‹ Le Nouveau Paris (volume 2)Chapitre 1 sur 50 · Le Nouveau Paris · texte numérisé non relu

Le Nouveau Paris

Par quel bizarre mélange de vanité et de philosophie, d'esprit et de candeur, de bonhommie et de savoir , le premier astronome de son siècle , le citoyen le plus honnête, se trouva-t-il jeté dans le tourbillon d'une révolution qui le couvrit de gloire , et le conduisit à l'échafaud? Sa réputation, plutôt encore que ses talens quelque réels qu'ils fussent, l'avoit placé successivement au corps électoral , aux états-généraux , au fauteuil de la présidence , et à la tête de la première commune de France. Si le roi Bailly , comme on l'appeloit à la cour, à l'imitation de Louis xvi, avoit montré tant d'énergie dans la séance du jeu de paume , par quelle flexibilité fut-il renommé pour la délicatesse de ses complimens ? par quelle foiblesse souf- Tome IL A

frit- il que quelques misérables intrigans lui formassent une cour? Le plus humain des hommes pouvoit-il prévoir que sa bonté aceoutumeroit le peuple qu'il vouloit flatter, à se plaindre de sa mollesse, à demander un jour aussi sa tête à lui-même., quand l'orgueil du maire auroit fait abandonner l'honnête homme à la discrétion de ses vils courtisans, quand sa foiblesse auroit permis aux factieux de tout désorganiser? Ainsi la probité, la candeur d'un homme trop savant, trop philosophe et trop sensible peut-être pour occuper les premières places dans les orages d'une révolution, furent la première cause de tant de crimes atroces, dont le moins remarqué fut sa ruine.

Quelle agonie que celle de sa mort !

quel courage que le sien ! quelle grandeur d'ame dans ses derniers momens !

Etoit-ce un homme ordinaire celui qui , traîné du palais au Camp- de- Mars 9 la figure couverte de boue et le

visage brûlé avec les débris du funeste drapeau rouge, a vu déplacer de sangfroid le théâtre épouvantable de son supplice, parce qu'il plut à la foule de le prolonger ? Etcit-ce un homme pusillanime celui qui, de ce ton calme qui n'appartient qu'à la vertu mourante, répondit sans aigreur à un de ces monstres à face humaine, qui lui disoit ironiquement : Tu trembles , Bailly 1 ...

C'est de froid?. . *

Il mourut là , où jadis un décret lui avoit ordonné de publier la loi martiale, où les représentans de la nation lui avoient ordonné de repousser des factieux : il y mourut chargé de l'exécration du peuple , après en avoir été la plus respectable idole.

Camille -Desmoulitss. Que penser d'un homme qui s'intituloit procureurgénéral de la lanterne, lorsque les lanternes étoient des potences ? qui se permettait des plaisanteries sur ceux que le peuple y attachoit$ qui faisoit des

déclamations sanguinaires avec gaîté, et rioit spirituellement au milieu des atrocités des Danton et des Robespierre ? Il alloit sans cesse de l'un à l'autre, et prétendoit les servir tous deux ; tandis que les gens de bien les repoussoient, les détestoient également

Les jacobins de ce temps -là firent du procureur-général de la lanterne un législateur ; il fut petit, lâche et bas: mais il n'étoit pas encore assez froidement cruel au gré de Robespierre. Celuici l'envoya à Téchafaud , parce qu'il avoit tenté seulement par la plume d'interrompre son règne de terreur , et Danton qui avoit sacrifié Brissot à Robespierre , fut dupe de cette impolitique méchanceté. On ne crut point à la clémence Dantonienne; le septembriseur fut acculé et atterré comme un sot. Il dut porter à l'échafaud la rage concentrée de sa défaite qui lui fat prédite par plusieurs. Mânes de septembre ! vous appelez encore plusieurs de vos assas-

(5) sins; attendez, attendez, tons seront punis.

Ce fut Paris qui nomma tous ces monstres d'ineptie et de cruauté, qui tuèrent la révolution en la faisant abhorrer, et qui ne surent pas du moins,, pour leur propre sûreté, n'être cruels qu'une fois.

Pache. Cet oit encore un Suisse : il fut plus fatal à la France qu'une armée ennemie. Il étoit dans le secret de tous les adversaires de la patrie attaquée par la Gironde, défendue par le parti de la montagne : il se mit à la tête d'une association monstrueuse qui s'étoit formée des principaux auteurs des massacres de septembre. Ces hommes , sans aucune espèce de fortune , vivoient cependant dans une sorte de luxe qui quoique extrêmement crapuleux , exigeoit néanmoins de très- fortes dépenses : qui payoit ces brigands ? Pâche ; et où. délibéroient-ils ? dans la salle des ja cobins pendant leur absence. Ils étoient

aux jacobins ce que les capucins étoient aux jésuites, émissaires, espions. C'est de cette horde que sont sortis la plupart des coupe-jarrets qui ont causé tant de désordres dans Paris et dans ses environs. Il en sortit aussi des écrivains ; quels écrivains!... On vit les rues de Paris couvertes d'adresses et de pétitions toutes plus atroces les unes que les autres. Les gens sensés méprisoient ces placards, niais la populace les lisoit, et on l'entendoit s'absoudre du sang qu'elle avoit bu. Ces brigands subalternes eurent l'audace de demander le rapport du décret qui ordonnoit la poursuite des septembriseurs. Il y eut opposition courageuse de plusieurs députés; il y eut une lutte qui dura pendant plus de deux heures. Ce jour-là la montagne sembloit vouloir s'écrouler toute entière sur les députés généreux. Ceux-ci furent vaincus \ la convention nationale ordonna que l'exécution de son premier décret contre les septembriseurs seroit

(7) suspendue. De ce jour , la porte fut ouverte à l'impunité, et tous les protecteurs d'assassins marchèrent tête levée.

Joseph Lebon. Imaginez un prestolet faisant le catéchisme 5 c'étoit l'image de ce jeune Verres qui aspiroit à se faire nommer le petit Robespierre. Celui-ci voyant en lui un fidèle ? lui confia le soin de désoler la ville d'Arras qui les avoit vus naître. Il étoit proconsul dans un âge où l'on est encore un mauvais précepteur. Il fut de tous les commissaires de la convention , la bête féroce la plus anthropophage , et ça devoitêtre; il étoit prêtre, et il agissoit contre ses compatriotes témoins de son abjection passée. Il s'étoit fait un étatmajor de bandits à bonnets rouges et à moustaches. Tous les jours , après son dîner, il assistoit au supplice de ses victimes y il suspendoit même quelquefois le coup mortel pour leur lire une gazette. Je ne l'avois point vu à la convention , parce qu'il n'y étoit entré que

( 8 ) comme suppléant trois mois après Te Si mai. Je ne sais pourquoi l'on envoya ce monstre dans la même prison où étoient les soixante-treize. En le voyant entrer, je ne lui dis que ces mots : ((Toir » si jeune, et si cruel » !

C'étoit le Séïde de Robespierre ; et le plus grand de ses forfaits , c'est d'avoir infusé sa doctrine dans cette ame novice, et de l'avoir familiarisée avec de& crimes nouveaux.

Carrier. C'est en rêvant la fraternité de Lycurgue, qu'il associa dans la mort les individus de difTérens partis , et qu'il ordonna ces mariages républicains, terme de la dérision sanguinaire, On ne le croiroit pas , mais il le disoit à qui vouloit l'entendre : « Nous ferons » un cimetière de la France , plutôt que » de ne la pas régénérer à notre ma- » nière, et de manquer le but que nous )) nous sommes |*roposé ». Il fut fidèle à sa parole. Il vouloit la France réduite au quart de sa population T lasouve-

C<>) raineté de la canaille et le partage des terres. Il étoit dans le secret de cette horrible guerre de la Vendée. Le but secret étoit d'accomplir le traité fait avec l'étranger pour lui livrer les débris d'un royaume épuisé. De tels forfaits ne se conçoivent pas 5 mais ceux qui pourvoient arrêter la guerre de la Vendée, et qui ne l'ont pas fait ; ceux qui l'ont favorisée ; ceux qui entravoient, persécutoient les généraux habiles qui travailloient de bonne foi à la détruire • ceux qui envoyoient un bourreau à des hommes que la douceur eût reconquis, étoient les seuls dépositaires de ce terrible secret. La Loire est encore grosse des pleurs et du sang qu'il a fait couler. Je ne parle de ce monstre que pour dire qu'en montant à l'échafaud en place de Grève, il entendit les sons d'une clarinette qui célébroit sa mort ; il fut témoin de la joie parisienne, et sa tête est tombée. Comme ce n'étoit plus un homme, les Parisiens ne seront

( io )

pas entachés de ce témoignage dyalégresse.

Robert Lindet. Parmi les atrocités que rappellela journée du 1 o mars 1793, celle imaginée par un député nommé Robert Lindet y est au-dessus de tout ce que les tyrans peuvent avoir imaginé de plus astucieusement barbare. Voici ce qu'il proposa ;

(( Le tribunal extraordinaire sera » composé de neuf membres ; ils ne se- )) ront soumis à aucune forme pour » l'instruction 5 ils acquerront la con- » viction par tous les moyens pos- » sibles.

» Le tribunal pourra se diviser en » deux sections 5 et il y aura toujours » dans la salle destinée à ce tribunal , » un membre chargé de recevoir les dé- » nonciations.

» Le tribunal jugera ceux qui au- » ront été renvoyés par décret de la » convention.

x» Il pourra poursuivre directement

» ceux qui , par incivisme , auroient )) abandonné ou négligé l'exercice de » leurs fonctions ; ceux qui , par leur » conduite ou la manifestation de leurs » opinions , auroient tente d'égarer le » peuple ; ceux dont la conduite ou les » écrits, ceux enfin qui , par les places )) qu'ils occapoient dans l'ancien ré- » gime , rappellent des prérogatives » usurpées par les despotes )).

Qui pourroit le croire ? le parti qui s'étoit déclaré républicain par excellence , le protecteur exclusif de la liberté la plus étendue, la plus illimitée, applaudit avec enthousiasme à cette conception diabolique, et demanda que sur-le-champ on en fît une loi. Philippeaux , qu'à sa mort on a couvert de tant de lauriers et de tant de cyprès , s7en déclara l'apologiste ; Vergniaux l'attaqua avec indignation, la repoussa avec horreur; Cambon la combattit; Barrer e lui-même la traita comme une monstruosité que les despotes les plus

tîéhontés n'auroient su imaginer dans le plus noir accès de leur rage. Après beaucoup de débats, le projet de Lindet fut abandonné.

Duport-Dutertre. Spirituel, aimable et complaisant, il n'eut que des passions douces , un ton modeste et des manières affables avec tout le monde.

Sa profession étoit celle du barreau ; et quand la révolution, en. l'appelant aux fonctions de lieutenant de maire , à l'organisation de la commune de Paris , lui eut fourni l'occasion de faire approuver sa gestion, il fut le premier ministre que le roi voulut choisir dans la bourgeoisie. L'opinion publique proscrivoit tous les autres : elle applaudit au choix de celui-ci ; et pendant le très-long cours de son ministère , eu égard à ceux qui î'avoient précédé ou qui l'ont suivi , il ne lui fut reproché ni orgueil, ni abus d'autorité. Ses fonctions pourtant avoient été aussi épineuses que brillantes \ car la fuite du roi à Yarennes

l'avoit

Tiivoit rendu la première personne de l'état ; mais il tenoit autant à sa modestie qu'à ses habitudes : son élévation ne l'avoit point étourdi , et il aimoit à descendre quelquefois dans le modique logcment qu'il occupoit avant de monter à l'hôtel du garde-des-sceaux. C'étoit comme un asyle qu'il eût craint.de ne plus retrouver, quand le jour des grandeurs seroit éclipsé.

Les événemens du 1 o août , auxquels il n'avoit pris aucune part, l'enveloppèrent, comme tant d'autres, dans le décret d'accusation qui le traduisit dan» les prisons d'Orléans , pour y être j ugé par la haute-cour nationale. Echappé comme par miracle au massacre des prisonniers de cette ville , que les assassins de septembre allèrent égorger pendant qu'on les transféroit, Duportvint treize mois après apporter sa tête innocente au tribunal de Robespierre. Un même acte d'accusation lui avoit donné pour compagnon d'infortune l'illustre

Page 1