‹ Le Nouveau Paris (volume 2)Chapitre 34 sur 50 · Tome II. H · texte numérisé non relu

Tome II. H

( i58 ) et peut-être rire avec eux de la crédu-* litè des Parisiens. J'incline cependant à croire qu'il est lui-même complice, jusqu'à un certain point, du sortilège qu'il emploie. C'est ainsi que Bossuet croyoit bien une partie de certains dogmes et mystères, parce qu'il avoit un bon évêché ; mais il se permettoit de ne pas croire le tout : c'est qu'on a toujours un peu de foi pour sa fortune,

Martin ne connoît ni les sorts deDodône, ni les sorts de Préneste, ni les sorts Yirgiliens, ni les sorts d'Homère, ni les sorts modernes des saints , lorsqu'on prenoit pour une annonce divine, pour une prophétie céleste , les premières paroles que l'on entendoit chanter en entrant dans une église. Il s'embarrasse peu de savoir si les Egyptiens , les Egyptiennes , les Bohémiens , les Bohémiennes ont tiré ou tirent encore les cartes à sa manière $ il se dit l'unique, ainsi qu'un littérateur se croit le premier homme du monde le jour qu'il

( i59) a fait représenter sa ronflante tragédie.

Les temps désastreux que nous avons parcourus, les orages révolutionnaires ont pu conduire la fonle chez Martin ; mais il par oit qu'il est très-sobre en prédictions sinistres, et c'est probablement chez lui un calcul ; parce qu'alors ou on le paieroit moins , ou l'on pourroit corriger l'oracle ne pouvant battre la destinée.

Qui eût dit il y a dix ans à plus de six mille hommes qu'ils auroient la tête tranchée sur l'échafaud?ils eussent dit:

Oh ! nous ne sommes pas assez nobles pour cela : un grand seigneur seul auroit pu sourire de vanité.

Je voudrois bien savoir si Guillotin , dans sa jeunesse, s'est fait dire la bonneaventure , s'il a consulté quelque divinateur , et enfin s'il a eu quelqu'idée de sa neuve et épouvantable immortalité. Supposons un nécromancien qui lui eût dit ces paroles : Tu seras médecin , et ton nom féminisé guérira des

( i6o ) maux de la vie une portion du genrehumain. Qu'eût pensé Guillotin à ces mots amphibologiques?

Martin n'offre jamais des échafauds en perspective. Sont-ils donc abattus pour toujours ? Puisse Martin ne pas se tromper ! Et cependant l'on sait ce qui pourroit les redresser au milieu de nous, ces échafauds ! il ne faudroit qu'une pente plus rapide à la plus vile, à la plus misérable , à la plus honteuse des superstitions humaines, la royauté.

L'on m'entend ; mais Martin ne connoît ni l'histoire d'Angleterre , ni les révolutions romaines ; et roulant dans ses mains son jeu de tarots, il ne fait aucun raisonnement politique.

Frappé de tout ce que j'avois vu, et ne revenant point de ma surprise , je me disois : Comment l'homme est-il si crédule? et je me répondois : C'est qu'il est prodigieusement sensible, et par- là même naturellement superstitieux ; c'est que sa moindre existence est tou-

( 161 ) jours dans le présent. Mais en admettant ( car pour bien raisonner il faut parcourir tout le cercle possible), en admettant qu'il y eût quelque chose de réel dans cette espèce de divination; si enfin il existoit certaines règles inconnues pour appercevoir l'avenir , ainsi que nous avons des méthodes pour fixer le passé ; si nous avions près de nous un thermomètre inapperçu pour faire reconnoître les actions les plus cachées, ne faudroit-il pas alors brûler tous nos Volumes , fermer nos académies, et nous moquer de la foule des écrivains ? Le jeu de tarots de Martin seroit le livre divinatoire , le livre par excellence ; car c'est faute de prescience que nous commettons tant d'erreurs et de méprises.

L'empyrique guérit quelquefois et au grand étonnement du médecin. Les hommes de génie que j'ai rencontrés dans ma vie , ne sont pas ceux qui se sont livrés à l'impression. Le mécani-

( i6a ) rien lève les épaules quand on lui pari* du géomètre. Vaucanson disoit: Je vous ferai un géomètre à la suite de mon Auteur. Le pâtre lit dans le firmament , et sans avoir besoin des leçons deLalande, les divers accidens des saisons. Les araignées y c'est un fait, nous ont fait prendre la Hollande. Tout est mystères, ténèbres 5 et si , comme je le pense, il n'y a que du charlatanisme dans le tireur de cartes, du moins Martin sait et sent encore mieux que tous les philosophes ensemble, que la sottise est et sera constamment l'apanage du plus grand nombre , puisque le flot des eonsultans va incessamment chez le cul-de-jatte, tandis que personne n'alloit consulter ni Montesquieu ni Rousseau.

Toute la morale des Parisiens étant puisée dans Chaulieu et dans Barrême, ils ne sont occupés profondément que de leurs plaisirs et de leur agiotage qu'ils décorent du nom de commerce.

L'esprit judaïque s'appelle le talent du

négoce. Sensibles aux plus légères pertes, leurs calculs mercenaires s'atta-^ client aux moindres objets mercantiles 5 et comme le vol et le larcin sont ce qu'il y a de plus commun entre eux, c^est aussi qe qu'ils redoutent le plus. Voilà pourquoi ils courent tour-à-toiir* chez Martin , qui de son côté a fort bien jugé qu'il devoit se donner comme le plus expert de tous les devins en fait de vols. Il ne changera pas son domicile. C'est à Paris qu'il doit battre les cartes pour les innombrables larcins qui s'y font ; et c'est dans le même sens qu'un oculiste me disoit : Je quitte Paris , parce que les maladies d'yeux sont bien plus fréquentes dans les cantons qui sont voisins de la mer , à raison des coups de ventj je vais donc m'y établir.

En rappelant que notre Martin est cul-de-jatte, qu'il a le buste d'Àsmodée , l'on s'étonnera moins de la vogue dont il jouit : les devins, les sy-

billes et les pythonistes ont toujours été représentés sons des figures étranges.

On aime à marier à un être extraordinaire une chose extraordinaire. Un beau sorcier ne feroit pas fortune. Le diable boiteux prospérera dans tous les pays. Je me rappelle qu'il y avoit aux portes de Notre-Dame deux donneurs d'eau-bénite ; l'un étoit horriblement bossu, mais l'autre avoit l'avantage d'être cul-de-jatte. L'oeil du fidèle hésitoit en entrant 5 sur vingt personnes , dix-huit tendoient les bras vers le ^goupillon du demi-homme, assis tout entier dans son écuelle de bois (i):ce fut pendant trente ans une préférence marquée.

(1) Les femmes sur-tout , plus pitoyables ou plus curieuses , et qui ne concevoient pas un homme sans haut- de- chausses , lui apportoient plus abondamment leurs aumônes.

( i65 ) CHAPITRE LXIV,

Citoyen.

Le frère du dernier roi s'appeloit Monsieur : nous étions donc tous des plagiaires ou des usurpateurs. Les grandes occasions sont rares pour frapper des termes qui sont d'un usage journalier. Tout le monde s'appeloit Monsieur ; et dans cette égalité imaginaire, l'indigent et le pauvre se consoloient quand ils entendoient qu'on n'appeloit pas le riche autrement qu'eux.

Il n'y avoit qu'un pas du monsieur au monseigneur et à toutes ses dépendances j et voilà tout de suite , quel revers ! quel épouvantable chaos ! que le mot de monsieur s'enfuit avec tout le protocole des très-humbles , des considérations, des parfaites considéra-?

lions y des serviteurs obéissans y trèsobéissans, des respects profonds , trèsprofonds 3 les plus profonds 9 avant

d'arriver au bas de la page. On y substitue, 6 sacrilège ! le mot citoyen.

Est-il dan? l'univers un mortel assez vain, Qu'il prétende égaler un citoven romain ?

Corneille.

Mais plusieurs ne voulurent pas et ne veulent pas encore de cette expression brève et simple , citoyen. Ils disent qu'elle nous fut donnée dans un baptême de sang. On peut répondre que dans ce même temps la hache fatiguée étoit appelée le glaive de la justice , le fer des loix; ôterons-nous de notre vocabulaire le mot justice et le mot loi ?

Ce mot est celui qui a le plus chagriné l'aristocratie 5 mais malgré tous ses efforts, ses lamentations et ses sarcasmes , il est devenu le nom patronimique delà liberté française, et il ne doit plus périr qu'avec elle : pourquoi? parce qu'on a tout fait pour l'anéantir. Madame la Maire sse , madame FEchevine , madame la P revote- des-mar- -çhands, madame la Notairesse , ont

( >67 ) 3es crispations de nerfs lorsqu'elles entendent dire citoyenne au lieu de dame:

mais il faut en passer par-là 5 car Ton pourroit prédire que l'usage du mot monsieur , substitué aujourd'hui au mot citoyen , suffiroit pour tuer la république. Car il n'y a point de petit effort dont la force ne soit incalculable quand il est habituel et journalier.

Le législateur a su châtier l'arnourpropre ; et sous ce rapport je trouve qu'il a remporté de grands avantages.

Vainement l'Anglais affecte quand il prononce nos noms d'y joindre le mot monsieur / nous n'en voulons plus ; nous voulons tous notre nom de guerre, le nom qui a constaté que nous n'avions plus de roi. Le titre de citoyen français fera pâlir tous les potentats, et c'est ce que nous demandons.

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