CHAPITRE C X X
La ville de Paris en relief ,
( Monument qui se voit au Palais-Egalité. )
S i la révolution de la France est l'événement le plus grand, le plus extraordinaire qui soit arrivé dans les empires du monde , depuis le cours des siècles , et le plus mémorable que les archives du temps et les fastes de l'histoire puissent conserver aux dernières générations , on aimera sans doute à contempler le point où elle a pris naissance , et où fut arboré , pour la première fois, ce signe de régénération , cette cocarde nationale qui doit faire le tour du inonde , événement dont la prophétie se réalise chaque jour.
Il n'est pas bon de tout imiter ; il est insensé de vouloir peindre ce qui est audessus du pinceau : mais si , au lieu de tant de vaines et stériles peintures , nous avions sous les yeux la physionomie
( 3 ) réelle des anciennes villes du monde, dont il ne reste plus que le souvenir, peut-être découvririons-nous dans leur structure , leur position , leur localité , de quoi nous éclairer sur le gérïiè plus ou moins grand, plus ou moins heureux, qui a présidé jusqu'ici au destin inconnu des nations.
Un artiste a fait un moifument qui n'existe , a ce que je sache , pour aucune autre ville, du moins' dans ce degré de justesse et de supériorité : c'est le plan de Paris en relief; de cette grande ruche humaine , où luttent et vivent tant, d'élé- < • > ff
mens contraires. Eh ! que ne donneroit-
l T [iiaoïq ■ A *> on pas pour contempler dans, fa même
proportion ï'ôpùlènte et superbe Tyr, Thèbés ' aux cent pori es , la florissante Alexandrie , Persépolis , Bapylone aux jardins suspendus , Palmyre dont les ruines nous tiennent encore en extase","" Cartilage," faneienne iRome , enfin presq n'effacée ? L'ar tîauroit pu ïesimmorfaliser et les transmettre jusqu'à nous ; et si les missionnaires de la Chine , au lieu de leur fatra*
mystique, nous eussent dessiné et envoyé Pékin ou Nankin, quelle ne seroit pas notre attention ! Que nous importera la ville que l'on nous promet en Afrique, et que l'on annonce trois fois grande comme Londres (1), si l'on ne sait nous dire quelle est sa grandeur , sa proportion relative aux villes que nous connoissons.
C'est une idée heureuse , neuve et hardie, que d'avoir conçu ce plan figuratif, et pour ainsi dire animé , qui nous met sous les yeux une immense capitale, nous en fait apercevoir tous les contours, et ne néglige aucun des détails ; de sorte que l'œil se promène dans les sinuosités des rues les plus obscures , visite les places , entre dans les promenades, et reconnoît, dans quarante-cinq pieds de circonférence, les maisons, les édifices , les palais , les
(1) La ville de Haussa ; elle est^ située dans le sud-ouest de la ville de Tc-mbut, sur un fleuve qui est à la suite du Sénégal, par la latitude à peu-près de i5 degrés.
(M places et carrefours, dans une proportion rigoureusement géométrique. Ce monument, bien que composé de bois et de carton, peut, dans sa forme exiguë, se dérober à là faux des temps , et égaler , de même que les j^ramides d'Egypte , la durée des giècles ; et ce tableau , sous le rapport de la politique , de l'économie civile , de 3a police et de la morale , est bien autrement important pour le philosophe , que les batailles factices et mensongères d'Alexandre et de Constantin. Le tableau dont je parle (et il en mérite le nom), vous offre dans un espace circonscrit \ la première ville , pour ainsi dire , da l'univers , par le rôle qu'elle a joué et l'influence toute-puissante qu'elle exerce et qu'elle exercera encore plus étonnamment sur le reste du globe.
C'est un grand aperçu pour celui qui réfléchit , et même pour celui qui réfléchit peu ; car il excite la méditation , produit la surprise, fait naître le plaisir et l'admiration j et c'est la preuve d'un©
(6 ) patience et d 'un talent extraordinaires,qne de l'avoir exécuté avec une justesse qui se découvre d'autant plus qu'on observe davantage , ou de plus près.
Au premier, coup-d'oeil y c'est une m\niature dont l'image . s'agrandit insensiblement à mesure qu'on la contemple \ et l'on voit s'arranger comme de soim* me,ct grossir cet immense e t incroyable amas de maisons très-accumulées au;çentre , qui réveillent en vous l'idée d'une population extraordinaireme t rare ,r en même temps qu'elle vous fait remonter au temps des Julien, des César % où des huttes oeçupoient la place des palais ; et les César n'imaginoient pas alors que les habitans de cette bourgade boueuse ir oient saisir un jour le Capitole, et ressusciter le génie des Caton et des Brut us.
Le ci-devant bourgeois reconnoit le clocher de sa paroisse où il n'y a plus de curé , le millionnaire , son hôtel qu'il a acheté en délogeant un prince, et le jardin anglais y attenant ) le marchand de
(7) draps , le coin de la rue qui fait la renom i niée de sa boutique, et où il aune en zigzag ; l'artisan , son attelier où Fouvrier lui fait la loi ; l'architecte , les deux maisons qu'il a bâties pour s'en faire à lui-même une troisième ; l'ancien clerc de procureur, la lucarne du petit grenier qu'il occupoit; la religieuse, la porte du couvent qui s'ouvrit enfin à ses voeux; la jeune fille, l'Elysée où la conduisent le plaisir et l'amour ; l'amant, la fenêtre où il lança avec la pierre la lettre qui fit depuis sa joie ou son tourment. Je salue l'opulence du fournisseur de la République : dans des temps calamiteux il a daigné voler un peu la République , lorsque personne ne vouloit la servir: la patrie est sauvée; je ne lui reprocherai point ses bénéfices ni ses jouissances.
Là 3 l'épouse de l'ex - conventionnel montre à sa fille la prison où son malheureux père, abandonné de la nation entière , et toujours républicain , attendit la mort qu'il avoit bravée pour l'intérêt
delaîiberLé , et par haine pour l'anarchie, et Pattendit, pendant treize mois, à chaque instant du jour et de la nuit ; voici les prisons qui furent ensanglantées par les -crocs et les massues , tandis que le rideau de l'Opéra selevoit, que Vestris dansoit ? et que tous les autres spectacles étoienfc pleins.
De son côté , l'astronome découvre l'Observatoire , cette clef merveilleuse du iirjnament 3 il croit lire dans les astres , dans ces lettres de feu , il ne fait encore qu'épeler , et voilà pourquoi il méconnoît le livre. Le savant , ou celui qui prend ce nom , aperçoit la vaste bibliothèque où les trésors littéraires lui sont ouverts , mais où l'immensité et l'inutilité des volumes en fait ressembler les trois quarts et demi à de la pierre taillée.
1 /artiste reconnoît la galerie du Louvre , où sont les tableaux qui font son admiration et son désespoir ; le militaire , •l'hôtel des Invalides , terme de son repos,
(9) récompense honorable de ses travaux ; le poète ,1e Panthéon où il ne sera pas admis , temple d'ailleurs chancelant sur ses imprudentes bases 5 le débutant dans la carrière des lettres, cherche la salle de Flnstitut national , amalgame jusqu'ici inconnu : puisse - 1 - il 'ressembler au métal de Corinthe , jugé plus précieux que l'or même ! Le philosophe sourit au dôme de -cette Sorbonne où étoient ces plaisans théologiens \ dont tout le monde a droit de se mocquer aujourd7hui,excepté peut-être- un professeur d'entendement humain : pourquoi ne pas dire là-dessus avec le philosophe Montaigne , que nous savons le tout de rien ? Voici les collèges d'où le pédantisme chassé revient sur le coup , et s'enracine de nouveau par l'indomtable opiniâtreté de la sottise enseignante , sur-tout lorsqu'elle est en chaire. La courtisanne , qui se rit de tous les écrivains et professeurs , s'arrête devant le Pavillon chinois où elle a gracieuse l'aristocrate j
( io-) c'est pour elle le bon citoyen. Le danseur a trouvé, du premier coup-d'oeil , la position de l'Opéra- , qu'il appelle le spectacle unique , et qui l'est effectivement quant aux ballets. Pour l'agioteur , qui n'a jamais eu la morale du brochet , il ne cherche et voit que le Palais-Royal où se meuvent , sous le drapeau de l'usure, ses phalanges dévorantes ; et comme les vices se marient ou s'attirent , c'est encore là que la débauche étale ses scènes honteuses , et éx>ouvante l'oeil ou la pensée de la pudeur.
Mais l'homme , qui aime la x>atrie et la liberté , se recueille , contemple longtemps et en silence ce qu'on appelle le Manège , ce siège de la Convention où. la République fut fondée , ce point de rénovation qui tient du prodige , ce point, redoutable et sacré comme le tonnerre des cieux , d'où se sont élancées les tempêtes , qui, semblables aux orages physiques , déchirent et renouvellent le sein cle la nature. L'observateur attentif de-
Tant cette curiosité , reconnoît aisément les affections secrètes ou cachées des individus , par les objets qu'ils considèrent plus particulièrement ; l'ancien bonnet rouge lui-même , frémit quand le bout de la baguette marque la place où Samson battoit monnoie, où la statue de la liberté devint l'idole de Meloch ; et il s'éloigne un peu de côté pour ne pas entendre la réflexion qui suit ? et qui le regarde.
Ici les tours du Temple, qui élèvent dans les airs leurs formidables flèches , rappellent la destinée du dernier roi des Français ,* et la terrible. punition de son parjure j elle a retenti jusqu'aux extrémités des royaumes de Tunquin ? de Lao , et de la Cochinchine.
Au Champ-de-Mars , sur ces longs et circulaires amphithéâtres , on se rappelle ces quatre cent mille hommes assis dans cette fête de la Fédération , la plus singulière , la plus magnifique , et la plus riante qui ait frappé nos regards , fête
( 12 ) au-dessus des descripiions romantiques, lorsque la révolution , encore intacte et pure f et conforme aux écrits des sages , n'avoit pas été couronnée de serpens , armée dej^oignards, et couverte d'une robe livide et ensanglantée.
Les tours de Notre-Dame retracent les saturnales , les bacchanales de la déesse de la Raison, lorsqu'on affubla les ânes et les mulets d'étoles et de chasubles , qu'on mangea la salade aux anchois dans le ciboire, et qu'une chanteuse prit sur le maître -autel la place de l'immaculée Vierge Marie. Or, voici la place de Grève, où Geneviève , pendant mille ans la patrone révérée , fut brûlée comme Duchaufour et Desrues ; voici cet hôtel-devilïe où la rebelle commune alloit, avec son Henriot du 5i mai et son orateur Chaumette ? égorger la Convention qui dormoit sous les couteaux. Que de souvenirs !
Mais quel étonnement ! dans ce tableau en relief on y trouve la Bastille 5
on s'indigne, mais Ton sort tout-à-coup de cette fâcheuse idée , comme Ton sort au réveil d'un songe pénible; l'artiste a voulu faire un petit, mensonge qui tournât au profit de notre sensibilité et de notre républicanisme. En crevant la Bastille , le peuple creva à point nommé la vessie du terrible Lé viathan qui alloit dévorer, avec ses troupes allemandes, la moitié de la cité ; l'œil du spectateur qui sourit , efface la Bastille qui n'est plus que là, et tout au plus que d'un pouce et demi de hauteur. Qu'ainsi soient réduites toutes les bastilles de l'univers ! . . . . qu'elles subsistent encore , mais en carton ! Fiére tour de Londres , tu seras ainsi humiliée , et ton terme approche !
Mais le charme de l'illusion est complet, si, muni d'un verre qui grossisse les objets , on le porte successivement sur les tours et sur les dômes qui s'élèveut audessus des humbles maisons ; sur le dôme du Yal-de-Grace ; sur la coupole de la Halle - aux -blés , ce chef- d'oeuvre de
coupe ingénieuse; sur l'Hôtel des monnoies; sur la Trésorerie nationale qui vomit si difficilement de ses entrailles , à ce que dit le rentier ; sur les tours inégales de St. - Sulpice ; sur la vaste et lourde calotte de P Assomption ; sur le Luxembourg, aujourd'hui le palais Directorial, d'où a fui le prétendant, pour ne plus reparoître, et d'où sortira la foudre qui , en franchissant les mers , tuera le plus atroce des gouvernemens ; et c'est ainsi que finira la querelle de trois cents années. On revient plusieurs fois sur la colonnade du Louvre ? les Tuileries, le Garde- meuble , l'Ecole militaire , le palais Bourbon, que son ancien maître ne verra plus qu'en rêve au fond de la Russie, où il est allé aifronter le knout , sous les humilians bienfaits cPun despote ; dans cette nouvelle salle , dans l'intérieur de cet édifice gâté par les plus grossiers architectes , se rectifiera cet épouvantable amas de lois écriturïères, qui sont tous les péchés politiques, et qui ne se concilieront jamais avec cette liberté
que j'idolâtre et que je conçois j la pédanterie trop commune du légiste s'en éloignera; le pédantisme, hélas! est par-tout; mais il n'a jamais fait plus de mal que dans la tribune : Robespierre étoit moins cruel encore que pédant, et tous les pédans politiques sont des Robespierres en herbe.
Telle est la ressemblance avec laquelle chacun de ces édifices est représenté, qu'avec une lunette on croit les voir séparément dans leur dimension naturelle.
Ensuite, que le spectateur , debout sur une chaise , découvre Paris beaucoup mieux qu'il ne le verroit du haut de la tour Sl.-Jacques-la-13oucherie ; il l'embrasse d'un seul regard, me ure son diamètre ensuivant, dans leur singulière Iongitude, les immenses rues St.-Martin et St. -Jacques , et Pétroite obliquité des rues adjacentes qui font contraste : on diroit qu'une intelligence a dessiné d'abord les artères et les veines ; puis l'indigent fixe en silence le grand Hospice d'Humanité f qui s'appeloit encore mieux la Maison
( i6) de Dieu. Là s'exerce de tous les arts connus le plus avancé, le plus perfectionné, la Chirurgie ; la Chirurgie qui peut dire avec orgueil à la Médecine : Vous êtes encore loin de moi !
L'entrée de la ville , du coté de la barrière Chaillot, offre les avenues de la plus grande et pompeuse magnificence ; elles sont mariée» par la vue , au château des Tuileries, et l'ensemble forme le plus beau , le plus étonnant , le plus riche jardin que Pimagination puisse créer et l'oeil contempler.
L'oeil parcourt à vol d'oiseau les route.? circulaires des boulevards , quelquefois doublées -, les étrangers jugent de la grandeur de notre capitale, de la beauté de ses environs , de l'élégance variée de ses maisons de plaisance, en suivant les longs boulevards , dont les arbres touffus forment au milieu d'elle une immense couronne, et l'embrassent , au lieu de remparts de pierres , de leur vertes ceintures. Les voilà ? ces immenses faubourgs , plus
( 17 ) .grands que des Ailles ordinaires , qui ont vomi des armées dans les grandes époques de la révolution ; car les faubourains sont travaillés dès qu'il se prépare un mouvement.
Les étrangers nomment , par leurs anciens noms, les hôtels du faubourg St.- Germain , aujourd'hui déserts , dont les habitans ont mieux aimé ramper et mendier dans ces cours qui les trompent et les méprisent, plutôt que de s'unir à notr« majestueuse et invincible cause ; les étrangers planent sur ces grands jardins où les ducs et les marquis ne rentreront plus , distinguent à leur belle largeur les rues de Bourbon et de l'Université , où rouloient les équipages de la noblesse ; se l^erdent, se retrouvent, se perdent encore; mais ils ont pourpoint de ralliement et. les salles de spectacles qu'ils fréquentent et les douze ponts qui établissent les points de communication du nord au midi et du midi au nord.
Parmi tant de maisons l'étranger cher-
( i8 ) che, dans un quartier éloigné, la modeste habitation du héros dont le nom en efface déjà tant d'autres , et qui n'a pas encore achevé ses hautes destinées ; l'étranger dira 7 en retournant dans son lointain foyer: J'ai vu du moins sa demeure 5 il cherche encore dans un quartier bruyant l'humble domicile de J.-J. Rousseau, exilé des Alpes , qui manquoit de bois pendant l'hiver , et qui reçut après sa mort des statues et les hommages de fêtes dispendieuses.
Enfin l'oeil se plaît à retrouver , à suivre les divers embranchemens de la Seine, qui forment les îles St.-Louis, Lou* viers , et la Cité ; c'est le corps d'une hirondelle avec des aîles d'aigle , et c'est de la Cité qu'est sortie la grande ville : ia fille est au moins trente fois plus grande que la mère ; c'est un nain qui a enfanté un géant. De ce point primordial on suit le cours majestueux de la Seine , ses quais superbes et que l'on ne voit point ailleurs; le Pont-neuf, qu'il sera si aisé de métamor-
plioser.cn pont triomphal à la gloire de * nos généraux. La Seine coupe tellement en deux la grande ville y que le poids des édifices de chaque coté est à peu-près égal, et que Foeil hési Le pour savoir .lequel est le plus chargé de maisons. Le regrattier, qui usurpe le nom de commerçant, ne s'attache qu'a la Halle $ c'est la mine où s'enrichissent ses pareils; ainsi que le maîtred'hôtel , il ne suit les quais que pour distinguer chaque port d'après les différentes marchandises qui y sont déposées ; il fixe son attention sur les. trains et sur les ba~ teaux qui les bordent , il rêve et il s'apprête aux accaparemens , à tous les genres de monopole, sous l'oeil même des lois et des magistrats dont il confond la vigilance et l'autorité.
Mais il faut voiturer , chaque année , sur ce point des bois exploités à trente et quarante lieues de distance à la ronde, pour alimenter les cheminées ardentes du riche , les poêles de la pauvreté, et les chaufferettes de l'indigence.
Des quais sont comblés de tonneaux de vins , et l'ami de l'humanité ne songe point , sans douleur , que cette boisson , si précieuse à la santé quand elle est naturelle , est falsifiée par les vendeurs ^ et n'arrive jamais à Paris que pour y iubir une seconde et quelquefois même une troisième falsification. O, chimistes ! que faites-vous ? Quand un auteur se rend coupable d'un solécisme , ou manque aux règles théâtrales , il est rudement tancé le lendemain par les critiques ; et vous ! que ne vous provenez-- -cv.s sur îè port , tasse d'argent en main , en goû* tant, en marquant, en dénonçant le tonneau frelaté.
Voici où l'on décharge les bateaux de charbon ; et quand ils crèvent , ou qu'ils te renversent, les ondes de la Seine ressemblent pendant plus d'une heure aux eaux du Styx.
Le spectateur qui aime à étudier ce point central d'un grand empire , lé théâtre des plus grands événemens , la
( 21 ) ville qui a étonné le monde entier , et dont on parlera encore dans mille ans, comme oa en parle aujourd'hui , se ménage les plus douces surprises y en se plaçant devant les points de vue que l'artiste a reproduits avec tant d'artifice. On ne se lasse point d'admirer l'étonnante perspective du château des Tuileries , où le des-4 potisme, après avoir signé et paraphé le traité de Pilnitz , c'est-à-dire le déchirement, et le partage de la France , voulant ressaisir son sceptre de plomb, maistremblant du coup , et tombé dans ses propres filets , fut vaincu pour jamais. Voyez le plus imposant des spectacles , depuis la place jadis royale , jusqu'aux Champs-Elysées. Le Jardin des plantes console , pour ainsi dire ) celui qui est jeté hors de- la ville ; et les allées de St.-Mandé peuvent réjouir le faubourain, qui devient l'antidote de la barrière Chaillot ; le Jardin des plantes, je le découvre avec un oeil de prédilection , je le préfère au séjour fastueux ou s'enor-
guei Hissent ces arts , ces chefs-d'œuvre immoraux qu'on devroit reléguer dans les Muséums , et non offrir aux yeux de l'adolescence , qui ont subsisté trop, longtemps aux dépens Me l'agriculture resserrée, négligée, abandonnée, et dont on a immolé les trésors nourriciers à des figures inanimées, indécentes et trèsinutiles au bonheur de l'homme.
Les places qui offroient les statues des rois, n'ont plus que leurs piédestaux dégradés, mutilés , comme un éternel témoignage de la puissance du peuple et delà foiblesse des rois. On sourit de tous ces monastères vides de leurs moines et moinesses , et transformés en salles de bal , de danse , de musique et de restaurateurs. Le clergé possédoit le tiers des édifices et maisons de la grande ville 5 où est-il, ce clergé antique , riche et puissant? un jour l'a détruit , et la mitre papale ,; la thiare , sont tombées après lui ; le grand Lama ou le Dalai- Lama tient bon encore. ,
Tel est ce plan curieux et instructif qui remet Paris sous nos regards , tel qu'il étoit en 1789, sans aucune dégradation , et dans tous ses accroissemens successifs. On voit que la révolution , si elle a fait tomber des milliers de têtes, n'a point endommagé sa masse physique , qu'elle est la même, absolument la même , et cette réflexion qui nous dit que l'oiseau passe et que le nid demeure , se creuse encore lorsqu'on contemple tant de palais et de maisons que n'habitent plusieurs propriétaires } ni leurs possesseurs encore vivans.
Mais , quand Bossuet tonnoit à Versailles devant Louis XIV, avec ces paroles, les royaumes meurent > Sire , comme les rois y on ne prenoit à la cour ces mots prophétiques que comme un langage de prédicateur : Bossuet semble avoir annoncé cette République de France qui marche d'un pas ferme dans toute l'Europe.
Il ne manque à la perfection de Fou-
( 24 ) Vrage , qu'une chose que la puissance humaine ne peut lui donner ; c'est d'y voir, comme dans Paris même, le mouvement de ses habitans , le concours des voitures , la course de ces chevaux, et des cabriolets légers et dangereux , et encore indéfendus ; les flots tumultueux d'un peuple qui s'agite, d'un peuple qui court de préférence à ces spectacles qui n'offrent que des enfers , des démons , des spectres , des revenans , des nones ensanglantées , dont il s'amuse , parce qu'il n'y croit plus.
Une chaise de poste la transportera , l'étonnante ville , chez toutes les nations de l'Europe ; l'artiste la fera voir aux hommes, aux femmes, aux enfans des différentes contrées ; il la fera voir et. entrer à Londres; sous les portes deVienne, de Madrid , de Berlin , de Pétersbourg ; jugez de la surprise de tous ces potentats jaloux ', ils n'ont rien à lui opposer j jugez encore de l'étonnement du Grand-Turc et du Kan des Tartares , à
l'aspect
l'aspect de Paris qu'ils n'ont jamais vaque sur la carte et pas plus grand qu'un point; ils en ont entendu parler comme de ces beautés poétiques fu'on célèbre dans les odes pindariques ; ils la* verront face à face , et ils seront stupéfaits j et si ces despotes sont environnés alors de leurs courtisans , aucun d'eux ne demandera, ou n'osera demander : Où est la place delà Révolution ? personne ne dira : Montrez-la à sa majesté ; toutes les femmes des contrées éloignées soupireront en voyant le plan d'une ville où elles auroient voulu naître , et toutes diront tout bas ; Oh ! ce n'est que là que sont les plaisirs ! ce n'est que là que notre sexe jouit d'une double liberté!
. Si l'aYtiste voyage, ainsi qu'il me Ta promis , s'il transporte au loin son curieux monument, il pourra dire à la foule qui n'a point voyagé et qui ne voyagera point : Voilà cette ville si fameuse que je vous apporte; je la place sous Vos regards, cette ville depuis tant de Tome IK B
(a6) siècles la tête , le bras et le flambeau de* l'Univers ! voilà cette ville souveraine par ses sciences , ses arts et ses modes , où tout ce qui fut célèbre vint ou naquit ; cil , à la paix prochaine , l'Europe entière débordera , affamée de voir des lieux si long-temps célèbres ; voilà ce point unique , cette ville-mère glorieuse de la liberté sortie triomphante de son sein , cwimc Minerve sortit, tout armée du cerveau de Jupiter. Elle voulut écraser un tronc qui pesoit sur elle , et elle l'écrasa en trois jours. Son insurrection fut le coup de queue de la baleine qui renverse l'esquif du hàrponeur: ainsi que la bombe élancée dans les airs , ne rentre point dans le mortier, ainsi l'esclavage a fui de cette superbe ville pour n'y plus redescendre ; au sein îles tempêtes de la révolution et de la sanglante anarchie , elle a gardé une assiette immobile; ses propres fureurs, les excès jacobites n'ont pu la détruire , et les armées innombrables des rois conjurés qui voul oient la dévorer, ont passé
( =7 ) comme l'ombre ; leurs forteresses loinlaines sont tombées , et Paris subsiste tout entier; une ombre de défense a fait reculer les légions si fameuses que cornmandoit un roi du nord \ Paris a détaché de son sein trois cent mille hommes, et il nyparoît plus; il a envoyé la guerre châtier l'Italie et l'Allemagne , et l'Allemagne et l'Italie lui ont demandé la paix. Là , est le cerveau puissant qui crée 9 forme et dissémine les républiques, qui les fera germer sur le sol opprimé par des rois ou des oligarques ; là , est le bras qui exécutera les projets les plus hardis 9 qui jettera un pont de la Seine à la Tamise ; il a déjà changé la face féodale de l'Europe , et plus la résistance aux droits de l'homme et de la liberté sera grande, plus le torrent régénérateur couvrira de plus large surface. Tel un rocher au milieu des mers voit arriver les vagues du pôle , il les repousse ; elles fondent du bout de l'horison , et il résiste à leurs efforts. Il tient au fondement du monde ;
il Terra mille naufrages , et subsistera clans toute sa gloire , dans cette gloire que donnent la force de la pensée et le courage
des armes.
D'autres s'extasieront devant les peintures noircies ou hideuses qui nous sont venues d'Italie, qui ne nous offrent guèrcs qu'une mythologie impertinente et usée, un ancien régime de terreur , la rage délirante de bourreaux renouvelée de nos jours ; on diroit d'anciens comités révolutionnaires exerçant leurs barbaries m7 c'est un Fouquier-Tinville sous le nom d'Hérode , de Pilate ou de Dioclétien; ja détourne la vue de ces vieilles horreurs qui semblent atténuer les nouvelles 5 j'aime mieux considérer Paris en relief; et voilà, pour moi, comme j'aime à voir les tableaux , c'est-à-dire ceux qui me donnent la physionomie vivante des villes et qui sauvent leur mémoire de la destruction , tableaux vrais qui font rêver le philosophe et le législateur ; qui inspirent le moraliste et lui dictent des idées
de police de tout genre 5 c'est ainsi sàïiê doute qu'une génération future , moins enfantine que la notre , moins amoureuse de fausses et de barbares images , les aimera et fera de profondes réflexions sur une ruche humaine de cette étendue et de cette vaste dimension. Cet artiste se nomme le Cit. Arnaud y il a fait au physique sur Paris ce que j'ai tenté de faire au moral dans mon tableau , et j'ai cru que c'étoit à moi qu'il appartenoit de parler de cet ouvrage , unique en son genre.