I 17° ) CHAPITRE CLXI
Promenade au bois de Boulogne,
Toutes les femmes sont des Grâces , des Junon , des Vénus , des Calypso , des Eucharis ; tous les hommes bientôt seront des Apollon et des Narcisse, des Endymion , des Antinous.
Sur le chemin du bois de Boulogne, j'aperçois Daphné en cabriolet , qu'un coursier anglais emporte à Bagatelle. Vous diriez la carrière olympique ; ce ne sont que chars à deux chevaux ; ils volent , parmi des torrens de poussière, à ce séjour de la folie.
Déjà mille lampions suspendus aux arbustes , Font transformé en palais de rubis, d'émeraudes , de topazes et de diamans. Quel coup-d'œil ! Armide habite ces ombrages ', c'est sa baguette magique qui a créé ces objets étincelans ; les flûtes dei concerts soupirent, tandis que les amours se jouent dans les grottes mystérieuses.
Les fruits les plus exquis décorent les buifets du restaurateur-glacier ; Pomone elle-même y dépose ses corbeilles ; des glaces de toutes couleurs, et composées de l'essence parfumée des citrons , des oranges , des ananas, sollicitent tous les goûts. C'est ici l'Olympe, c'est Garchi qui distille l'ambroisie : combien de Mars y sont conduits par leurs Vénus , qui paient pour, eux.
Mais quelle lueur resplendissante illumine les airs? Est-ce l'empereur de la Chine qui voyage dans une lanterne ? estce l'oiseau du maître du tonnerre qui enlève un lapin ? Non , c'est une bombe lumineuse , qui éclaire l'ascension d'une déesse inconnue : chacun applaudit avec transport. Quelle est belle ! s'écrie-t-on de toutes parts ; on tremble pour ses jours; on fait des voeux pour une tête si chère; on aspire à son retour ; enfin , au grand contentement des spectateurs, elle redescend, avec une majestueuse lenteur, dans son char attelé de colombes ; elle touche
Ja- terre $ on accourt, 011 se presse ; tous les regards se fixent sur ce charmant objet : que voit-on? une poupée !
Un éclat de rire se fait entendre de rassemblée un peu confuse ; elle se sépare au milieu d'une pluie d'or.
C'est ainsi que se passent les journées à Paris.
Bagatelle fut le rendez-vous de l'aristocratie la plus brillante. C 'est-là qu'on battoit avec la langue toutes les armées de la République , qu'on baptisoit Bonaparte ■du nom de César-Dictateur , qu'on menaeoit d'un gouvernement militaire.
Capet de Provence et son épouse, plus heureux que Capet Faîne , ont franchi la frontière ; on ne s'entretient là que d'eux ; mais l'on fait entendre que l'ancien propriétaire de Bagatelle est si aimable , aime tant les filles , et même les femmes honnêtes , qu'il est presque impossible que tant d'amabilité ne le conduise un jour au trône. On atteste que c'est là le projet de Condé, soutenu par Pjchegru ,
( %1$ ) par Courant de Neufchâtel , et le H*
braire Fauche-Borel.
Il faut apprendre aux lecteurs que j'ai beaucoup connu ces deux derniers personnages, lie premier est une espèce d'homme des bois , très-propre à un coup audacieux, comme presque tous les Suisses , risquant sa vie sans scrupule pour un grand coup de main. Le second est un fuseau discret , sur lequel on pourroit étendre et nouer beaucoup de fil. La ville de Neufchâtel , d'ailleurs ? est la ville du monde entier où il y a le plus d'hommes lins à acheter et à se vendre, n'importe à qui.