‹ Le Nouveau Paris (volume 3)Chapitre 17 sur 48 · CHAPITRE CXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXL

Consommation du papier*

Si la consommation du papier étonnoit les :êles pensantes sous l'ancien ré/7 gime , celle qui se fait sous le nouveau, doit les étonner bien davantage.

La liberté clé la presse , première pensée des créateurs de la. révolution , a misla plume à la main à presque chacun des individus dont se compose la République»

A dater de l'époque où la première étincelle de la liberté apparut aux Français , une légion d'hommes oisifs , d'artisl es délaissés, d'avocats sans- cause , de demi-savans , de faux philosophes , de prêtres sans bénéfices -., de médecins ignor&ns, barbouilla impunément du papier, et mêla,aux justes doléances des Français, ses écrits imprudens , séditieux et destructeurs de la morale.

La proclamation des droits de l'homme, en multipliant à l'infini les chicanes sur les droits respectifs des citoyens , a engendré le droit de pétition ; ensuite a paru la constitution de 1791 , qui a fait reblanchir l'édifice de l'état penchant verssaruine,eten diminua les fondemens.

De toutes parts il arriva des plans ; on ne sut plus où trouver de place et de

( 70 ) cartons pour serrer ces énormes taâ de papiers.

La vente des biens du clergé , l'abolition de la noblesse et des droits féodaux, rémigration des riches et des nobles, l'arrivée du roi à Paris , toutes ces causes transformèrent les hôtels de cette capitale en bureaux* Chaque jour vit éclore de nouvelles conspirations ; chaque jour on arrêta des conspirateurs vrais ou faux , et des millions de rames de papier furent employés à l'impression d'actes d'accusation.

Les imprimeurs et les libraires se multipliant à l'infini , par l'abolition des jurandes et maîtrises , les dénonciations , les libelles diffamatoires devinrent à la mode, et c'est par l'impression impunie de la liste des cocus de Paris , que la licence de la presse s'est manifestée.

Le mal que produisit le papier dans les différentes phases de la révolution, est tel qu'on pourroit souhaiter qu'il n'eût jamais été inventé.

En effet -, n'a-t-il pas secondé les effort» de la malveillance et de la calomnie ? Il fut le premier confident des complots tramés contre la sûreté des citoyens; et c'est par lui que s'exécutèrent les premiers plans des guerres civiles.

Des millions d'affiches bleues, violettes, jaunes et rouges, affichées à chaque heure du jour, devenoient autant de tribunes publiques qui attii oient des flots de peuple autour d'elles ; les murs partaient , conseil! oient le meurtre et k pillage , et jamais prédicateurs ne furent ni plus avidement écoutés, ni plus ponctuellement obéis.

L'institution des différens clubs eut aussi ses différens comités ,et ces comités furent les arsenaux où se fabriquèrent , pour les habitans de chaque département, des adresses et des pétitions , par lesquelles les conducteurs de factions régentoient les représentans des Français, extorquoient des décrets, ou faisoient rendre des lois à leur gré. Quelle arme puissante que le papier I

La terreur naquit du bouillonnement de fureurs politiques ; elle enfanta les tribunaux civils , criminels et révolutionnaires ; et Ton vit , à chaque pas, des sentences de mort, de six pieds de longueur, couvrir les murailles , et pendre comme des épées menaçantes sur les têtes.

Des essaims de colporteurs crièrent à pleine tète,dans les rues,les journaux mortifères des écrivains stipendiés , et les postes , pour les transporter dans toute la France , offrirent l'image du mouvement perpétuel.

Le papier rendit les méchans présens par-tout pour exécuter leurs complots : le maximum , les cartes de citoyen , celles de pain, de viande, les passe-ports, seront des monumens long-temps remarquables de l'invention du plus affreux despotisme sous le règne de la liberté.

Toutefois , la création de plus de trente miile lois, imprimées, publiées , affichées, envoyées par monceaux dans chaque ville de France ; ne paroît point avoir diminué

la matière du papier; les quarante milliards de papier-mormoie mis en émission , n'ont pas même pu l'épuiser.

Et combien, depuis la nouvelle constitution , n'en faut-il pas pour la confection des feuilles d'imprimés des bureaux du directoire, des deux conseils, des sept minislres , des administrations départementales , en un mot, de toutes les autorités constituées ?

Un Indien récemment venu à Paris , et que ses affaires appeloient auprès d'un ministre , frappé de ces pyramides de circulaires quisurchargeoientles bureaux, n'hésita point d'affirmer , qu'on usoit, en un jour dans un seul secrétariat-général , plus de papier qu'il ne s'en consommoit en un an dans tout son pays.

Et que n'eût-il pas dit, s'il avoit su , ce que pas un commis n'ignore, l'indigne usage qui se fait de plus de la moitié du papier blanc , dont l'achat coûte tant de millions par an au gouvernement?

Les charlatans qui, à l'envi l'un de

ikittre , distribuent et affichent leurs recettes , nous donnent le vrai secret de bien employer le papier ; c'est sur une trèspetite quantité donnée , de dire beaucoup en peu de mots , et de remplir la page et le revers , sans laisser même de marge.

Où est l'homme de génie qui paroîtra tout-à-coup , pour simplifier le rouage de la grande machine politique ; qui établira un centre unique de correspondance , sans passer par tant d'intermédiaires? Il aura trouvé un beau plan d'économie ; car ce que le gouvernement paye de trop pour le papier de ses bureaux , suffiroit à l'entre tien des hôpitaux.

Néanmoins il est vrai de dire que l'argent peut beaucoup pour guérir les gouvernans et les gouvernés de la manie d'écrire: qu'il paye bien, le service marchera de lui-même sans entraves ; il faudra la moitié moins de bras et de papier.

Quant à -celui qui s'emploie pour la réimpression des romans inutiles ou dangereux ? on ne peut que gémir de le voir

( Si ) consacré à un aussi criminel usage. Nous avons de si bons livres ! qu'ils nous suffisent , qu'on nous apprenne à les lire.

On fabrique des fusées volantes avec des lois 5 que n'en fait-on plutôt avec les feuilles du roman de Justine ?

Page 1