CHAPITRE XLVIIL
Le Patriote français.
Cet ouvrage périodique où Ton Cent apprendre à connoître le bon esprit qui animoit les premiers républicains, fat composé par Brissot et par Girey-Dupré , que ses talens et ses vertus ne purent sauver de la rage du proconsul de Bordeaux, déjà l'assassin de Biroteau :
il sut démêler et choisir cette jeune et intéressante victime. Ames républicaines, lisez ce que Girey-Dupré écrivit, et vous y retrouverez sans aucun mélange tous vos mâles et honnêtes sentimens.
Lorsque Brissot fut puissant, personne n'eut a se plaindre de la plus lé-
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gère vexation. La calomnie si ardente à empoisonner toutes les actions de sa vie, a gardé le silence à cet égard : fautil que ce soit-là un sujet d'éloges? Mais au milieu des tempêtes révolutionnaires, lorsque tous les élémens impurs de la société étoient soulevés , et que les législateurs étoient en communication avec les bourreaux ; lorsque les coupeté tes avoient un rang , plus d'un homme (j'oserai le dire) , jusques-là probe, jusques-là sensible , n'a pu conserver toute entière cette vertu qui consiste à éviter tout excès , à se préserver de tout fanatisme. Qu'on se rappelle qu'on avoit fait une injure du mot modéré , et que c'étoit un crime de témoigner de la pitié pour les victimes. Les anarchistes avoient , comme les cartouchiens y leur argot. Tous les ennemis de Robespierre ne l'étoient pas de la tyrannie. C'étoit parmi eux une maxime que la révolution ne pouvoit s'achever que par le sang ; et le terme de la révo-
( io4 ) lution pour eux étoit l'exercice du pouvoir absolu. Les philosophes avoient voulu une révolution dans les moeurs ; eux , ils n'en voulurent jamais que dans le gouvernement ; c'est-à-dire, jusqu'à ce qu'il fût entièrement dans "leurs mains. Uiï de ces factieux me dit un jour : Hé ! philosophe y que falloit-ïl donc faire ? Précisément , lui répondisse, le contraire de tout ce que vous avez fait. Il ne me comprit pas.
La vertu n'agit que de l'accord de toutes les facultés de l'ame. La; marche de Brissot fut cOnstammeut la même 5 car le sage , du haut de ses contemplations, voit combien c'est un siège bas qu'une chaise curule. Heureux , s'il a voit su de même qu'il faut toujours beaucoup plus de temps pour résoudre une question- que pour la proposer :
Brissot fut trop précipité dans1 celle qui concernoit les colonies et les noirs ; car le principal obstacle à la vérité , c'est la facilité que nous avons à être trop
( io5 ) tôt contens de nous-mêmes. Si le premier pas vers le bien est la connoissance du mal , Brissot auroit dû sentir que sac motion étoit prématurée. Mais telle étoit la dangereuse inflammation des esprits , qu'on ne pouvoit toucher à une question politique qu'on ne la poussât jusques dans ses derniers retranchemens 5 et c'est-là qu'est l'abîme. Que faut - il pour être nomme de bien ? Le vouloir. Brissot le voulut et le fut. S'il ne faut qu'un mot mal interprété pour faire le malheur d'une nation ,ainsi qu'il ne faut qu'une opinion fausse pour ravager la terre, Brissot n'est pas responsable des cruautés que les passions particulières ont pu amener. J.-J. Rousseau a dit : Que les bonnes loix étoient au-dessus de la portée humaine > et qu'il faudroit des dieux ■pour en donner de telles aux hommes.
Voilà un sentiment erroné : c'est-là , si je puis m'exprimer ainsi , la morale du désespoir. Quand le législateur s'est
( io6 ) trompé soit sur les temps , soit sur les lieux , et qu'il a été de bonne foi , il faut le plaindre et non le condamner.
Avoir recours au fer dans les maladies des hommes et des empires, cela n'est ni d'un "grand médecin ni d'un grand politique, et fait voir au contraire dans l'un et dans l'autre une grande ignorance de l'art; Brissot ne fut point de ces médecins-là.
Jamais il n'abusa de la liberté d'écrire 5 c'est qu'il ne vouloit qu'une sage liberté, et n'en jamais franchir les bornes : mais le méchant, l'insensé, qui ne les connoissent pas, veulent une liberté illimitée.
Ce fut aux jacobins qu'on vola les pages de nos écrits philosophiques ; mais ce fut après les avoir bien dénaturées, bien criminalisées que la révolution, pure , intacte dans son origine, est devenue par c£s grossiers plagiaires, une furie ceinte de serpens , armée de torches et de poignards, l'effroi des na-
tions voisines , et qui fera encore longtemps l'épouvante de la postérité.
Brissat entra dans cette société célèbre, non encore dégoûtante de sang, y parla plusieurs fois $ mais dès qu'il vit qu'on traduisoit dans l'idiome de la folie les axiomes de la sagesse , il s'éloigna , il déserta la caverne \ et de ce jour, le crime fut réduit en système.
Ah ! si ces hommes immortels dont des homicides ont osé prononcer le nom en leur faveur avoient ressuscité un instant, ils auroient renversé sur leurs têtes la pierre de leur sépulcre en s'écriant: Quelle est donc cette génération où il y a une race d'hommes que nous ne connoissions pas , que nous n'aurions jamais pu deviner ? Dieu !
cette atmosphère nous suffoque ; Dieu ! rends-nous aux tombeaux.
Et moi, leur disciple, moi, qui sous le règne des rois et en face de leurs trônes , ai bâti le vaisseau d'une repu-
( io8 ) blîqu,e; mais qui ne voguoit pas sur une mer de sang , et qui n'avoit point pour pilotes des septembriseurs ; moi, qui sais que c'est aux lâches et nombreux écrivains , apologistes de ces héros du crime, que Ton doit la étupeur universelle de la nation prosternée devant une poignée de brigands; spectacle plus douloureux, plus affligeant que la dissolution des mondes ; interdit par tout ce que j'ai vu et entendu , froissé par la douleur de Famé, encore muet d'horreur, je n'ai pu confier qu'au papier les sentimens qui me dévoroient. Mais si l'indignation d'une aine sensible contre des crimes inconnus à l'histoire , si le mépris que l'on doit à ce despotisme populacier qu'on voudroit faire renaître , peuvent monter le talent , je les peindrai ces jours où l'anarchie promenoit ses étendards vagabonds; ces jours où l'on a forcé le philosophe à se repentir de -ce qu'il avoit écrit, où on l'a condamné au silence parce qu'il
( iog ) a craint alors d'émettre de nouvelles vérités; ces jours qui ne périront jamais dans la mémoire des hommes , et que Ton voudroit effacer , comme si l'histoire n'étoit point ici bas le premier châtiment que la justice éternelle inflige aux coupables.
J'abandonnai aussi cette tribune rivale de celle du corps législatif, où l'on ne voyoit plus que les élémens les plus opposés à la république et les plus destructeurs de ses vertus. Là, les trompettes journalières du mensonge , de l'orgueil, de l'exagération achevèrent de transformer en maximes rebelles les préceptes des sages. Je ne voulus point partager l'extravagance ou la perfidie de ceux qui enhardissoient la démence et la férocité à prendre une libre carrière 5 je ne voulus point favoriser l'ivresse de tous ceux qui alloient boire à cette coupe empoisonnée. Les premiers symptômes me firent horreur $ j'y vis la subversion totale des idées civi-