‹ Le Nouveau Paris (volume 2)Chapitre 45 sur 50 · Tome IL I · texte numérisé non relu

Tome IL I

( i8a ) mais il y a eu un débordement d'idées de toute espèce, de connoissances et de vues nouvelles, je ne sais quelle imputuosité que Von ne rencontre chez aucun peuple, enfin une multitude de talens qui avoient quelque chose de dur et d'agreste , mais qui convenoient à l'ordre politique ; et tandis que leur morale avoit ses éclipses, l'éloquence proprement dite avoit les siennes.

L'état de la convention devint presque un état de nature, tant les hommes y changèrent leur logique, leur langage et leurs idées antérieurs. Aucun orateur n'y reçut d'autres chaînes que celles qu'il voulut se donner. H y a plus d'esprit dans un gouvernement libre ; le peuple est mieux instruit, ou du moins il y est plus hardi dans le développement de ses idées ; d'ailleurs , un seul citoyen réunissant différentes professions , son génie en est alimenté $ il a plus de fécondité, de ressouroes. On voit encore avec étonnera eut des entrer

( i83 ) prises et des monumens de petites républiques comparables à ceux des plus grands royaumes. Si quelqu'un s'en étonne , il n'a jamais éprouvé le sentiment de la liberté , il ne devine point ce qu'il peut opérer avec les plus foibles moyens. Et que sera-ce donc des destinées de la république française qui a commencé par marquer l'ère des gouvernemens représentatifs , qui cultive la pépinière de toutes les républiques futures, et qui constatant et renforçant la dignité de l'homme, reconciliera l'espèce humaine avec le regard des anges.

Que restoit-il à faire à la toute-puissance du Créateur pour rendrel'homme aussi parfait qu'il pouvoit l'être? Rien, si ce n'est de lui laisser le mérite du choix de la liberté , après lui en avoir inspiré le sentiment.

Les Suisses reviennent toujours sur le bord de leurs lacs , parce qu'ils y jouissent d'une sorte de liberté qui, quoique imparfaite, l'emporte sur celle

de beaucoup d'autres peuples ; bien difîerens en cela dès Gascons qui quittent très-volontiers leur pays pour n'y jamais retourner. Désormais les Français ne feront que passer chez les autres peuples , et ne verront rien de plus admirable que leur pays ainsi que leur

gouvernement.

Qu'on en juge par les soupirs profonds , les gémissemens et les regrets de nos émigrés. Us ne monteront jamais à ce fie tribune où la voix de celui qu'ils dédaignoient se fera entendre, où elle peut immortaliser son nom , et où ( ce qui est encore plus doux à concevoir) elle peut augmenter la splendeur et la félicité de la patrie.

Qui n'est pas orateur ? qui ne songe pas à être orateur après cette grande et heureuse perspective? aussi c'est à qui s'exercera à l'art de la parole dans les clubs ^ dans les sociétés patriotiques et jusques dans les tripots littéraires : on y imite en petit la formation du corps 1er.

gislatif; on y crée un président, une sonnette et des secrétaires ; on y demande la par oie; on y fait des motions , des amendemens ; on consulte la majorité ; et comme dans les grandes assemblées, la minorité toujours plus active, plus opiniâtre et toujours mieux liée , Temporte le lendemain.

Maishélas ! dans cette même tribune, l'aigle armé de ses foudres et l'oison battant stupidement de l'aile, y ont paru le même jour , et quelquefois côte à côte. Mirabeau et Laurent Lecointre y ont fait entendre également leur voix. Le républicanisme parloit par l'organe des Vergniaud et Guadet; le royalisme par celui des Vaublanc et Dumolard.

Le royalisme, sous tous ses masques, a déshonoré la tribune du sénat français; elle a retenti des vociférations de ces hommes pervers qui allumoient les brandons qu'ils vouloient jeter au loin dans les villes et dans les campagnes.

Là, on a donné le signal du fanatisme;

( i86 ) là, on osa légitimer les assassinats d'à midi 5 là enfin , on méditoit de commencer le grand procès de la révolution et de la liberté.

Elle fut souillée en prairial par les restes impurs de Marat, et sans l'époque du 1 5 vendémiaire , les anti-républicains aur oient fait disparoître les signes de la liberté.

La tribune fut le point de ralliement de ceux qui attaquèrent et défendirent la liberté. L'ineptie audacieuse y eut des triomphes d'un jour, mais le lendemain elle étoit renversée. L'astuce et la perfidie y furent démasquées au moment où elles comptoient nous subjuguer.

La lutte y fut constamment terrible et grande ; l'intrépidité du crime y remonta l'énergie de la vertu : les mensonges , les fausses attaques , les menaces , les violences des conspirateurs , rien n'intimida les courageux ennemis de la monarchie. En vain se détendoient

( i87 ) les ressorts du gouvernement républicain ; il reprenoit sa force et sa majesté, et triomphoit clés orateurs royaux : ils furent tous écrasés en talens comme en vertus. Et lorsqu'il ne restoit plus que quelques législateurs encore fidèles à la cause du peuple, tout-à-coup le génie républicain opposa une résistance dont l'histoire d'aucun peuple ne fournit d'exemple : il commanda le 1 8 fructidor qui devint une des plus belles comme une des plus étonnantes époques de notre liberté. Jour heureux et mémo*rable, tu ne coûtas point une larme à l'humanité ; tu fus grand et sans tache !

C'est de cette tribune qu'est sortie la voix qui, dans l'espace de six années, a créé des soldats et des généraux , amis constans de la victoire ; c'est cette voix puissante qui a organisé la grande nation , et qui lui a donné une base majestueuse en exaltant tous les genres de courage 5 c'est enfin de cette tribune

( 188 ) qu'est parti le gage du combat jeté sur les rives d'Albion, de ce dernier combat qui sera terrible, décisif, et qui ne signera qu'au pied de la tour de Londres le pacte de la liberté des mers et de la paix du monde. Tous les arts travaillent pour ce grand et généreux effort : il faut qu'il dompte à la fois l'océan et ses tyrans orgueilleux 3 il faut que le sceptre des mers ne soit plus la propriété d'un seul peuple , et que les Carthaginois modernes soient terrassés.

O liberté! voilà les prodiges émanés de la tribune, et qui ont expié les discours de ces esclaves ou frappés de mépris, ou vomis loin de nous par TexiL Si les coeurs s'attiédissoient, ou s'ils ne ressentaient plus ce feu sacré qui anima tant de fois ceux qui ont dit : Non > jamais ne pactisons avec la tyrannie $ si le moindre doute sur nos des lin ces glorieuses pouvoit ébranler un moment le courage des Français, ah! ce seroit de celte tribune que partiroit encore le cri

( i»9 } qui rendroit à l'homme sa dignité naturelle.

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