‹ Le Nouveau Paris (volume 3)Chapitre 41 sur 48 · CHAPITRE C L X I V · texte numérisé non relu

CHAPITRE C L X I V

Cuisines publiques.

L'extrême disette de pain , et le renchérissement toujours progressif des denrées, mirent à la gêne les ménages des gens mal-aisés , et sur-tout des nécessiteux. Néanmoins ils trouvèrent sur le Pont-au- Change , de quoi appaiser le tourment de la faim. Dès le milieu du quai de la Ferraille , vers les sept heures du soir, l'odeur forte du hareng saisit le nez le plus impénétrable.

Des deux côtés des trottoirs , il y a des cuisinières qui ne sont ni de la classe ni de la force de celles connues dans le temps que F on dînoità ventre déboutonné, sous le nom de cordons bleus.

Sur le bord d'une table octogénaire sont disposées des assiettes , qui contiennent chacune trois harengs grillés y sau-

poudrés de ciboule , arrosés d'un peu de vinaigre , le tout pour le billet de quinze sous. A côté, paroissent quelques plats de pruneaux cuits et de lentilles nageant dans mie sauce claire. Des terrines de feuilles vertes occupent le milieu, sous le nom de salades , et sollicitent les passans.

On les a vus, rangés par centaines autour de ces tables frugales , manger , sans pain , des portions beaucoup trop modiques pour la capacité de leur estomac et pour la véhémence de leur appétit. L'un boit ses lentilles sans les mâcher; l'autre avale chaque hareng d'une bouchée , sans s'inquiéter des arêtes.

La place de Grève offre le même spectacle à l'homme compatissant , et qui ne peut le voir sans sentir des pleurs rouler dans ses yeux.

Il gémit en secret sur les maux affreux que les guerres entraînent à leur suite ; il m audit les factieux qui, regorgeant d'or et d'alimens , affectent de manquer de tout , s'appitoient sur le sort de l'indigent : et

( i8i ) l'excitent à la révolte ; il appréhende sans cesse que la cruelle famine , sous l'aspect d'une mort vivante , n'apparoisse toutà-coup au milieu d'un monceau de victimes.

Et cependant il décerne dans son coeur un éloge mérité à ces restaurateurs gagnepetit , qui empêchent le malheureux de périr tout-à-fait de faim \ bien différens de ces traiteurs-banquiers , qui font une fortune de chacun des dîners de leurs nombreux convives.

Yoyez le long des bâtimens du Louvre , du côté de la Seine, ces frêles échoppes dont les toits sont à jour. C'est là aussi que de laborieux Hercules , que beaucoup d'hommes de peine viennent calmer leur faim par un prix raisonnable. Des cordons de harengs enfilés , qui sèchent au soleil, attendent le gril 5 c'est l'affaire du clind'oeil ; viande, boudins , oeufs , merluches, tout se trouve mêlé dans le même plat 5 la marmite bout devant la boutique, entre deux pierres, et est bientôt épuisée. Jj'ap-

petit fait l'assaisonnement de ces mets vraiment Lacédémoniens. Ces auberges sont les vrais réfectoires de la sobriété. L'homme qui y prend son repas Ta gagné légitimement à la sueur de son front , et l'aubergiste qui en reçoit le prix , est un homme juste.

Je ne regarde pas du même oeil l'égoïste qui j seul à une table , dîne au Palais-Royal pour ôo liv. , ni le restaurateur opulent qui lui envoie la carte après le petit, verre.

Il n'est pas impossible, en réfléchissant sur une auberge , de deviner un bon plan d'économie ? de finance et de morale.

L'homme laborieux dépense à proportion de son gain \ et il économise 3 pour soutenir son ménage , sa femme et ses enfans ; il paie tout à mesure , et ne doit rien. Mais tout est relatif. Il faudroit que chacun vécût selon son état ; et tout iroit bien ? et le gouvernement aussi.

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