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CHAPITRE PREMIER

Marguerite de Senaux. ■ — Fondation des Filles -Saint -Thomas. — La rue Vivienne. — L'e'ïriise Saint- Thomas pendant la Révolution. — La danseuse Chameroy. — Condamnation du cure* de Saint-Koch. — Article du Moniteur sur cette affaire. — Foe'me d'Andrienx.

En 1CI0, le parlement de Toulouse comptait au nombre de ses conseillers Raymond de Garibal, homme moins estimé pour ses connaissances que pour sa piété. Il avait épousé Marguerite de Senaux, et il n'eût tenu qu'à eux d'occuper dans le monde une position brillante que leur assuraient leur naissance et leur fortune ; mais leur vocation les poussa vers le cloître : le mari se fit chartreux ; la femme entra au couvent de Sainte-Catherine de Sienne à Toulouse. Cette sainte, que les jeûnes et les macérations conduisirent prématurément au tombeau, à l'âge de trente-trois ans, et qui fut canonisée par Pie II en l'an 1461, avait ajouté des rigueurs nouvelles à la règle de l'ordre insti-

' tué pour les femmes par saint Dominique.

A cette époque vivait à Paris une respectable dame, qui dé-

, sirait attacher son nom à quelque fondation pieuse : c'était Anne de Caumont, femme de François d'Orléans-Longueville, comte de Saint-Paul et duc de Fronsac. Elle demanda au couvent des dominicaines de Toulouse quelques nonnes de premier choix, qui, sous la direction de Marguerite de Senaux, vinrent s'enfermera l'hôtel Boneau , dans la rue Sainte-Geneviève; leur établissement fut autorisé par des lettres patentes en date

du mois de décembre 1629, enregistrées le 3 juillet 1030. Deux ans plus tard, une église et un monastère dont les dépendances étaient considérables, furent bâtis pour les dominicaines dans la rue Vieille-du-Templc. Le 7 mars 1742, elles changèrent encore de domicile, et occupèrent un couvent qu'elles avaient fait édifier en face d'une rue presque, déserte et bordée de rares maisons, ouvertes sur des terrains qui appartenaient à la famille Vivien.

Saint Dominique avait fondé le premier institut de son ordre à Paris, dans le faubourg Saint-Jacques; aussi les frères prêcheurs étaient-ils en général désignés sous le nom de jacobins. Les religieuses, qui se fixèrent à l'extrémité de la rue Vivienne, au nombre de vingt, prirent le nom de Filles jacobines de saint Thomas d'Aquin, parce qu'elles inaugurèrent leur église le jour où l'on célèbre la fête de ce docteur séraphique. Elles recevaient des pensionnaires au prix annuel de 5 ou 600 livres; leur enclos avait 110 pas de long sur 20 de large. Il n'y avait rien de remarquable dans leur église, qui , à partir de 1700, appartint à divers particuliers. Le couvent des Filles-Saint- Thomas avait donné son nom à une des sections de Paris. Après le concordat, on en fit une cure, où se passa, au mois de septembre 1812, un fait qui occupa pendant quelques mois toute la capitale. Une danseuse de l'Opéra, nommé Chameroy, ayant été frappée d'une mort prématurée, son corps fut présenté 1 Saint-Roch : le cortège était assez nombreux ; le curé, M. Marduel, ordonna de fermer les portes de son église, en donnant pour raison qu'étantecomédienne et par cela même excommuniée, M"c Chameroy ne pouvait être admise aux dernières

Paris. — Imprimerie de J. Claye, lue Saint-Benoît, 7.

prières. Ce refus excita dans la foule un vif mécontentement , mais on s'était précautionné d'un autre asile mortuaire : le convoi, le corbillard, les assistants quittèrent Saint-Rncli et se dirigèrent vers l'église des Filles-Saint-Thomas ; là, le curé, moins rigide que son confrère, et meilleur juge des intérêts de la fabrique, reçut le convoi, le corbillard, l'Opéra, et lit célébrer l'office.

La pauvre Chameroy gisait ;i peine dans le séjour de l'éternel repos, que le gouvernement exige:) des réparations, et le curé de Saint-Koeh fut condamné à trois mois de retraite; en outre, l'article suivant parut dans le Moniteur :

« Le curé de Saiut-Koch, dans un moment de déraison, a refusé de prier pour JVlllc Chameroy et de l'admettre dans son église; l'un de ses collègues, homme raisonnable, a reçu le convoi dans l'église de Saint-Thomas, où le service s'est, fait. L'archevêque de Paris (Du Belloy) a ordonné trois mois de retraite au curé de Saint-Roch, afin qu'il puisse se souvenir que Jésus-Christ commande de prier même pour ses ennemis, et que, rappelé à ses devoirs par la méditation, il apprenne que toutes ces pratiques superstitieuses conférées par quelques rituels, et qui, nées dans des temps d'ignorance, ou créées par des cerveaux échauffés, dégradaient la religion par leurs niaiseries, ont été proscrites par la loi du 8 germinal. »

Un écrivain spirituel, l'auteur des Étourdis, composa sur cette aventure une petite pièce en vers de dix syllabes, intitulée : Querelle de saint Roch et de saint Thomas sur l'ouverture du manoir céleste à mademoiselle Chameroy, avec cette épigraphe tirée des Tristes d'Ovide :

Sffipe premente Deo, fert Deus aller opem.

Ce petit poème, devenu rarissime, débute ainsi :

Du paradis savez-vous la nouvelle?

Ces jours derniers, une morte, encor belle,

Toucha le seuil du céleste manoir.

Elle était pâle ; et sa tendre prunelle,

En atteignant, jetait une étincelle

Faillie, et semblable aux feus mouvants du soir.

Le vieux saint Pierre, a son poste fidèle.

Par la pitié se sentit émouvoir :

*> Hla chère enfant, ma belle demoiselle,

A vingt-trois ans, quoi ! vous venez nous voir ?

Que je vous plains!... que la mort est cruelle ! »

Après cette introduction, saint Pierre demande à la danseuse si elle ne peut se réclamer d'aucun bienheureux dont elle ait été la paroissienne sur la terre. La défunte désigne saint Roch, qui intervient aussitôt, mais qui manifeste dès le début ses dispositions hostiles :

" Pourquoi

Me déranger? et que veut-on de moi? »

La belle expose en tremblant sa requête. Roch l'interrompt, et d'un ton malhonnête : » C'est bon... c'est bon... que faisiez-vous la-bas?

— Je m'appliquais a former en cadence, A dessiner mes mouvements, mes pas; Pour mon pays ces jeux ont des appas; Et chaque soir, sur un brillant théâtre, Aux yeux ravis d'un public idolâtre,

Je figurais, en un ballet charmant, Tantôt la reine, et tantôt la bergère; On s'enivrait de ma danse légère ; Le magistrat, le guerrier, le savant, La fille assise à côté de sa mère, Venaient goûter un plaisir élégant.

— Fi! reprit Roch; fi! quelle extravagance! Je ne suis point ami de l'élégance.

Je suis grossier, et dur par piété.

A Montpellier, né de parents honnêtes,

Pouvant jouir de la société,

De ses douceurs, j'allai parmi les bêtes,

Au fond des bois, vivre seul, ennuyé,

Ayant mon chien pour tout valet de pie*.

Sur un fumier, j'y mourus de la peste,

Et vous venez, d'un air pimpant et leste,

M'iiuportuncr de ballets, de plaisirs!

La danse ! ô ciel ! rien déplus immodeste ■>

L'exilée se lamente; mais saint Pierre la rassure en

disant :

<* « Consolez-vous, dit l'indulgciit apôtre :

quand par hasard un saint nous veut du mal ,

lui

Les réeonc stroph

On peut souvent être aidé par un autre. Adressons-nous au complaisant Thomas Qui, par bonheur, demeure a quatre pas, »

cérémonies religieuses s'accomplissent; la danseuse est iliée avec le ciel , et Andrieux termine par cette apo-

O vous , soutiens de ce bel Opéra , Vous, que sur terre on fête, on préconise, Qu'on applaudit et qu'on applaudira, En attendant que l'on vous canonise, Vestris, Millet, Delille, et cœtera ; Troupe élégante, aimable, bien apprise, Vous voila donc en paix avec l'Église!

En paradis chacun de vous ira; Mais que ce soit le plus tard qu'il pourra.

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