajustements, et arrangent à la hâte des cocardes qu'elles jettent aux passants du haut des fenêtres.

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