‹ Le Nouveau Paris (volume 3)Chapitre 16 sur 48 · CHAPITRE C XX XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE C XX XIX

Orchestre de café.

Jadis il n'y avoit que les rois et les princes du sang qui jouissoient du singulier privilège de dîner en musique.

Aujourd'hui tous les citoyens indistinctement sont princes et rois. Ils dînent en .symphonie avec flûtes ? cors et hautbois obligés. La musette même joue dans

(75) la gargotte enfumée du Limousin, tandis qu'il avale son brouet.

3!ais c'est sur-tout dans les souterrains du Palais- Egalité , que l'Académie des Quinze- Vingts attire la foule.

Douze ou quinze virtuoses de la même force , hissés sur un Parnasse de sapin ,

vous déchirent sans relâche les oreilles ,

el sourient malignement de votre martyre , parce que leur tympan est à l'épreuve de la trompette.

Ce n'est pas tout : souvent, une Diane échevelée , à la gorge rebondie , embouche le cor , et joue tout un presto y sans reprendre haleine.

Pour compléter cette douce mélodie y un porte-faix frappe et fouette à tour de bras , un énorme tambour i dont le sourd bourdonnement ébranle et secoue toutes les têtes.

A chaque instant , le directeur de cet épouvantable sabat s'évertue et des pieds et des mains , pour remettre en mesure ses Muses indociles. Elles ne commissent

( 76) d'autre accord que le tintement des verres ou celui des bouteilles qu'elles cassent dans l'agitation de l'ivresse. L'eau-devie coule en guise d'Hyppocrène au bas de leur Parnasse.

Vous y distinguez, à son air important, plus d'un Marsias qui défieroit Apollon , et qui , dans son orgueilleux délire , soutiendrai t jusqu'au bout le supplice de l'écorchement.

Oui, ces modernes Corybantes, qui font braire si rudement leurs aigres cimbales , ont la plus haute conscience de leur tatent , et quiconque n'applaudit pas au sifflement du Auteur ivre qui bave dans sa flûte , ou à tel chanteur à la voix de corbeau , risque d'être provoqué , insulté , honni.

Ce sont les cafés qui ont amené la mode des concerts d'harmonie , et qui ont fait de la musique le métier de tout le monde.

Eh ! n'a-t-on pas vu encore sur les vieux boulevards ; dans ce café si fré-

f^uente par le peuple , un cabinet poé* tique placé sous Forcliestre même 5 ensorte que le dieu des vers, caché dans ce sanctuaire du génie , communiquoit sa verve pétulante à ses implacables opérateurs , et donnoit le transport à ses pythonisses ?

Enfin, l'entrepreneur de limonade, fier de son orchestre, pousse la hardiesse jusqu'à dresser un théâtre en plein café. On y joue la tragédie et l'opéra-boufFon. Si l'on rioit autant à Tune qu'à l'autre, c'est que les spectateurs, qui buvoient le petit verre dans les entre-actes, ne savoient pas pleurer.

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