‹ Le Nouveau Paris (volume 2)Chapitre 33 sur 50 · CHAPITRE LXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIII

Le Tireur de cartes.

À quoi servent les livres , les académies, les instituts , les travaux des philosophes , tous ces Ilots de lumière qui ont illustré et qui illustrent encore notre siècle? Aucun de ces rayons n'a pénétré la masse du peuple ; il est toujours le même; les mêmes superstitions l'assiègent : il n'a pas perdu une seule de ses erreurs antiques.

Ce qu'on appeloit la bonne compagnie a été la dupe de Cagliostro et de Mesmer , deux hardis charlatans qui insultoient aux premières loix de la saine physique. Ils n'en ont pas moins empoché l'argent de la bonne compagnie, tandis qu'elle se moquoit de ceux

( i5o ) qui , dans les carrefours , achetaient pour 2 sols les petits paquets des vendeurs d'orviétan. Les sauvages du Canada consultent les devins , les sorciers -y ils ajoutent foi aux prédictions de leurs jongleurs. Le peuple de Paris n'est guère plus avancé qu'eux : comme eux , il a ses jongleurs dont il sollicite , dont il dévore les oracles ; je m'en suis convaincu par moi-même.

Rue d'Anjou , près la rue ci -devant Dauphine, n°. 1773, au premier, loge un tireur de cartes des plus accrédités. Il se nomme Martin , et il affecte le langage italien : c'est-là que , nouveau Trophonius, il rend des oracles 5 c'est enfin là qu'il a placé son antre sibylli tique.

On entre par une petite cour 5 on monte. La cour, les escaliers sont obstrués de personnes de tout sexe et de tout âge qui ont l'air d'ames en peine, et qui font queue pour attendre à leur tour la décision du tireur de cartes.

Là, j'ai vu des femmes avec des plumes , des jeunes gens bien mis et qui avoient l'air très-sérieux : j'ai considéré avec étonnement ces visages blêmis par la crainte et par l'espérance, et je me suis cru un instant sur le seuil du purgatoire.

Je parvins à mon tour et avec peine jusqu'à l'oracle. Je me figurois voir un homme de haute stature, à la barbe blanche , aux yeux enflammés , au ton prophétique ; ainsi que le prenoit Cagliostro , ainsi qu'il l'avoit pris devant moi à Strasbourg, lorsque je me mis à lui rire au nez, tant il me parut grotesque dans SGn rôle emphase (1) ; point du tout. Martin, l'oracle, est un cul-dejatte, ayant ses béquilles à ses côtés, et qui , au moindre mouvement, les saisit avec une rapidité incroyable , et traîne dans son étroit et sale appartement ses

(1) Il était alors à la suite du cardinal- collier, dont l'affaire, en ridiculisant la cour de France, a opéré le désenchantement du peuple français.

( iSk )

deux jambes encaissées. Il a dans sa main un jeu de cartes du jeu de Tarots, et une grande carte géographique couvre sa table. Il a l'air gai, ferme et décidé ', il soutient votre regard avec l'assu-* rance la plus complète. Deux espèces de commis entrent et sortent sans cesse pour annoncer les arrivans.

On ne rit point dans ce sanctuaire, et moi-même j'en perdis l'envie en contemplant tant de figures demi-consternées, et qui ne plaisantent pas sur les oracles qu'elles viennent de recevoir.

On s'assied dans un vieux et large fauteuil. Il interroge tout bas , et il marmotte à chacun sa sentence. Il place le doigt sur la carte géographique, et il m'a paru que c'étoit dans l'instant des plus augustes révélations.

La joie est dans ses yeux en voyant l'afîluence de tant de questionneurs. Il bat, il mêle incessamment ses cartes:

elles en sont devenues grasses. On diroit qu'il lit dans ce jeu 5 il attend vos pre-

mières paroles , et il tient alors les yeux baissés. Cependant l'argent pleut sur sa table. Je puis certifier , d'après les ren-~ seignemens que j'ai pris, qu'il fait au moins 6 à 7 louis par jour ; car le plus pauvre devient prodigue lorsqu'il veut percer la nuit ctes destins. Lorsqu'on no lui offre que 12 sols, il jette la pièce avec dédain , et dit avec un air de dignité : ^4llez trouver des tireurs de cartes du PonUNeuf et des carrefours.

Le consultant rougit , et offre la grosse pièce. — Non, jamais défunt académie cien français n'a mis plus de distance entre lui et un académicien de province. Quoiqu'il gagne beaucoup , son antre a constamment l'air d'un galetas. Il sait qu'on ne le consul teroit plus s'il habitoit dans un appartement propre et superbe.

Il a fort bien deviné par instinct que lç peuple ne croyoit à l'esprit prophétique que dans un lieu qui eût l'air d'un certain désordre. Il élève souvent la voix, et quand ses arrêts formidables

( i5i ) sont rendus , il fait un signe , et l'on se retire.

Là , nul ne se moque de son voisin ,• c'est à front découvert et avec un air craintif que chacun s'est avancé vers la table mystérieuse. L'on sort en rêvant aux paroles , et l'on n'affiche jamais une incrédulité entière. Qui veut rire ou sourire , ne rit là que du bout des lèvres.

Me voilà face -à- face du cartonomancier. Je n'ai point consulté l'oracle sur les événemens futurs ou passés 5 mais il m'a parié ( à la suite de quelques mots que je lui dis ) de sa grande célébrité, et des visites nombreuses et journalières , qui , depuis long-temps , n'étoient pas interrompues. Il étoit obligé de travailler telle destinée deux ou trois jours, tandis qu'il ne falloit que deux minutes pour une autre. Il tenoit ce secret prophétique de son père , auquel il avoit été légué , et par succession de temps ■ immémorial, — ((Pour quel

t objet vous consulte-t-on le plus ordi- » nairement? — Pour les vols , me dit* )) il , pour les mariages , pour les effets )) perdus, pour les affaires de galante- )) rie ; mais il n'y a que moi pour les » vols , appuya-t-il avec un ton altier : » la police elle-même me consulte v et )) je suis toujours le premier qui in- )) dique l'endroit où s'est réfugié le )) voleur » .

A ces étonnantes paroles je restai muet. — La police vous consulte! Oui, reprit-il, d'un ton affirmatif; car il» n'y a que moi pour les vols; et italianisant de plus belle , il entra dans des détails qui prolongèrent notre entretien : l'assurance de sa physionomie ne varia point ; et il avoit le ton et le propos d'un militaire qui raconte ses prouesses

Ce qui a le plus frappé mon oeil observateur, c'est que nul ne paroi t honteux d'être venu en ce lieu interroger le sort; et c'est ce qui m'a surpris plus que tout le reste : on eût dit d'un café

achalandé et ayant enseigne. Il me ve-* noit une foule de réflexions. Cet empressement, me disois-je, est-il fondé sur quelques chances heureuses , sur quelques ambiguités adroitement présentées et saisies avec empressement par l'auditeur bénévole, ou plutôt n'est-il dû qu'à l'imagination craintive de l'homme?

Martin ne s'explique point sur les premières causes qui font courir chez lui tant de monde , car il ne pourroit pas «vous parler sur la moindre question métaphysique ou morale ; mais il paroît être dans la ferme persuasion que des signes matériels annoncent et précèdent les événemens de notre vie, et il regarde les formules qu'il emploie comme des vérités mathématiques. C'est un ignorant du premier ordre, doué d'une audace tranquille.

On ne peut l'entamer sur rien ; la nature lui a donné le tempérament du charlatanisme au nlus haut degré : ce

n'est

( i57 ) n'est plus un jeu pour lui , même un métier ; le charlatanisme est inné en lui. On s'étonne moins de ses succès , quand on a bien lu dans sa physionomie son iinperturbabilité. v

Il a un fils très-jeune pour lequel il se montre très-sévère ; et le ton qu'il emploie démontre que , de quelque pays qu'il vienne , il a été étranger à toute espèce d'éducation. Cependant il ne manque point d'une sorte de politesse ; il devine les nuances , et c'est avec cette habileté qu'il prend avec chacun le langage qu'il doit avoir : rustre et civil , n'est-ce point-là le vrai charlatan ?

Tous les jours de la semaine sa maison iiè désemplit pas : le dimanche seulement il ne reçoit personne. Il chomme le dimanche; le dimanche il monte dans une bonne voiture , défend qu'on le suive, et ne rentre que fort tard: On dit qu'il va promener son esprit prophétique dans la campagne, voir ses amis,

Page 1