‹ Le Nouveau Paris (volume 3)Chapitre 39 sur 48 · CHAPITRE CLXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLXII

La bouche va toujours.

Avez-vous entendu parler de YAdèphagie ? C'est un mot grec qui signifie déesse de la gourmandise. Parmi et pendant les horreurs révolutionnaires, l'Adéphagie n'avoit rien perdu de son empire.

( 174 ) Ses nombreux autels n'en furent pas moins dressés tout à coté de la guillotine et des larges cimetières qu'encombroient les victimes. Le Parisien enfin n'en perdit pas un coup de dent.

C'est la grande bouche du peuple qui dans cette ville immense , vrai réservoir de puissance , fait sortir de tous les coffres , de toutes les cachettes les écus rouilles, quelque lente que soit la circulation ou îa rareté du numéraire , les écus ensevelis depuis un siècle , et dont le magique pouvoir met en activité les moulins à vent, les tonneaux de vins , les bouchers et les 'cuisiniers de tous grades.

En vain l'écu semble dormir invisible au fond des coffres-forts ou des caves les plus obscures , toujours faut-il qu'il en ressorte bel et beau pour l'ordonnance des tables et la somptuosité des festins.

Ils ont eu lieu tout à côté des comités où Ton prononçoit sur la vie et sur la mort des hommes. Après l'office des bourreaux, yenoit celui des marmitons.

Sans la bouche, l'argent , dans ce siècle d'égoïsme renforcé , s'accumuleroit sourdement ; la goinfrerie lui creuse Une issue perpétuelle , et les décemvirs eux-mêmes, qui rejetoient les plus fréquentes pétitions, étoient accueillans à l'invitation d'une table splendide.

La bouche , aimable solliciteuse , est de tous les conseillers le plus habile i, elle peut, aussi impérieusement que l'argent, parler à l'oreille du brusque commis , et le rendre attentif.

Les victimes, dans les prisons, sacrifioient à L'estomac ,; et l'étroit guichet voyoit passer les viandes les plus exquises pour des hommes qui touchoient à leurs derniers repas , et qui ne l'ignoroient point.

Du fond d'un cachot , on faisoit un traité avec un restaurateur , jet les articles étoient signés, de part et d'autre, avec des conditions particulières sur les primeurs.

On ne visitoit point un prisonnier , sans lui apporter pour consolation la bouteille

( ï?6 ) de Bordeaux, les liqueurs des îles et le pins délicat des pâtés.

De son côté , le pâtissier , qui sait trèsbien que la bouche va toujours , faisoit descendre ses caries jusqu'au fond des prisons. Il promettoit de redoubler d'industrie. Rien n'égale la délicatesse de son art , dit l'annonce ;! les ramequins et les meringues . , en attestant les progrès de son industrie > attesteront ceux de la frïandise parisienne , libre ou prisonnière.

Sa boutique vitrée est devenue plus belle , mieux décorée^ elle est aussi nette <J.ans l'intérieur que celle du bijoutier. Les' tartelettes et les brioches y sont rangées sous verre avec autant de symmétrie ^ue des curiosités d'histoire naturelle. Il a fait une étude savante de tous les goûts, de tous les tempéramens.

i II faut qu'au coup-d'oeil appétissant de ces pâtés d'ortolans et de ces tourtes aux rognons , l'étranger, le fournisseur, le nouveau millionnaire , le captif, par ouïdire , fouillent à l'escarcelle. Quile croira ?

( 177 ) Lorsque le sang couloit à grands flots , le» pâtissier , plus audacieux dans ses conceptions que i'Arétin , se mit à pétrir la pâte en Priape , et à donner à des gâteaux la forme du sexe virginal. Tous les excès se touchent: jamais l'on ne vit plus de propension à la gourmandise , que dans ces jours de calamité et d'horreur ; j'en atteste les six prisons où j'ai été plongé.

Eh î je ne m'en cache point, quand je me vis séparé du monde et de la société, je ne voulus pas mourir , pour laisser à mes bourreaux ce triomphe et cette satisfaction. Je voulus vivre pour voir la fin de ces singuliers événemens. Je déclarai à tous mes compagnons d'infortune , que je me constituois homme-plante , que je ne voulois être que cela 5 je me lis une affaire capitale de mes quatre repas , ou plutôt d'un seul repas que je faisois du matin au soir, ne mangeant, comme les enfans , que lorsque j'avois faim. C'est avec ce régime que j'ai domté l'ennui , le mauvais air, la solitude, et que je me suis mis en

( 17» ) état d'attendre le grand jour de la justice nationale , et de voir tomber ces odieux tyrans , dont il m'étoit réservé de peindre la figure , les moeurs et le caractère.

Qui veut faire l'ange, fait la bête, a dit Pascal : bien m'a pris de n'avoir pas voulu faire Fange. En conservant matante j'ai conservé mon esprit, et quoique les oeuvres de prisons soient des oeuvres de I énèbres , j'y retrouve des idées que je n'aurois point eues ailleurs , et qui me guident dans mes. observations.

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